L’Ostpolitik et ses conséquences

L’Ostpolitik et ses conséquences

Du « Wandel durch Annäherung » (changement par le rapprochement) au « Handel durch Annäherung » (commerce par le rapprochement), que s’est-il passé entre les années 1950-60 (inauguration à Moscou par K. Adenauer de la politique à l’Est, reprise par le chancelier social-démocrate Willy Brandt et son conseiller Egon Bahr) et l’état actuel des choses, où, comme Angela Merkel a pu le dire au Monde en janvier 2007 : « les relations avec la Russie passent surtout par les entreprises » ?
Jouissant de sa Mittellage (position centrale) et jouant de la carte de la sécurité dans le cadre européen, l’Allemagne, se tourne dès les années 1970 vers la Russie, suite à une baisse de l’intérêt américain à regarder en Europe. La réunification allemande en 1989 et la chute de l’Union soviétique deux ans plus tard ont permis à l’Allemagne de développer une stratégie de puissance dans laquelle ses intérêts nationaux ont pu retrouver toute leur place, malgré les craintes toujours présentes de ses partenaires européens de la voir développer une politique d’alliance avec la Russie et d’influence régionale sur les Pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO).
Politique à la fois diplomatique et culturelle, mais aussi et surtout économique et commerciale, l’Ostpolitik a des conséquences multiples : si elle influe sur le comportement de l’Allemagne au niveau européen, elle joue également un rôle déterminant dans les relations économiques et commerciales entre Allemagne et Russie, et ce d’autant plus dans l’énergie, dans une logique inséparable de relations interpersonnelles.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la politique extérieure allemande a été celle de l’ancrage à l’Ouest (construction européenne, entrée dans l’OTAN dès 1955), mais très vite elle n’hésite pas à recourir à ces entités inter- et supranationales.
En effet, si dès les années 1970 l’Allemagne signe des traités avec les pays d’Europe de l’Est, en commençant par la Russie (preuve s’il en est de la priorité de cette dernière aux yeux des responsables allemands) et la Pologne, elle utilise également les institutions européennes pour instaurer l’idée d’une politique européenne russe : elle profite de la présidence du Conseil en 1994, mais également en 1999 à Cologne, où a été définie la « Stratégie commune » de l’UE vis-à-vis de la Russie, ou encore en 2003 lors du sommet UE/Russie, au cours duquel elle sera déterminante dans la définition de la stratégie des « quatre espaces européens » de coopération (économie ; sécurité et justice ; action extérieure ; recherche, éducation et culture).
Il s’est également agi d’ancrer les PECO à l’Ouest : ainsi l’Allemagne a mis en place une stratégie vis-à-vis de l’OTAN, en les poussant à rejoindre l’organisation. H. Kohl en 1996 a été pour beaucoup dans le rapprochement entre l’OTAN et la Russie, faisant valoir « les intérêts bien compris » de cette dernière, stratégie qui aboutit en 2002 à la création du COR (comité OTAN/Russie). Sur la scène internationale, l’Allemagne sert d’intermédiaire à la Russie, et la soutient bien souvent. Ainsi, malgré la guerre au Kosovo de 1999, G. Schröder fait tout pour que la Russie participe aux négociations pour sortir de la crise.
En outre, l’Allemagne se sert de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe comme d’une plateforme de dialogue entre l’Est et l’Ouest et fait jouer toutes ses connaissances et son savoir-faire en termes de développement humain, culturel, économique et humanitaire.

Pour autant, l’Ostpolitik se révèle avant tout dans les domaines économique et commercial. Cela fait quarante ans que la République Fédérale d’Allemagne est le premier partenaire commercial de la Russie, et celle qui y investit le plus. Au lendemain de la Chute du Mur de Berlin, si la Russie accepte la réunification de l’Allemagne, notamment grâce aux bonnes relations entretenues entre M. Gorbatchev et H. Kohl, cette dernière participe à hauteur de 52,2 milliards de dollars (en garanties de crédits et d’exportations, subventions et aides monétaires et humanitaires) à la reconstruction russe, la Russie jouant de l’expérience allemande en termes de reconstruction.
Il s’agit de faire entrer les entreprises allemandes sur le marché russe. Aujourd’hui, elles sont plus de six mille sur le territoire russe, actives dans des milieux stratégiques, comme par exemple Siemens, qui vient de recevoir un marché de presque 2,5 milliards d’euros pour la modernisation des trains régionaux russes. Mais les entreprises russes accèdent également au marché allemand, marché européen le plus lucratif : la présence de Gazprom à Berlin est à ce niveau emblématique. Pour autant, si les marchés allemands et russes s’auto-pénètrent, l’Allemagne a un déficit commercial en 2010 de plus de 3 000 millions d’euros vis-à-vis de la Russie.
Les organisations représentatives des entreprises allemandes, au niveau fédéral mais aussi des Länder, sont particulièrement actives quant au marché russe. Ainsi, l’Ost Ausschuss der deutschen Wirtschaft (Comité Est de l’Economie allemande), dont le directeur, Klaus Mangold, a été responsable des marchés d’Europe centrale et d’Europe de l’Est entre 1995-2003 au directoire du groupe Daimler-Benz, soutient une politique volontariste tournée vers la Russie. Le Ministère de l’Economie allemand a par ailleurs mis en place des groupes de travail destinés à la Russie et à l’Europe de l’Est, dirigés par des hauts fonctionnaires.

