L’accroissement de la puissance par l’économie

L’accroissement de la puissance par l’économie

Le site Infoguerre reproduit l’intervention de Christian Harbulot aux Etats-Généraux de l’intelligence économique le 29 juin 2011 à l’amphi Foch de l’Ecole Militaire. Cette intervention est extraite des actes publiés par la fondation Prometheus.
Christian Harbulot est directeur de l’Ecole de Guerre Economique (formation en intelligence économique) et directeur du cabinet Spin Partners. Il est aussi vice Président de l’Institut International d’Intelligence Economique et Stratégique qui est à l’initiative du portail de l’IE avec le soutien opérationnel de l’AEGE.

« Je vais m’inscrire dans le fil de la pensée de M. Fitoussi. Quand on a lancé la démarche d’intelligence économique, la première idée qui nous a guidé notre réflexion a été  le débat que vous venez de soulever.  Pour protéger un pays, il faut de la puissance. Il est donc devenu légitime de s’interroger sur la manière dont les pays cherchent à accroître leur puissance par l’économie.
Pour illustrer ce thème L’accroissement de puissance par l’économie qui nécessiterait un très long développement, je vais concentrer mon propos sur quatre idées essentielles :

  • La première idée porte sur la légitimité de l’expression.
  • La seconde idée porte sur les malentendus autour de cette expression.
  • La troisième idée porte sur l’évolution de la notion de puissance.
  • La quatrième idée porte sur la position de la France dans la dimension planétaire de la problématique.
  • L’expression a mis du temps à être acceptée

Le constat : la pensée française en matière de puissance est le fruit d’un cheminement historique et s’est montrée très dépendante des péripéties qui ont façonné la nature des régimes politiques. La Révolution française a ainsi d’abord créé une contradiction entre le discours et les effets, le discours revendiquant la liberté des peuples, les guerres issues de cette Révolution aboutissant à l’occupation de territoires et à la soumission de populations. De cette contradiction est né un refus idéologique de la puissance censée représenter l’ennemi (les monarchies) qui a brouillé notre approche de la finalité de la puissance (le bien-être du peuple français). De la Révolution française à nos jours, la pensée stratégique française s’est centrée sur la géographie politique et la notion d’indépendance. La perception de la puissance économique a été piégée par le discours sur le marché à partir de Napoléon III, époque qui au cours de laquelle on a confondu l’essor des affaires et de l’industrie avec la nécessité de préserver nos intérêts de puissance en termes économiques.

1989-1990 : mon étude Techniques Offensives et Guerre économique rédigée juste avant la chute du Mur de Berlin amorce une réflexion sur la nature des conflits économiques dans la mondialisation des échanges. J’y analysais les fondements historiques et culturels des modèles offensifs de puissance les  plus performants afin d’amorcer un débat sur la France. J’en extrais cette citation :
« La mondialisation des rapports de force économiques a provoqué une rupture radicale des équilibres économiques de l’après-guerre. La perte de vitesse de l’économie américaine et l’apparition de puissances économiques offensives ont créé les conditions objectives d’une approche nouvelle des phénomènes concurrentiels. »

1994 : dans le rapport Martre, le mot puissance économique est utilisé dans l’analyse comparée des pays. Mais dès qu’il s’agit de la France (deuxième partie du rapport), on utilise l’expression « puissance publique ». Cette nuance n’est pas due au hasard. A l’époque, il était difficile, voire impossible d’utiliser le mot puissance accolé à l’adjectif économique en parlant de la France.

2003 : Premier Rapport Carayon
Je cite dans le texte :
« L’intelligence économique peut nous permettre (…) de définir une politique dans laquelle, l’industrie, notamment, créatrice d’emplois, de richesses et de puissance retrouverait le rang de priorité nationale qu’elle avait sous le Général de Gaulle et Georges Pompidou. »

2011 : le rapport annuel du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégique fait enfin apparaître dans un rapport officiel la notion d’accroissement de puissance par l’économie.
Je cite à ce propos la page 32 extraite de la section II (Risques et atouts sociétaux et sociaux, cohésion et pérennité) du rapport téléchargeable sur le site csfrs.fr :
« Les acquis du modèle français (protection sociale, système de santé, sécurité publique, art de vivre) ne sont pas immuables. Il est difficile de concevoir une préservation de ces acquis à partir de la seule dynamique du marché. La persistance des crises de toutes natures et les effets négatifs de la mondialisation redonnent au politique une importance qu’il avait perdue dans le pilotage du développement d’un territoire. Le politique a eu dans le passé une importance déterminante pour assurer l’unité d’un territoire comme la France. Il en a désormais une équivalente pour veiller à sa cohésion et à sa survie. (…) La persistance des stratégies fondées sur l’accroissement de puissance atténue la portée des déclarations sur la gouvernance et relativise les perspectives de relations internationales pacifiées. »

  • Les malentendus autour de l’expression « accroissement de puissance par l’économie ».

