La Guerre hors limites

La Guerre hors limites

« Quand deux pays se font la guerre, quand deux armées s’entretuent, est-il nécessaire d’employer des moyens spéciaux pour mener une guerre psychologique à l’encontre des membres de la famille des soldats ennemis installés loin à l’arrière ? Dans le but d’assurer la sécurité financière d’un pays, peut-on recourir à l’assassinat pour contrer les spéculateurs ? Peut-on opérer des « frappes chirurgicales » contre les foyers de drogue ou de contrebande sans déclaration de guerre ? Pour exercer une influence sur le gouvernement ou le parlement d’un pays étranger, peut-on créer des fonds spéciaux afin de circonvenir des groupes de pression ? Peut-on enfin utiliser la méthode consistant à racheter ou à contrôler le capital de journaux, de chaînes de télévision d’un autre pays pour en faire les outils d’une guerre médiatique contre ce pays ? »
La « Guerre hors limites » tente d’apporter des éléments de réponse en s’appuyant sur la culture stratégique chinoise.

La Guerre hors limites a été rédigé par deux colonels chinois de l’armée de l’air qui nous livrent leurs réflexions stratégiques, échos des perceptions chinoises en la matière.
Dans un premier temps, ces militaires chinois reviennent sur les conséquences en terme de stratégie issues des opérations menées lors de la guerre du Golfe de 1991. Ils les comparent aux principes stratégiques du passé, des guerres de l’époque des Printemps et des Automnes (VIIIème-Vème siècle avant J.-C.) aux campagnes napoléoniennes.
En étudiant l’évolution de la « guerre » au cours des siècles, les auteurs constatent que les agressions ne revêtent plus uniquement l’aspect militaire. Ces actes hostiles investissent de nouveaux domaines (financier, informationnelle, écologiques…) qui sortent de la sphère classique de la guerre d’où le titre « hors limites ».

Les auteurs expliquent cette diffusion de la guerre dans tous les pans de la société par cette volonté de remplacer la « guerre sanglante » par la « guerre non sanglante ». Le monde entier s’est ainsi transformé en champ de bataille au sens large.
« Aujourd’hui, (…) le terrain de la guerre a dépassé les domaine terrestre, maritime, aérien, spatial et électronique pour s’étendre aux domaines de la sécurité, de la politique, de l’économie, de la diplomatie, de la culture et même de la psychologie… » (1)
« Il n’existe plus de domaine qui ne puisse servir la guerre et il n’existe presque plus de domaines qui ne présentent l’aspect offensif de la guerre. » (2)

L’étude des batailles passées les mène ensuite à mettre en lumière l’utilisation de la combinaison des attaques latérales à celles frontales lors des victoires. Ils finissent par conclure que la combinaison des « attaques latérales-frontales » ainsi que l’utilisation des différents échiquiers de la société permettra d’atteindre les objectifs fixés dans les guerres du futur. Selon eux, la définition de la guerre nouvelle serait une « guerre combinée hors limites sur le mode latéral-frontal. » (3) Les stratèges du futur seront ceux qui sauront au mieux étudier, maîtriser et combiner les différents domaines à disposition.
« Le champ de bataille de la guerre hors limites n’est pas le même que par le passé puisqu’il comprend tous les espaces naturels, l’espace social et l’espace en pleine croissance de la technologie, tel l’espace nanométrique. Désormais ces différents espaces s’interpénètrent. » (4)

Dès sa publication, cet ouvrage a été interprété en Chine comme en Occident comme un essai prônant l’utilisation de tous les moyens, militaires mais surtout non militaires, par les pays en voie de développement (ainsi que par la Chine) en cas de conflit contre les Etats-Unis et leur armement de haute technologie.
« Si nous voulons nous assurer la victoire dans les guerres à venir (…) nous devons mener une guerre affectant tous les domaines de la vie du pays concerné sans que l’action militaire en soit l’élément dominant. » (5)
« Dans les guerres du futur, les moyens militaires ne seront qu’un choix parmi d’autres. » (6)

Enfin les auteurs en profitent pour comparer les approches différentes de la culture de guerre des Etats-Unis et de la Chine. (voir tableau en bas de page)

« La Guerre hors limites » est un ouvrage précurseur, et même visionnaire dans son approche des « guerres » à venir. Publié en Chine dès 1999, ce livre évoque ouvertement les mécanismes des guerres économiques et de l’information et classe sans état d’âme les spéculateurs financiers, comme George Soros, ou les pirates informatiques comme des acteurs de premier ordre dans les guerres du futur.
Cet ouvrage est un document précieux pour comprendre les nouveaux moyens stratégiques à disposition et l’art de les employer.

(1) Qiao Liang, Wang Xiangsui, La Guerre hors limites, Payot et Rivages, 2003, p. 240
(2) Ibid, p. 267
(3) Ibid, p. 256
(4) Ibid, p. 301
(5) Ibid, p. 241
(6) Ibid, p. 302

AVS

* « Par sa prééminence, l’esprit est censé pouvoir compenser l’adversité, ou la faiblesse physique, par la ruse, la duperie, les stratagèmes, le rayonnement intellectuel, au point de mépriser la force. »
Michel Jan