Emmanuel Todd : Après l’empire

Emmanuel Todd : Après l’empire

« L’Amérique était une solution, écrit Emmanuel Todd, elle est devenue un problème. » L’axe d’analyse de ce livre (Après l’empire. Essai sur la décomposition du système américain, publié chez Gallimard) réside, parfaitement résumé, dans cette phrase lapidaire. Dans cet essai, Todd a élaboré une grille de lecture particulièrement convaincante de l’horizon géopolitique contemporain. L’analyse est d’autant plus crédible que l’auteur l’insère dans un modèle explicatif déjà développé dans un ouvrage précédent (L’illusion économique, Gallimard, 1998) : ce sont les matrices culturelles, anthropologiques, et plus précisément les structures familiales qui déterminent pour une grande part le rapport à l’Autre. Rapport qui se révèle décisif pour comprendre les tendances majeures des politiques étrangères des nations. Quelles sont les thèses principales du livre?Todd les rassemble lui-même dans une page assez dense en idées : « au moment même où le monde découvre la démocratie et apprend à se passer politiquement de l’Amérique, explique-t-il, celle-ci tend à perdre ses caractéristiques démocratiques et découvre qu’elle ne peut se passer économiquement du monde. La planète est donc confrontée à une double inversion : inversion du rapport de dépendance économique entre le monde et les Etats-Unis ; inversion de la dynamique démocratique, désormais positive en Eurasie et négative en Amérique. […] L’objectif des Etats-Unis n’est plus de défendre un ordre démocratique et libéral qui se vide lentement de sa substance en Amérique même. L’approvisionnement en bien divers et en capitaux devient primordial : le but stratégique fondamental des Etats-Unis est désormais le contrôle politique des ressources mondiales. »
Il est donc indubitable que la puissance économique, militaire et idéologique déclinante des Etats-Unis ne les autorise pas à réellement maîtriser un monde devenu trop peuplé, trop alphabétisé et trop démocratique. « La mise au pas des obstacles réels à l’hégémonie américaine, les vrais acteurs stratégiques que sont la Russie, l’Europe et le Japon, est un objectif inaccessible parce que démesuré. Avec ceux-là, l’Amérique doit négocier, et le plus souvent plier. Mais elle doit trouver une solution, réelle ou fantasmatique, à son angoissante dépendance économique ; elle doit rester au moins symboliquement au centre du monde, et pour cela mettre en scène sa ‘‘ puissance’’, pardon, sa ‘‘toute-puissance’’.
Par conséquent, on assiste au déploiement d’un « militarisme théâtral » articulé autour de trois principes :
« – Ne jamais résoudre définitivement un problème, pour justifier l’action militaire indéfinie de l’unique superpuissance à l’échelle planétaire.
– Se fixer sur des micropuissances – Irak, Iran, Corée du Nord, Cuba, etc. La seule façon de rester politiquement au cœur du monde est d’ affronter des acteurs mineurs, valorisant pour la puissance américaine, afin d’empêcher, ou du moins de retarder la prise de conscience des puissances majeures appelées à partager avec les Etats-Unis le contrôle de la planète : l’Europe, le Japon et la Russie à moyen terme, la Chine à plus long terme.
– Développer des armes nouvelles supposées mettre les Etats-Unis loin devant, dans une course aux armements qui ne doit jamais cesser. »

Malgré la justesse de la démonstration, il faut cependant souligner l’optimisme hâtif de Todd sur deux points. Premièrement, il n’est pas certain que « la force des choses » mette de la distance entre les perspectives politiques de l’Europe et des Etats-Unis dans le court ou le moyen terme. Il faudra sans doute une bonne dose de volontarisme politique pour que les Européens agissent concrètement afin de contenir véritablement la tentation hégémonique américaine. D’où la réserve dont on peut faire preuve sur l’établissement trop rapide de cet acte de décès : « Il n’y a aucune raison de s’affoler et de dénoncer l’émergence d’un empire américain qui est en réalité en cours de décomposition, une décennie après l’empire soviétique »…
Deuxièmement, Todd affirme que « nous devons absolument refuser le modèle d’une Amérique agissant en vertu d’un plan global, pensé rationnellement et appliqué méthodiquement. » Poursuivant sa démonstration, il postule que s’il existe bien un cours de la politique extérieure américaine, menant quelque part, il faut néanmoins garder à l’esprit que « le processus se passe de toute pensée et de toute maîtrise. » Si une telle approche comprend une part de vérité, elle paraît néanmoins quelque peu radicale dans sa formulation. Le gouvernement américain ne maîtrise pas tout, certes, mais on peut toutefois penser qu’il ne subit pas si passivement les grandes lignes de partage du monde contemporain.
Peut-être serait-il plus exact de suggérer qu’il joue trop souvent à l’apprenti-sorcier…

Eric DELBECQUE