Interview de Christian Harbulot

Interview de Christian Harbulot

Question : les attentats islamistes qui ont frappé la France en janvier 2015 marquent-ils un changement de cap dans votre manière de penser.

CH (1) : il m’est difficile de parler de ces attentats sans évoquer la situation de la société française et plus particulièrement celle de la population d’origine immigrée. Depuis la fin des années soixante dix, j’ai vu croître une série de contradictions au sein de l’immigration que j’ai connue à travers mon passé de militant maoïste. A cette époque, la main d’œuvre immigrée n’était pas sous l’influence de courants religieux extrémistes du type salafiste ou celui des frères musulmans. Les fractions politisées de cette main d’œuvre immigrée étaient sollicitées par trois types d’influence dominante : le militantisme gauchiste qui cherchait à mobiliser les ouvriers spécialisés dans certaines usines, le soutien à la résistance palestinienne et l’encadrement exercé par les relais en France de structures soutenues par des Etats du Maghreb comme l’Amicale des Algériens en Europe. La création d’un Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) avec le soutien des activistes regroupés autour du journal La Cause du peuple a été un moment culminant de cette première vague de politisation, notamment lors de la tentative de grève générale lancée en septembre 1973. La violence armée était absente de ce type de démarche. Le soutien à la Résistance palestinienne n’a pas non plus généré de fascination morbide sur le recours au terrorisme sur le territoire national.
Pour ma part, j’ai plutôt été témoin du contraire à plusieurs reprises. Les jeunes d’origine maghrébine qui ont effectué en juillet 1975 un stage politico-militaire au camp de Tel al-Zaatar (2), n’ont pas basculé dans le terrorisme en revenant en France. Ils étaient solidaires du combat palestinien mais estimaient qu’il était irréaliste de transposer ce contexte de l’autre côté de la Méditerranée. J’avais déjà senti ce refus du passage à l’acte dans l’attitude d’un dirigeant du MTA qui était prêt à risquer la torture en agissant clandestinement dans son pays d’origine mais qui adopta une attitude pacifique après son exil en France. Cette dichotomie entre l’engagement politique et le recours à la violence fut une des caractéristiques fondamentales de la limitation dans la propagation des expériences de lutte armée dans le contexte français. Les immigrés les plus révoltés n’ont pas suivi l’exemple des petits groupes qui tentaient de rechercher un ultime ancrage social après l’échec des expériences gauchistes initiées depuis le début des années 60. L’encadrement des populations d’origine maghrébine par des structures proches des pouvoirs algérien et tunisien a contribué à limiter les risques de dérive militante.
C’est au début des années 80 que nait un certain malaise dans le reflux de la dépolitisation qui fait suite à la mort de l’activisme idéologique lié à la guerre froide. Le Parti communiste qui reste quasiment seul sur le terrain social et sociétal de l’immigration a déjà de nombreuses difficultés à canaliser les agissements d’une jeunesse de cités qui n’a plus le bruit de fond de l’implication des aînés dans un combat qui leur permet d’exister et de revendiquer un sens minimal à leur existence. Ce vide fut vite comblé par un mimétisme de la violence de cité (bagarres, tournantes), calquée sur la vie des anciennes bandes de blousons noirs) avant de s’inspirer des références culturelles tirées de la vie des ghettos américains (pratique du tag, musique rap, développement rampant du petit commerce de la drogue). C’est dans ce no man’s land que le terreau islamiste va prendre ses racines.

Question : Pourquoi le radicalisme islamiste n’est-il pas identifié comme une menace par les forces politiques qui occupaient le terrain auparavant ?

