Les chaebols, l’Etat et la puissance coréenne

Les chaebols, l’Etat et la puissance coréenne

Les chaebols, conglomérats d’entreprises principalement industrielles, sont des acteurs incontournables de la société civile sud coréenne. Equivalent coréen des zaibatsu japonaises d’avant-guerre, les chaebols se caractérisent par leurs fortes interdépendances capitalistiques et leurs gouvernances autocratiques, fondées généralement sur des dynasties familiales du milieu des affaires.
Tout comme les zaibatsu qui avaient joué un rôle central dans la militarisation du Japon, les chaebols ont pénétré en profondeur le tissu économique et politique de la Corée du sud. Si ces groupes industriels géants ont permis d’assurer le décollage de l’économie coréenne, on peut se demander si ce modèle est encore viable aujourd’hui ou s’il ne constitue pas, au contraire, un frein à la puissance coréenne.
En effet, il semble que la Corée du sud soit de plus en plus affaiblie par les liens étroits qu’entretiennent les chaebols avec l’Etat, alors qu’ils ont longtemps été l’instrument de puissance par excellence du pays.

La création des chaebols, outil d’accroissement de puissance

            L’apparition des chaebols a clairement été la volonté de régimes dirigistes successifs : alors que l’occupant japonais avait posé les premières pierres de ces entreprises coréennes, le régime autocratique de Syngman Rhee et surtout la dictature militaire de Park Chung-hee favorisèrent la croissance de ces groupes.
La Corée du sud se lança alors dans une politique industrielle ouvertement protectionniste. Alors que des restrictions aux importations protégeaient le marché intérieur, l’Etat menait une politique ciblée de financement de ces groupes afin de les préparer à l’exportation massive, une fois la demande intérieure satisfaite.
Cela fut effectivement le cas entre 1965 et 1997. Durant cette période des « trente glorieuses » les chaebols connurent une phase de croissance considérable, largement soutenus financièrement par l’Etat qui contrôlait alors largement le système bancaire.
Cette euphorie industrielle permis à la Corée de devenir la dixième économie mondiale et d’atteindre un niveau de développement comparable à celui des autres pays de l’OCDE qu’elle rejoint en 1996.
Malgré la crise asiatique de 1997 qui poussa certaines chaebols à disparaitre du fait d’un endettement considérable, la Corée réussi à conserver son modèle exportateur en réformant, avec l’intervention du FMI, son système financier et social.
La réorganisation des chaebols de 1997 n’a pas pour autant diminué leur place dans l’économie du pays, ni leurs liens avec le pouvoir politique.

Les chaebols aujourd’hui : entre omniprésence et dépendance

          Si la crise asiatique n’a pas véritablement modifié l’approche des chaebols, l’Etat coréen, lui, est devenu très attentif à la situation sociale du pays. En effet, entre 1997 et 1999, le taux de chômage fit un bond de 5% en Corée du sud passant de 2,6% à 7,6% notamment du fait des licenciements massifs initiés par le FMI. Consciente du risque électoral que cela pouvait représenter, l’Etat cherche depuis le début des années 2000 à soutenir la croissance et l’exportation ; or, soutenir l’économie est  devenu synonyme de soutenir les chaebols.
En effet, les chaebols représentent aujourd’hui 15% du PIB coréen et 75% des exportations coréennes dont 50% sont réalisés uniquement par les quatre plus grands chaebols : Samsung, Hyundai Motors, LG, SK.  Ils sont donc devenus tout simplement incontournable pour l’Etat coréen. Dans ce contexte, la collusion entre les chaebols et l’Etat est devenu un véritable problème structurel. En effet, la place de la famille dans une société si marquée par l’éthique néoconfucéenne, ainsi que l’héritage des régimes dirigistes constituent un cadre favorable à l’existence de favoritisme politique et de corruption.
En 2010, la Corée du Sud a été classée 39ème du classement de Transparency internationale sur l’intégrité de la vie publique et économique, loin derrière les autres pays de l’OCDE. En effet, les scandales politico-financiers se multiplient depuis les années 2000 : fraude fiscale, manipulations comptables et caisses noires des chaebols ternissent régulièrement l’image de l’économie coréenne.
Depuis la crise, les gouvernements de centre – gauche ont tenté de mettre un terme à ces pratiques, mais sans succès. De 1997 à 2007, l’influence des chaebols sur la vie politique s’est surtout faite de manière officieuse par les relations familiales avec les hauts fonctionnaires. Toutefois, en 2007, pour la première fois, un candidat des chaebols est élu président. Lee Myung-bak, ancien directeur de la filiale construction de Hyundai, est élu sur un programme fortement axé sur la croissance et donc indirectement sur le soutien aux chaebols. Ce soutien deviendra flagrant avec la grâce présidentielle accordée au président de Hyundai Motor, Chung Mong-koo ainsi qu’au président de Samsung, Lee Kun-hee, condamné pour fraude fiscale. De même, il s’opposera à deux projets de lois visant à créer une enquête parlementaire sur les ramifications de l’affaire Samsung.
D’une part, les politiques craignent de s’en prendre directement aux chaebols et de freiner la croissance, de l’autre la puissance financière que ces groupes représentent constitue un soutien potentiel pour leur campagne incontournable, que ce soit officiellement ou officieusement.
Cette omniprésence des chaebols et la dépendance du politique à leur soutien rend la puissance économique coréenne de plus en plus fragile.