Premier malentendu : La préservation de l’indépendance est le fil conducteur de la  politique française depuis des décennies pour légitimer une recherche de puissance militaire, diplomatique, économique. La construction de l’Union européenne a modifié ce cadre de réflexion sans pour autant gommer la problématique précédente car elle est loin d’avoir construit un nouveau cadre de puissance.
Second malentendu : la préservation de l’indépendance ne débouche pas forcément sur un accroissement de puissance (rappel de l’exemple de l’industrie informatique).
La prise en compte de ces malentendus doit nous amener à redéfinir  l’expression « accroissement de puissance » dans notre contexte géoéconomique et culturel.

  • L’évolution de la notion de puissance

Il faut aussi analyser la puissance sous l’angle du modèle de société.

Guerre froide : le risque de conflit nucléaire a fait glisser le discours sur la puissance vers l’affrontement des modèles de société (rappelez-vous les défis lancés par Nikita Khrouchtchev à l’Amérique sur la supériorité du modèle communiste (compétition industrielle et spatiale)

Celui qui a gagné c’est le modèle libéral mais …. A quel prix…. Effritement du mythe américain (masse de « déclassés, difficultés de vie des classes moyennes, pas de nouvelles valeurs porteuses). La crise des sub prime est aussi une tentative de sauver le rêve américain par la sauvegarde de la propriété privée.
Nous sommes aujourd’hui dans un cadre particulier qui ne correspond plus à l’échiquier des Etats Nations. Nous sommes devant deux mondes sans tête : une puissance financière sans centralité dominante, un modèle de société qui n’a plus de référence exemplaire et qui est en train d’échapper aux Etats-Unis. Sur l’échiquier traditionnel des Etats-Nations se configure une multipolarité dont la stabilité est fortement hypothéquée par les politiques d’accroissement de puissance par l’économie des pays à la recherche d’un nouveau monde (Chine, Inde, Russie, Brésil).
Dans ce paysage décomposé, la France a du mal à trouver ses marques et à définir le fil conducteur de sa propre puissance. L’intelligence économique doit l’aider à préciser la manière dont elle peut l’accroître par l’économie comme ce fut le cas dans le passé quand elle cherchait à préserver son indépendance. Ce fut le cas  lors de la création du Commissariat à l’Energie Atomique à la sortie de la seconde guerre mondiale (objectif : acquérir la dissuasion nucléaire pour préserver sa marge de manœuvre dans la politique internationale). Ce fut aussi le cas au début des années 60, pour limiter sa dépendance énergétique à l’égard du pétrole (création d’Elf Aquitaine).
A notre modeste niveau, nous essayons d’apporter des solutions concrètes. Je vais citer un exemple. Dans cet amphi Foch de l’Ecole Militaire, est présent aujourd’hui un de mes anciens étudiants de nationalité mexicaine. Il a été recruté à la sortie de l’École de Guerre économique en 2010 pour participer au sein du Ministère de l’Économie mexicain, à la création d’une cellule d’intelligence économique. Cette cellule a intégré la méthode d’analyse par les échiquiers que nous avons conçue au sein de l’EGE. Ce transfert de connaissances leur a permis de mieux visualiser certains enjeux géoéconomiques. L’objectif de cette cellule est l’aider le Mexique à trouver des marges des manœuvres sur le plan économique par rapport à une superpuissance à laquelle Mexico est liée par des accords frontaliers économiques au sein de l’ALENA. Cet ancien étudiant de l’EGE est à Paris  pour le salon du Bourget, parce que le Mexique va d’acheter à Astrium un satellite français alors qu’une telle décision était peu inimaginable il y a quelques années.
Ce petit exemple indique qu’il existe des marges de manœuvre, quelque soient les cas de figure, là-bas, comme ici. Si l’expression « accroissement de puissance » commence à s’imposer par effets de la force des pays conquérants, elle reste encore très abstraite dans la tête des élites qui ont ne charge l’enrichissement de la France et la pérennité du développement de son territoire. Parler d’accroissement de puissance pour un pays comme la France, c’est accepter de repenser sa puissance par l’économie. Pour atteindre un tel objectif, il faut repenser la rentabilité d’un certain nombre d’actions régaliennes. J’en cite une qui n’a pas d’incidence électorale mais qui me semble symptomatique des blocages culturels qui bloquent les décideurs de ce pays dans la prise d’initiative et l’acceptation des risques inhérents à la conquête des marchés. Que ce soient les États-Unis, la Chine ou d’autres, le renseignement économique est un élément prédominant de leur activité. Ce n’est pas le cas de la France aujourd’hui. »