La Chine a maîtrisé les manœuvres informationnelles sur les terres rares

La Chine a maîtrisé les manœuvres informationnelles sur les terres rares

L’accès aux ressources naturelles minérales est un segment particulier du cycle industriel. En effet, il en est l’initiateur – avec l’enjeu stratégique que cela comporte – et en même temps il est difficilement accessible à la modélisation économique parce que c’est un secteur fragmenté, parfois opaque, avec beaucoup de gré à gré, des stocks cachés et une absence fréquente d’information fiable et chiffrée. La décennie passée a par ailleurs vu émerger un nouvel acteur : l’investisseur financier en quête de nouveaux terrains de chasse.
Au milieu de ce tableau, le secteur des terres rares est un petit acteur devenu l’emblème très médiatisé d’une évolution pourtant banale pour une ressource naturelle : celle d’une industrie minière peu développée ayant saisi l’opportunité des nouveaux usages au sein des industries électriques et électronique des 17 métaux qu’elle produit. Cette évolution est structurellement fragile puisque les risques de substitution et d’obsolescence sont majeurs pour des industries d’application où la R&D est très présente, dynamique et bien financée.

Spéculation et effondrement des prix
La recherche du moindre coût en occident a permis dès le début des années 90 à la Chine de dominer la production mondiale des concentrés miniers de terres rares. Afin de mettre à profit cet avantage pour développer une filière industrielle structurée en aval, la Chine restreint progressivement l’exportation des concentrés à partir de 2007. Le transfert des industries et des technologies s’opère rapidement depuis les États-Unis soulevant peu de réaction. Début 2010, La Chine maîtrise 95% de la production mondiale et décide de réduire ses exportations de 40% supplémentaires. Le sujet touche rapidement l’opinion grâce à un incident de pêche entre la Chine et le Japon conduisant les chinois à bloquer leurs exportations vers le Japon qui conserve pour sa part de nombreuses industries utilisant les terres rares (batteries des véhicules électriques, disques durs…). Des manifestations antinippones sont organisées en Chine et très relayées dans le monde. Les acteurs économiques américains relaient aussi très largement les inquiétudes stratégiques alors même que développe une intense spéculation autour de la levée de fond pour l’exploration et le développement de gisements. Parallèlement les prix atteignent des sommets. Le Japon annonce alors en juillet 2011 la découverte de gisements marins exploitables. La réplique est si efficace que les prix chutent rapidement.

Le contrôle des exportations par la Chine
Le quota à l’export est cependant maintenu à son niveau de 2010 et la réaction politique occidentale se concrétise par une plainte à l’OMC en mars 2012. Sur le plan médiatique, ce sont les ONG qui prennent le relais en mettant en évidence de manière classique dans le secteur minier les conséquences pour l’environnement, la santé des populations et l’agriculture locale de l’exploitation des mines chinoises. La culpabilisation du consommateur occidental est cependant un levier utilisé en complément et qui devient très efficace par le lien qui est établit entre ces mines et l’usage final de produits des plus vertueux : éolien, véhicule électrique, smartphone. L’appui des gouvernement occidentaux est très net comme en témoignent la publication de photos satellites par la NASA montrant l’impact environnemental de l’exploitation de la mine de Bayan Obo en Chine ou l’accent mis sur les rapports de l’USGS montrant l’abondance des ressources en terres rares aux États-Unis. La Chine admet l’impact sur l’environnement de ses mines et utilise alors cet argument pour justifier recherche de création de valeur dans la filière afin de financer l’adoption de standards acceptables. La restriction des exportations chinoises est finalement levée début 2015.

Au bilan, en deux décennies la Chine a obtenu un contrôle renforcé sur l’activité des terres rares par la modernisation et la concentration de l’activité en tirant profit du flux financier généré par la spéculation. Cette restructuration a sécurisé la position dominante chinoise par la constitution du filière plus performante, moins exposée et mieux disposé à un contrôle central qu’une filière auparavant plus fragmentée. La Chine a par ailleurs gagné un transfert important des industries d’application des terres rares sur son territoire. La faillite en juin 2015 de Molycorp consacre la difficulté d’une économie peu régulée à protéger ses intérêts stratégiques face à une économie planifiée exerçant un contrôle fort sur ses frontières économiques.

Références

Transfert de la domination américaine à la Chine pour l’industrie des terres rares :
United States Government Accountability Office, Rare Earth Materials in the Defense Supply Chain, 14 avril 2014

La restructuration de la filière chinoise :
Didier Julienne, 6 février 2012, Académie des Sciences Morales et Politiques, Le problème des métaux et des terres rares
Chine : nouvelle stratégie des terres rares, Beijing Information, édition française, 8 octobre 2010
L’exploitation des terres rares trop coûteuse pour l’environnement selon le ministère de l’Industrie, le Quotidien du Peuple, 10 avril 2012

Blocus du Japon
: Amid Tension, China Blocks Vital Exports to Japan, 22 septembre 2010, New York Times

Controverse via l’éolien : In China, the true cost of Britain’s clean, green wind power experiment: Pollution on a disastrous scale, Daily Mail, 26 janvier 2011

Pollution par les mines chinoises : Images diffusées et expliquées par la NASA

Molycorp et cours des matières: Molycorp announces details of IPO, 13 juillet 2010, Denver Business Journal
Molycorp, Inc. Files Restructuring Plan, novembre 2015
Business Insider, 16 spectembre 2014