Retour sur les ambiguïtés de l’héritage contre-insurrectionnel français

Retour sur les ambiguïtés de l’héritage contre-insurrectionnel français

La publication de l’étude « Francs-tireurs et centurions » d’Etienne de Durand publié en mars 2011 dans le cadre des travaux du Laboratoire de Recherche sur la Défense est une approche critique intéressante de la démarche de l’armée française dans le domaine des pratiques de contre-insurrection. Comme le souligne très justement Etienne de Durand « aucune leçon n’est clairement tirée de l’expérience contre-insurrectionnelle française » car « le malaise présent en creux dans le texte est bien la preuve que l’institution militaire n’en a pas tout à fait fini avec les fantômes du passé ». Mais l’étude d’Etienne de Durand atteint certaines limites dans plusieurs domaines :

  • L’analyse de la stratégie politique dans les contextes où a été appliquée une démarche militaire de contre insurrection. Prenons le cas de l’Indochine. En termes militaires, l’armée française pouvait prétendre rivaliser sur le terrain avec le Vietminh avec des chances sérieuses de succès. En revanche, la légitimité de cette intervention militaire était fortement contestée par l’aspiration à l’indépendance de la population indochinoise. Cet élément a été déterminant dans l’évolution des hostilités sur le terrain. La démarche de contre insurrection initiée en Indochine était tributaire de cette absence de légitimité. Il en est de même pour l’Algérie. Il n’est pas possible de dissocier la finalité politique d’un conflit avec les pratiques de contre insurrection.
  • Ce que ne précise pas Etienne de Durand, c’est la difficulté du monde occidental à faire l’autocritique d’une erreur de jugement stratégique au niveau politique. La guerre du Vietnam est une excellente illustration de la manière dont les Américains ont isolé la problématique de la contre insurrection (victoire militaire, défaite informationnelle) de l’échec politique de leur stratégie au Vietnam. Pas plus que les Français, Les Américains n’ont su trouver une alternative crédible à la légitimité de l’aspiration à l’indépendance, même si elle était portée par une force communiste qui défendait un type de régime totalitaire. La réflexion sur l’usage opérationnel de la contre insurrection n’aura de sens que lorsque sera intégrée cette capacité d’autocritique sur une erreur stratégique de nature politique. Ce n’est pas le cas aujourd’hui aux Etats-Unis. Il suffit de lire ce qui est tiré comme bilan de l’expérience irakienne ou afghane.
  • Etienne de Durand ne prend pas assez en compte le travail sur la doctrine menée depuis plusieurs années par le Centre Interarmées de Concepts, de Doctrines et d’Expérimentation (CICDE) installé sur le site de l’Ecole militaire à Paris. Des officiers comme le colonel Chauvancy  ont entamé une réflexion  approfondie sur la doctrine pour élargir le champ de la réflexion sur les opérations d’information et d’influence. Ce travail collectif ouvre la voie à  une approche plus globale de l’influence dans le cadre d’une stratégie de puissance. La dimension militaire de la contre insurrection découle de la stratégie arrêtée par le politique.

La guerre contre Khadafi est-elle une première illustration de cette politique des petits pas dans la volonté d’articuler les différents moyens mis en œuvre pour aboutir à une victoire durable sur un adversaire ? En apparence, on pourrait le croire. L’appui aux insurgés libyens contre les forces loyalistes de Khadafi  est une réussite en termes de pratique de l’insurrection, héritée des pratiques de son contraire, c’est-à-dire la contre insurrection. Les éléments du COS comme les autres forces d’appui non aérien déployées par la France et la Grande Bretagne sur le terrain ont, semble-t-il, parfaitement joué leur rôle. L’armée française va-t-elle pour autant savoir capitaliser ce savoir faire dans la durée ? Ce challenge n’est pas anecdotique. L’intégration de ce bilan dans le processus de conduite de l’action militaire relève de la responsabilité historique de la haute hiérarchie militaire. Sur ce point très précis, Etienne de Durand enfonce le clou en rappelant dans sa conclusion une évidence qui n’échappe pas aux instances de l’Otan : « il  est donc grand temps que les armées occidentales institutionnalisent et partagent entre elles les leçons à tirer des expériences contre-insurrectionnelles passées et présentes, si désagréables soient-elles, afin de les intégrer une fois pour toutes dans les cursus d’enseignement militaire, de les conserver et ainsi de ne plus gâcher la fameuse golden hour initiale des errements souvent irréparables ».
L’enseignement des méthodes de contre insurrection a été jusqu’à présent piégé par le passé des guerres coloniales. L’enchaînement des évènements de nature insurrectionnelle en Tunisie, Egypte, Libye et Syrie redonne une légitimité positive à l’étude des phénomènes insurrectionnels. Cet ajout est fondamental et élargit l’approche classique et crispée des phénomènes contre-insurrectionnels. Les Américains l’ont bien compris en organisant des séminaires au sein de l’Otan pour expliquer à mots couverts leurs initiatives informationnelles pour appuyer les révoltes d’essence démocratiques dans les pays arabes.

Christian Harbulot