La stratégie de puissance de l’Inde au XXIème siècle

La stratégie de puissance de l’Inde au XXIème siècle

Lorsque le 1er ministre japonais S. ABE se rend en Inde en 2007, il utilise pour la caractériser le terme d’ « hyper démocratie ». Il reprend en cela l’idée qui prime en Asie d’une nation qui serait le référent moral du continent le plus peuplé du monde.


Indépendante depuis 1947, membre des pays non alignés depuis la conférence de Bandung en 1956, l’Inde désire aujourd’hui se voir reconnaitre le statut de puissance internationale. Face à une Chine économiquement et militairement menaçante, elle utilise son image comme axe majeur de sa stratégie de puissance pour entrer dans le concert des nations, masquée en parangon de vertu. Disposant depuis sa défaite, face à la Chine en 1962, d’une armée moderne et de l’arme atomique, l’Inde mène depuis quelques années une offensive diplomatique d’envergure, convaincue de parvenir à ses fins par le biais d’un soft power remarquablement efficace. Malgré trois guerres en moins de cinquante ans contre le Pakistan au sujet de la partition du Cachemire, c’est avec la Chine que l’Inde se sent le plus en danger. De fait, la fausse sécurité dont elle semblait jouir a été anéanti en 1962 lorsque Mao Ze Dung décida d’envahir la région indienne frontalière aujourd’hui appelée l’Aksaï Chin. L’Inde réagit en quadruplant le budget de sa défense, en achetant des armes principalement à l’URSS. Cette politique s’avéra positive puisqu’elle lui permettra d’intervenir en 1987 au Sri Lanka (intervention qui fût un demi-échec) et en 1988 aux Maldives (avec succès). L’Inde dispose aujourd’hui de forces conventionnelles considérables : 1,3 millions d’hommes, 3000 chars, 650 avions de combat, 8 destroyers, 16 sous marins et un porte avion loué à la Russie. Elle est en mesure de projeter et de coordonner ses forces sur  un rayon d’action de plusieurs milliers de kilomètres, tout comme de s’opposer à toute reprise des hostilités du Pakistan. Elle demande donc à être considéré comme le gendarme du sous-continent indien.

En 1974, l’Inde procède à la mise à feu d’une bombe nucléaire qualifiée de « pacifique ». En 1998, elle affiche sa capacité nucléaire, et refuse de signer le traité de non prolifération, acceptant l’opprobre des Nations Unies. Le sénateur Xavier de Villepin propose dans un rapport au parlement en 2004 deux raisons à cette démonstration de force. Elle pourrait d’abord être présentée comme une menace envers le Pakistan qui laissait poindre depuis 1987 son désir de posséder la première bombe « islamique ». Elle serait plus sûrement une réponse à la menace chinoise : si la défaite de 1962 a été ressentie comme une véritable humiliation, il s’agit aussi, en rendant la menace Pakistanaise dérisoire, de se hisser au rang de l’une des 5 grandes puissances mondiales. C’est donc un double objectif que vise la politique nucléaire de l’Inde : garantir la sécurité du pays en toute autonomie et négocier sa place dans le monde des grandes puissances.

Paradoxalement, malgré cet arsenal redoutable, la plupart des observateurs louent la retenue de l’Inde et sa moralité supposée reste immaculée, lui permettant de réclamer une « juste place » au sein des grandes puissances.

Mettant en avant ses capacités de projections, ainsi que son rôle de gendarme régional, l’Inde entame une offensive diplomatique dès de milieu des années 1980. Elle se joint au Japon, à l’Allemagne et au Brésil pour former le G4 des « pays qui comptent » et demandent à faire parti du Conseil Permanent de l’ONU, même sans droit de veto. Par ailleurs, elle devient un des angles du quadrilatère de sûreté du Pacifique imaginé par le Japon, avec les Etats-Unis et l’Australie. En outre, elle fait valoir son statut de seconde puissance démographique mondiale : plus d’un milliard d’indiens vivants en démocratie face à la Chine de Tien An men. Enfin, son leadership indiscutable dans de nombreux domaines du secteur tertiaire (1er rang mondial des médicaments génériques, 1er rang mondial de production de softwares, capacité de vols spatiaux, etc.) en fait un interlocuteur incontournable du monde occidental.

Parallèlement à cela, l’Inde va éviter l’ire des nations signataires du TNP dès 2000, grâce à la visite du président Clinton. En effet, dès cette période, elle seule peut faire contrepoids à l’accroissement de puissance économique et politique de la Chine. Elle devient donc l’un des angles du triangle de la CIA, comprenant l’Inde, la Chine et les Etats-Unis, rééquilibrant le rapport de force. Les sanctions onusiennes dues à ses essais nucléaires sont ainsi levées au bout de 3 ans. Par ailleurs, et à partir des attentats du 11 septembre 2001, le Pakistan est appelé à jouer un rôle central durant le conflit en Afghanistan. Là encore, seule l’Inde peu s’opposer politiquement à un quelconque double jeu de la part du « pays des purs ».

Puissance économique, morale et politique, l’Inde devient dès la fin des années 80 une puissance régionale incontournable. Revendiquant plus, elle utilise une forme de « soft power » indien. D’après Aminah Mohammad-Arif, chercheur au CNRS, le soft power indien apparaît à travers deux paramètres essentiels mais suffisamment subtils pour ne pas surprendre les grandes puissances : il s’agit d’abord de la diaspora indienne. Comptant prés de quinze millions de personnes, elle est présente aux Etats-Unis, majoritairement dans l’industrie de l’informatique, et représente un pourcentage croissant des ingénieurs de la Silicon Valley. Organisée, cette communauté subventionne des groupes de lobbys, ou « caucus », dont le pouvoir au Sénat ne cesse de croître. De fait, l’existence même d’une stratégie d’influence au sein du parlement américain est révélatrice de la volonté de l’Inde d’apparaître comme une des grandes puissances. Le second paramètre est la diffusion de sa culture. En effet, l’Inde voit récompenser plusieurs de ses écrivains, tels que Rabindranath Tagore et Arundhati Roy, du prix Nobel de littérature. Par ailleurs, la production de film à Bollywood est devenue une référence mondiale. D’abord adulé dans le pays lui-même, le cinéma indien devient un vecteur de propagation de culture à travers le tiers monde et même en occident (festival français du film indien). Véritable industrie, il emploi plusieurs millions de personnes pour la réalisation de plus de 800 films par an. La musique indienne rencontre un succès croissant tandis que la cuisine est de plus en plus prisée en occident.

La stratégie de puissance de l’Inde s’articule autour de trois axes d’importance : sa capacité militaire et plus particulièrement nucléaire, sa position diplomatique incontournable, et le soft power, c’est-à-dire une manière insidieuse de s’installer dans l’environnement des puissances régionales et mondiales. Puissance démographique, économique, et militaire, elle fait systématiquement valoir l’image rassurante de caution morale du sous-continent indien pour faire avancer ses pions vers le conseil de sécurité de l’ONU.

PM

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