CH : Les trois parties prenantes dont j’ai parlé portent chacune à leur manière leur part de responsabilité dans cette cécité. Les groupes d’extrême gauche qui s’étaient le plus impliqués sein de l’immigration ont disparu en quelques années, abandonnant les individus qu’ils avaient politisés à leur sort. Citons le cas du MTA qui n’a pas survécu à l’autodissolution du mouvement maoïste. Mais le plus grave n’est pas dans cet épiphénomène. Il résulta de ce décrochage militant la disparition d’un discours critique sur les conditions de vie et de travail de ces populations dans des univers urbains construits dans l’urgence. Sans jouer le rôle d’assistance sociale, le militantisme politique d’extrême gauche avait au moins le mérite de capter l’écoute des jeunes en voie de radicalisation. Le PCF de Georges Marchais ne combla pas ce vide. Il était déjà sur la défensive sur ses propres zones électorales comme le symbolisa si bien l’affaire du bulldozer de Vitry. En décembre 1980, n commando de militants de la section du PCF de Vitry sur Seine détruisit un escalier extérieur d’un immeuble en rénovation. Ils légitimèrent leur action sous le prétexte que les 300 occupants maliens qui venaient d’y trouver refuge prenaient la place des jeunes travailleurs qui avaient postulé pour y loger. Cette action déclencha un brouhaha médiatique sur le thème de la dénonciation d’une action de caractère raciste commise par le parti de Georges Marchais qui se présentait encore à cette époque comme le défenseur de la classe ouvrière. Associer le racisme à l’image d’un parti tel que le PCF revint à accroître le ressenti d’isolement de la population des cités qui ne se sentait plus défendue par aucune force politique historiquement ancrée dans la société française. Les municipalités communistes sont de plus en plus confrontées à la remise en cause de leur autorité par des jeunes qui perturbent l’action des associations de quartier.
La lutte contre le racisme se substitue progressivement au décrochage de l’engagement politique de la génération post-soixante-huitarde. Elle sert d’exutoire à l’abandon d’un terrain infra politique et nivelle la perception des menaces. A partir de cette période, il est difficile de faire le tri entre les auteurs d’actes de racisme et ceux qui mettent en avant la stigmatisation de leur origine pour masquer leur radicalisme islamiste ou leur rejet de la société française. Dans le même temps, le soutien à la cause palestinienne va perdre progressivement son aura à cause de la rivalité entre les mouvements palestiniens. La mise en sommeil de la lutte idéologique entre les deux Blocs, la montée de la corruption au sein de l’Autorité palestinienne, sont des facteurs qui vont servir de tremplin à l’islamisme radical en germe au sein du Hamas (force montante à Gaza) et des groupes dissidents qui se réclament du jihad. La résonance extérieure des divisions de la résistance palestinienne contribuera à brouiller les repères qui canalisaient jusqu’alors les membres les plus aguerris des cités de banlieue. C’est aussi lors de ces années-là que disparaît progressivement l’’encadrement des réseaux immigrés locaux par les Etats du Maghreb. La dissolution de l’Amicale des Algériens en Europe est le symbole de ce délitement. La place était presque vide et à conquérir. Les mouvements islamistes ont saisi l’occasion.

Question : qu’est-ce qui aurait pu contrecarrer ce processus ?

CH : Les mouvements gauchistes n’ont jamais tiré un bilan critique de leur impact sur la société française, notamment dans leur démarche tous azimuts de fragilisation du système, en particulier dans le domaine éducatif. La dénonciation de l’ordre établi et la critique souvent très acerbe des valeurs fondatrices de la société française ont joué un rôle indéniable dans la remise en cause de la fonction régulatrice de l’école. Il ne faut pas oublier que durant plusieurs décennies, une fraction importante du monde enseignant a pris largement ses distances avec la tradition civique de l’Education Nationale telle qu’elle a été conçue à la fin du XIXè siècle. Certains enseignants prennent conscience aujourd’hui de l’étendue des dégâts à l’image de ce collectif d’enseignants du 93 qui s’exprimèrent peu après les attentats dans les colonnes du journal Le Monde pour revendiquer leur honte commune « d’avoir laissé nos enfants devenir des assassins ». Dire ainsi qu’ils ont honte pour la première fois … c’est un signe de la rupture avec un comportement passé. On s’extirpe enfin de la démagogie d’un Cohn Bendit qui a passé son temps à mythifier les évènements de mai 1968 dans une globalité bien-pensante, en refusant de regarder en face tout ce qui n’allait pas dans cette révolte.
Depuis le traumatisme provoqué par la liquidation physique des personnes présentes dans les locaux de Charlie hebdo, il est de nouveau possible de reparler du rapport à la patrie, de la défense de l’identité nationale, le respect d’autrui, le refus du fanatisme, de la lutte contre le double langage des imams extrémistes qui prêchent contre la France sans pour autant en arriver à un amalgame destructeur. Mais cette prise de conscience est encore fragile. Les syndicats enseignants et la ligue de l’enseignement de la rue Récamier, qui fut jadis le plus gros lobby de la société civile hexagonale) ont un rôle particulier à jouer dans cette reconquête de la maîtrise des valeurs de la République. Leur non implication signifierait un refus du combat commun à mener contre les forces qui ont la tentation de déstabiliser la France.

Question : la société civile de gauche est-elle appelée à jouer un rôle particulier dans ce combat contre la dynamique islamiste symbolisée par Daech ?