Les relations personnelles des dirigeants politiques allemands et russes sont prépondérantes. Ainsi, l’amitié entre G. Schröder et V. Poutine a été déterminante dans l’avancée vers le partenariat stratégique entre les deux pays. Toutefois, il est intéressant de remarquer que les relations économiques ne sont que très peu impactées par le refroidissement des relations politiques. Angela Merkel, chrétienne-démocrate, est beaucoup moins enthousiaste que ne l’a été Gerhard Schröder envers la Russie ; pour autant, les relations économiques entre les deux pays vivent toujours de beaux jours, la chancelière n’étant pas revenue sur les acquis de son prédécesseur, malgré le fait que le partenariat stratégique mis en place en 2000 bute sur certains points fondamentaux, notamment celui du partage de valeurs communes.
Le domaine énergétique cristallise ces différentes problématiques. Ainsi, dès les années 1970, en plein contexte de Guerre froide, la société allemande Ruhrgas marchande un échange de gaz russe contre des tuyaux allemands, preuve s’il en et que politique et économie sont relativement dissociées. Symbolique, le North European Gas Pipeline (NEGP) scelle l’amitié entre G. Schröder et V. Poutine, provoquant notamment l’ire de la Pologne. Notons que l’ancien chancelier allemand a obtenu le soutien de l’Ostausschuss der deutschen Wirtschaft dans ce projet. G. Schröder est d’ailleurs Président du Conseil de Surveillance de Nord Stream AG, détenue à 51% par Gazprom, 15,5% par E.On Ruhrgas et 15,5% par BASF/Wintershall. Il travaille avec M. Warnig, CEO de Nord Stream, ancien membre de la Stasi et qui travailla à la Dresdener Bank, ce qui lui permit d’établir des relations avec V. Poutine alors en Allemagne de l’Est en tant qu’agent du KGB. M. Warnig est également membre du Board de Rosneft et Directeur du Board de Transneft. En 2003, des entreprises allemandes ont signé à un contrat les autorisant à devenir le plus grand participant étranger à l’exploitation gazière en Russie, privilège qui n’a pas été donné à beaucoup d’investisseurs étrangers. Si certes les entreprises allemandes disposent d’un accès facilité au marché russe, cela reste dans l’intérêt de ce dernier.

Si le marché russe ne représente qu’une part de 2,7% dans les exportations totales de l’Allemagne, il reste avant tout un marché et un partenaire incontournable, notamment pour toutes ses ressources stratégiques énergétiques et l’ouverture vers le Caucase et l’Asie centrale. Il en résulte en conséquence une interdépendance très forte des économies et des échanges commerciaux entre l’Allemagne et la Russie, une politique d’influence allemande auprès des institutions européennes et le rôle des réseaux de personnalités politiques et industrielles à des postes-clés, tout ceci dans un contexte de dépendance énergétique de l’Allemagne à la Russie de plus en plus fort.

Bertille Richard

BIBLIOGRAPHIE

Articles
– Götz, Meier, Cocher Marie-Aude. Les relations économiques entre l’Allemagne et la Russie. In : Politique étrangère N°3 – 2002 – 67è année pp.697-714
– Götz Roland , « Allemagne-Russie partenaires stratégiques ? » ,
Outre-Terre, 2007/2 n° 19, pp. 229-247
– Kaspar Martin et al., « Germano-Russie » L’avant-garde des industriels,
Outre-Terre, 2011/1 n° 27, p. 77-86

Sites Internet
– eurostat.com
– faz.de
– infoguerre.fr
– spiegel.de
– stat.wto.org

Ouvrages
– Martens, Stephan. La nouvelle Ostpolitik de l’Allemagne : de la Russie à l’Asie centrale, In : L’Allemagne, vingt ans après la fin de la guerre froide et son unification / dir. Stephan Martens. – 2010 – pp.61-84 – Presses Universitaires de Bordeaux, Perspectives européennes
– Simonart, Jean-François. Russie, Etats-Unis : partenaires de l’Allemagne : les deux clés de la sécurité européenne. 2005, PIE Peter Lang, Bruxelles