La Corée du Sud : chroniques d’une « surpuissance » économique

            Si les chaebols ont été une force de frappe économique considérable entre 1965 et 1997, la situation économique de la Corée du sud se dégrade depuis le début des années 2000. En 2008, pour la première fois depuis 1980, la croissance de la Corée est passée en dessous de 3%, réalisant la même année son premier déficit commercial depuis 1997 avec un manque de 13 milliards de dollars.
Pour de nombreux observateurs coréens, le fort ralentissement de la croissance du pays n’est pas que la conséquence d’un ralentissement de l’économie américaine et japonaise. La structure et le mode de gouvernance des chaebols ne semblent pas adaptés à la nouvelle concurrence, notamment chinoise et indienne. Selon Kim Heung-chong, responsable d’études économiques au Korea Institute for International Economic Policy: « Les dirigeants des conglomérats n’ont ni les moyens ni l’expérience pour faire face aux attaques venues de l’étranger. La gestion de type familial et la pression des investisseurs placent aujourd’hui les chaebols en position de faiblesse face à leurs concurrents. ».
Pourtant, dans le même temps, les chaebols continuent d’étouffer la concurrence sur le marché interne où les PME et les PMI survivent difficilement. Selon la presse coréenne, le nombre des filiales contrôlées par les 30 plus grands chaebols a plus que doublé entre 2006 et avril 2011. Ces acquisitions multiples touchent tous les domaines traditionnels des PME de l’économie coréenne : fabrication du tofu, chaînes de cafés et de pizzerias, importation des vins et alcool…
Cette surpuissance des chaebols n’est pas sans poser problème sur le plan politique et stratégique. En plus de créer un sentiment d’injustice sociale et économique au sein de la population, la situation internationale de la Corée se détériore également. Du fait du décalage économique majeur avec son voisin du Nord, les chaebols freinent tout processus de réunification de la péninsule. Par ailleurs, l’Etat est perçu comme diplomatiquement faible compte tenu de sa position ambigüe vis-à-vis du monde des affaires et de son manque d’indépendance du fait de son statut d’allié indéfectible des Etats-Unis.
Si l’économie coréenne est encore performante dans certains domaines innovants comme la construction navale et l’armement, les autres secteurs souffrent de l’inertie des chaebols, souvent gouvernés à la marge de la légalité dans une approche hégémonique de l’économie coréenne.

Bibliographie :

Articles de presse :

  • Corée du Sud : les « chaebols » contraints de se réformer, Le Monde, 1 Juin 2006

  • Une affaire de caisses noires chez Samsung menace le pouvoir sud-coréen, Le Monde, 17 Novembre 2007
  • La Corée du Sud tentée par le néo-libéralisme, Le Monde, 22 Avril 2008

  • L’affaire Samsung illustre le poids des « chaebols » en Corée du Sud et divise l’opinion, Le Monde, 25 Avril 2008
  • Séoul gracie ses « patrons voyous », Le Monde, 14 Août 2008

  • En Corée du Sud, les chaebols gagnent en puissance et étouffent les PME, Le Monde, 10 Août 2011

Sites internet :

Ouvrages:

  • Atlas des relations internationales, P. Boniface, Hatier, 2009