CH : C’est un combat de l’ensemble de la société française. Mais nous vivons encore sous le poids de l’influence déclinante de certains faiseurs d’opinion des temps passés, en raison de la position sociologique (3) acquise par les héritiers de l’esprit de 68. Si j’applique les principes de Gramsci (4) à la lecture des rapports de force au sein notre société de l’information, je ne peux que conclure à la victoire apparente (car décalée par rapport aux mouvements de fond qui traversent en ce moment la société française) de cette mouvance politique, notamment dans la manière de façonner les principes de la pensée dominante qui prévaut encore dans les médias. Etant donné que l’autocensure sur la question de l’islamisme radical résulte en partie de cette vision de la démocratie, il me semble très important que la société civile de gauche monte en première ligne pour participer à la correction de ses préjugés initiaux. C’est d’autant plus nécessaire que la politique du laissez aller communautariste dans les quartiers difficiles de certaines municipalités de gauche ont renforcé cette tendance au laxisme. Les médias ont à peine entamé leur mue culturelle sur le sujet. L’organisation Daech n’est pas encore traitée à la hauteur de la stigmatisation automatique des groupuscules néonazis. Et c’est là où la morale post soixante-huitarde atteint ses limites dans la recherche de l’idéal démocratique. Un crime contre l’humanité, qu’il ait été commis par un nazi ou qu’il soit le fait d’un islamiste, exige le même niveau de riposte intellectuelle et médiatique. Or force est de constater que les comportements criminels de ceux qui se réclament d’un Etat islamiste bénéficient encore trop souvent d’un traitement du type dépêche d’agence de presse. On imagine le même niveau lapidaire de traitement de l’information pour les crimes nazis. Cette retenue est malsaine. Elle rappelle d’autres formes de retenue qui ont longtemps parasité le monde communiste. Les crimes de Staline (5) n’ont jamais recueilli l’intensité émotionnelle que le nombre de victimes (plusieurs dizaines de millions) aurait exigée. Cette dialectique de la nuance chère au mode de pensée progressiste (un communiste qui sombre dans la vision du goulag mérite plus de circonstances atténuantes qu’un nazi de par la nature de son engagement pour la défense des travailleurs. Il semblerait que pour l’instant cette dialectique de la nuance s’applique aussi aux personnes qui commettent des crimes en série sous la bannière islamiste (décapitations d’otage, exécutions collectives, viols, meurtres d’enfant, esclavagisme à l’égard des populations soumises au bon vouloir de Daech). La société civile de gauche (socialistes, communistes, écologistes, altermondialistes, gauchistes) deviendra pertinente dans le combat contre l’islamisme radical le jour où elle abandonnera cette posture hypocrite qui mine les fondements de sa légitimité morale.

Question : l’autre partie de la classe politique est-elle mieux armée pour mener ce combat ?

CH : En apparence, on serait tenté de répondre oui. Mais en vous disant cela, je fais surtout allusion aux mécanismes d’adaptation de l’appareil d’Etat plutôt qu’au niveau de conscience de la classe politique de droite en tant que tel. Depuis la fin des années 50, qui correspond à la période de décolonisation, la droite de l’échiquier politique est en posture défensive sur ce sujet très sensible pour elle à cause de ses propres contradictions historiques. Dans le passé, elle n’a pas su rappeler au bon moment à la gauche que Jules Ferry était raciste (au sens où on l’entend aujourd’hui) dans son approche de l’Afrique. Dans sa plaidoirie pour la création d’un empire colonial en prétextant l’apport de l’humanisme et de la civilisation à des peuples « de race inférieure », il cherchait à compenser la perte d’influence de la France (6) sur le continent européen. C’est un des rares moments où il y eut un débat public à l’Assemblée Nationale sur un sujet crucial qui abordait la question de la politique de puissance de la France.
Le bilan de la politique à l’égard de l’immigration est aussi une autre base de départ pour établir une lecture historique des erreurs commises par la droite qui a eu des responsabilités gouvernementales assez longues sur ce sujet sous la Vè République en particulier. Mais je laisse à ses représentants le soin de disserter sur le sujet.

Notes :

1 : Directeur de l’Ecole de Guerre Economique.
2 : Ce camp était situé dans la banlieue de Beyrouth Ouest.
3 : La baisse du niveau de salaire des journalistes a modifié la composition politique des rédactions depuis les années 90. En 2015, la majorité de journalistes exprime une sensibilité souvent proche des idées propagées dans la continuité des évènements de mai 68.
4 : Antonio Gramsci est un philosophe communiste italien qui a démontré l’importance de l’hégémonie culturelle dans la prise de contrôle du pouvoir.
5 : En référence aux crimes perpétrés contre les koulaks, les victimes des procès d’épuration, les opposants politiques, les catégories de population qui déplaisaient au régime.
6 : Après la défaite de 1870 contre l’Allemagne.