La stratégie énergétique russe contrecarrée par la ruée vers le gaz de schiste

La stratégie énergétique russe contrecarrée par la ruée vers le gaz de schiste

gaz-de-schisteLa folie du gaz de schiste de ces derniers mois  menace de faire chuter les prix du gaz sur les marchés mondiaux. Toute la stratégie de la Russie basée sur la rente énergétique est remise en cause.
La révolution du gaz de schiste, et plus généralement des gaz non-conventionnels a commencé il y a environ 5 ans. Des pays comme les Etats-Unis ont sensiblement augmenté leur production de gaz sur leur propre territoire. Bien que ce phénomène soit encore mineur en termes de quantité par rapport aux gaz conventionnels, il est important de noter qu’il va transformer durablement le marché.

Gazprom, le géant gazier russe, se sent dorénavant menacé. Auparavant convaincu de sa supériorité, l’entreprise énergétique phare de Russie considère le gaz de schiste comme une réelle menace. Vladimir Poutine l’a récemment annoncé devant la Douma (Parlement russe).
Gazprom rendait publique sa nouvelle stratégie énergétique quelques jours après. D’après les dirigeants, il est aujourd’hui peu pertinent que l’entreprise se penche sur l’extraction du gaz de schiste sur le territoire russe. En effet, la production de ce gaz non-conventionnel est trois fois plus coûteuse que celle des gaz classiques. Le pays regorge de réserves facilement exploitables, et rend inconcevable l’extraction du gaz de schiste.

La principale menace se situe à l’export. Il est, bien entendu, évident que l’extraction du gaz de schiste en Russie n’a aucun sens. Mais elle peut avoir une grave incidence si les pays, frontaliers ou non, de la Russie, commencent une production à grande échelle. Gazprom effectue les 2/3 de ses ventes en Europe. L’entreprise qui maintenait l’Europe sous sa poigne se retrouve désormais face à une offre décuplée arrivant en Europe, ce qui pèse fortement sur les prix à l’achat. La communauté européenne se tourne vers les prix les plus attractifs, et diversifie ses fournisseurs. A court terme, cela signifie que les contrats cadres avec les pays de l’Union Européenne devront être renégociés à la baisse. De plus, l’UE a officiellement autorisé les Etats membres à utiliser la fracturation hydraulique (novembre 2012). Les Etats doivent cependant se soumettre à une réglementation particulière, le « régime de réglementation solides ».
L’incertitude à long terme touche Gazprom. En effet, chaque pays, européens, de Scandinavie, du Caucase ou d’Asie Centrale disposant de réserves de gaz de schiste, se pose la question de l’extraction sur le territoire national. Et cela peut avoir des conséquences graves sur la possible baisse des achats en Europe. Cela conduira inévitablement à des pertes importantes sur le plan financier et encore plus sur le plan de l’influence et de la « soumission » des pays satellites.

L’exemple de la Pologne est particulièrement intéressant à cet égard. Le pays est en effet dépendant à plus de 70% des importations de gaz russe. Cette dépendance datant de l’époque soviétique est très mal perçue par les autorités locales. La Russie a plusieurs fois fermé le « robinet de gaz » à chaque renégociation de contrat, généralement en hiver. La révélation de la présence de gaz de schiste en Pologne est tombée à pic, et pourrait permettre une émancipation vis-à-vis de la Russie. Selon un rapport du groupe polonais Orlen, la production de gaz de schiste pourrait apporter « 0,8 points de croissance, 510 000 emplois et 20 milliards d’euros de recettes fiscales ». Le sous-sol polonais contiendrait entre 300 et 750 milliards de mètre cube de gaz de schiste. Le climat est donc extrêmement favorable au gaz de schiste. L’objectif avoué du pays est de sortir de cette dépendance à tout prix. La Pologne a commencé la production de gaz de schiste il y a un an et de nombreux puits sortent de terre. A ce titre, elle ouvre ses frontières aux principaux concurrents de Gazprom, notamment Chevron, producteur important de gaz aux USA. D’ailleurs, l’entreprise américaine accuse Gazprom de financer et de fédérer les « anti-gaz de schiste » en Pologne. Ainsi, elle détourne le débat sur les dégâts environnementaux qu’elle engendre et met en porte-à-faux le leader mondial de production de gaz. Ce sont les premiers pas d’une guerre de l’information qui les opposera dans les prochaines années.

Gazprom se tourne déjà vers de nouveaux horizons. La menace avérée du gaz de schiste en Europe oblige Moscou et Gazprom à trouver de nouvelles opportunités et solutions pour vendre le gaz russe. Le géant russe a annoncé qu’il commençait l’étude d’un potentiel mégaprojet entre la Russie et la Chine (zone Asie-Pacifique). Il concernerait le gaz de la région d’Irkoutsk et nécessiterait la construction d’un gazoduc de plus de 3 000 kilomètres et d’une usine de liquéfaction. Cela fait plus de dix ans que Gazprom est entré en négociations avec la Chine pour ce type de projet. Mais l’investissement massif que nécessiterait un tel projet, ainsi que la volonté des Chinois d’utiliser leur charbon et leur gaz de schiste, rendent peu probable un tel projet.
Le journaliste Ivan Roubanov résume la situation dans le dossier du Courrier International « La folie du gaz de schiste » en y ajoutant une pointe critique : « Jusqu’à présent, Gazprom a dû sa réussite au seul fait que les prix mondiaux du gaz augmentaient rapidement. Le changement de conjoncture a mis en évidence tous les problèmes internes de la Compagnie. Les responsables de Gazprom et ses sous-traitants vont désormais devoir travailler de manière plus efficace, moins penser à se remplir les poches et davantage se préoccuper du contexte économique de leurs clients, sans quoi d’autres s’en chargeront. »

Quentin CALLIES