La philanthropie d’influence menée par l’Azerbaïdjan

La philanthropie d’influence menée par l’Azerbaïdjan

La philanthropie d’influence menée par l’AzerbaïdjanEn conflit gelé avec l’Arménie voisine au sujet du Haut-Karabakh, l’Azerbaïdjan lance une offensive de soft-power à destination de qui le voudra et surtout du monde occidental. L’objectif est double : dégager par « des dons » une bonne image du régime de Bakou et rassembler des soutiens diplomatiques pour récupérer l’objet du conflit avec Erevan. Décryptage de cette stratégie à travers l’un des principaux leviers d’influence de Bakou : le bras philanthropique HAF.

La fondation Heidar Aliyev (HAF), symbole du régime de Bakou

Cette fondation (du nom du troisième président azéri) a été créée en 2004. C’est la belle fille de Heidar Aliyev – qui n’est autre que l’actuelle première dame d’Azerbaïdjan – Mehriban Aliyeva (née Paşayeva) qui préside la fondation. Il y a donc une étroite relation entre la tête de l’exécutif azéri et la présidence de cette fondation.
Initialement la HAF a pour but de faire rayonner la culture de l’État caucasien. La fondation s’est chargée de financer plusieurs manifestations musicales avec des invités de marque en Russie comme en Azerbaïdjan. Cet État du Caucase investit à l’image du Qatar, dans des campagnes de promotion du pays, de sa culture, et martèle sa position de pont entre Orient et Occident. La HAF soutient financièrement les talents culturels, musicaux provenant d’un pays assez méconnu. Outre ces investissements d’image opérés par l’HAF, l’Azerbaïdjan tente de tisser des relations avec plusieurs États stratégiques de la planète par le biais de donations et de lobbying. Il faut dire que « l’émirat du Caucase » a les moyens de s’acheter une réputation. L’Azerbaïdjan souvent critiqué pour l’opacité dans le secteur des affaires, ses carences démocratiques affiche une insolente croissance de 6% en 2013 (largement portée par ses exports en hydrocarbures).

Les opérations d’influence

Un État pris à la gorge : Serbie
Plusieurs gouvernements ont cédé aux excédents financiers de la fondation HAF et du régime de Bakou. Parmi eux la Serbie. Le Parc Tašmajdan de Belgrade a été reconstruit sur les fonds de la fondation Heidar Aliyev et accueille aujourd’hui une statue du « père de la nation azérie ». Istanbul, Kiev, Belgrade et environ une dizaine de villes accueillent un monument en l’honneur de celui que les Azéris surnomment « Heydar Baba ». La Serbie pourtant considérée comme ennemi historique des desseins osmanlis, a cédé à l’offre azérie pour deux raisons. Le pays ne s’est toujours pas relevé des bombardements de l’Otan de 1999, ni de la décennie d’embargo qu’il a subit. La Serbie n’a pas la faveur du FMI et vient péniblement d’obtenir le déblocage d’un prêt d’un milliard d’euros gelé en février 2012 par l’institution financière. Ce prêt est crucial pour que le pays puisse mener à bien les réformes. Le FMI souhaite certainement que Belgrade s’aligne sur les sanctions de l’U.E à l’encontre de Moscou, ceci explique probablement ce déblocage de dernière minute. De son côté, les autorités serbes cherchent aussi des alliés pour défendre leur intégrité territoriale. Belgrade et Bakou sont en conflits larvés avec les territoires indépendants de facto que sont le Haut-Karabakh et le Kosovo.

Autre État en délicatesse avec les institutions financières : la Grèce

Le pays n’a pas d’autres choix que de privatiser ses fleurons économiques, ses plages et cède par conséquent à l’afflux de pétrodollars du régime Aliyev. Traditionnellement solidaire à l’Arménie et ennemi historique de la Turquie, la Grèce, est la nouvelle proie du régime de Bakou. Le HAF a financé les 27-28 septembre derniers, des journées consacrées à la culture azérie à Athènes. La Grèce est l’un des pays les plus proches du peuple arménien et a également connu la douloureuse expérience ottomane. La stratégie d’HAF est clairement d’affaiblir la relation diplomatique arméno-grecque via ce type d’opération.

La HAF en France

En France, la HAF a financé la restauration de deux églises (St-Paterne & Réveillon) dans la circonscription d’un sénateur ami de l’Azerbaïdjan, ardent promoteur de l’adhésion azérie de 2001 au Conseil de l’Europe et membre du groupe d’amitié France-Azerbaïdjan. Les actions de la HAF sont également dirigées vers des lieux plus prestigieux comme le don d’un million€ pour financer une salle consacrée à l’art islamique au Louvre. En 2007, la HAF finance à hauteur de 40 000€ une restauration de la cathédrale de Strasbourg mais réalise aussi un don au montant inconnu auprès du château de Versailles.  Cet été l’Azerbaïdjan avec le soutien de HAF s’est financé un mois de promotion culturelle du pays à Cannes, tout ceci afin de faire parler de la culture de cet État du Caucase et créer des liens entre celle-ci et la culture Judéo-Chrétienne. Bakou la tolérante, Bakou l’asiatique et l’européenne, tels sont les messages que tente de graver dans le marbre la HAF.

La diplomatie du « carnet de chèque » pour réécrire l’histoire…

La diplomatie du « carnet de chèque » est après tout un moyen comme un autre pour compenser son manque de rayonnement. Afin de séduire des Pays en Développement comme Haïti ou les États africains, mais aussi une Europe à la croissance en berne, l’Azerbaïdjan se glisse dans la brèche pour financer les chantiers culturels souvent premiers postes de dépense à être sacrifiés. L’Azerbaïdjan au delà de sa générosité avec la HAF, véhicule des idées politiques pour le moins douteuses. La HAF, au delà de glaner des alliés pour le régime Aliyev, diffuse des informations largement erronées, comme entre autres, annoncer que les Arméniens ont massacré 2 millions d’Azéris et 5 millions de Turcs entre 1914-1920. Derrière ce type de manœuvre d’intoxication informationnelle se cache la négation du génocide arménien de 1915 que les auteurs azéris décrivent comme une manipulation historique. La HAF contribue à une réécriture de l’histoire à l’avantage du camp azéri, en le victimisant.
L’Azerbaïdjan grâce à l’action de ses fondations, associations et autres ONG, gagne des points dans l’affrontement à distance qu’il mène face à l’Arménie. Cette dernière ne dispose pas du même cash flow que le régime Aliyev. Les Azéris arguent du fait qu’à la différence des Arméniens, ils n’ont pas de relais d’influence à l’étranger pour faire le lobbying de leur cause. C’est clairement face à la diaspora arménienne qu’Ilham Aliyev et ses relais lancent leurs opérations. Le président azéri n’hésite pas à clairement désigner ses ennemis sur son compte Twitter :

« The Armenian lobby is our main enemy and we are the main enemy for them. »

Ilham Aliyev, Président de l’Azerbaïdjan, 20 novembre 2012.
En sous-main de ces « investissements et autres actes de charité », l’objectif est de gagner l’allégeance d’États étouffés financièrement. Le fonds Sofaz, qui recueille les recettes liées à la vente de pétrole et de gaz dont regorge « La Perle du Caucase », gère près de 32 milliards $ d’actifs et augmente sans cesse. En bref, la stratégie azérie, qui conjugue réécriture de l’histoire et « philanthropie-intéressée », n’a pas fini d’accroitre la pression sur les États fragiles de la planète pour tenter de faire triompher son point de vue.

Arkadi Kara