AvtoVAZ : le jeu informationnel de la Russie dans l’alliance Renault-Nissan

AvtoVAZ : le jeu informationnel de la Russie dans l’alliance Renault-Nissan

Le 7 mars dernier, Renault annonçait le licenciement de Bo Anderson, le premier patron étranger du premier constructeur automobile russe, AvtoVAZ (qui produit entre autre les LADA), dont l’alliance Renault-Nissan, via le joint-venture Alliance Rostec Auto BV, est l’actionnaire majoritaire. (1) (2)
Les raisons invoquées sont les mauvais résultats financiers de cette filiale, avec des pertes en 2015 de 890 millions d’euros par rapport à 2014 et une mauvaise gestion pointée du doigt par les autorités russes.
On peut s’amuser du fait qu’il y a encore un an de cela, Bo Andersson était l’homme prodige pour AvtoVAZ, Nommé en 2014, il impose son style afin de redresser financièrement cette filiale. Restructurations et modernisation des lignes portent leurs fruits puisque AvtoVAZ passe de 30 à 50% de part de marché sur ce segment de véhicule. (3)
Plusieurs facteurs interviennent dans cette décision, au-delà des informations officielles.
D’un point de vue social et politique, Bo Anderson a fait des dégâts sociaux à quelques mois des élections, et la ville où se situe le siège d’AvtoVAZ (Togliati, dans la région de Samara) est minée par des problèmes socio-économiques. AvtoVAZ emploie plus de 10% de la population locale (avant réduction des effectifs) et des troubles apparaissent suite aux restructurations. Ce qui évidemment n’est pas bien vu par le Kremlin à quelques mois des échéances, fin 2016. Cependant, il y a peu de chances que des débordements surviennent « car les autorités n’entendent pas tolérer une instabilité sociale persistante dans un contexte de grave crise économique. » (4) (5)

Le changement de gouvernance
Le partenaire russe de l’alliance Renault-Nissan a joué un grand rôle dans le départ de Bo Anderson. AvtoVAZ est une filiale, côté russe, de Rostec. En 2007, création d’une superholding qui deviendra le principal client de l’industrie russe, Rostekhnologuii (puis Rostec). Rostec, qui comprend plus de 660 organisations militaires et civiles, a pour but « de favoriser le développement, la fabrication et l’exportation de la production industrielle de haute technologie à usage civil et militaire » (6) (7). La corporation Rostekhnologuii deviendra l’une des plus fortes structures du pays, jouissant d’une autonomie stratégique (8). A la tête de cette corporation publique, Sergueï Tchemezov, qui est un proche du président Poutine (8) (9). Il est intéressant de noter que tous les responsables de Rostec travaillent pour le gouvernement russe. Tchemezov a demandé officiellement le départ de Bo Anderson, qui lui reproche notamment de ne pas avoir sous-traité localement (10).
On aurait pu croire alors le Kremlin aurait joué de son influence afin d’imposer un patron russe et/ou proche du pouvoir. De nombreuses informations contradictoires ont été diffusées pendant une semaine, tant côté français que russe, sur le successeur de Bo Anderson, indiquant une reprise en main d’AvtoVAZ par les russes (11). Cette incertitude et ces rumeurs ont par ailleurs impactées, temporairement, le cours de l’action de Renault, qui a chuté le jour de l’annonce du licenciement, le 7 mars 2016, pour ne revenir à son niveau antérieur que le 15 mars, jour de l’annonce officielle faite conjointement par Renault, Nissan et AvtoVAZ sur le nom du successeur (12).

Une reprise en main russe ?

La reprise en main russe existe, mais les Russes, en pleine récession économique, ont encore besoin de l’alliance Renault-Nissan pour poursuivre les modernisations des usines. Les russes, dans leur volonté d’accroissement économique ont laissé Renault nommer un cadre français, l’ancien directeur général de Renault en Roumanie (13) (14). Comme le précise le président de la ‘Russian Union of Industrialists and Entrepreneurs’, Alexander Shokhin, « peut-être faudrait-il un manager expérimenté, ayant une grande expérience des marchés internationaux, par exemple venant de chez Renault ou Nissan » (15).
Car le marché explose pour les marques d’AvtoVAZ, notamment par exemple dans les pays du proche orient, comme la Syrie ou l’Egypte, et AvtoVAZ a besoin des capacités d’import de Nissan (16). Et bien évidemment, Renault est sensible à un accroissement des ventes.

L’alliance Renault-Nissan en sort elle vainqueur ?
On pourrait le croire, car au final, c’est encore un français qui va diriger AvtoVAZ. Mais tout cela entre dans la stratégie économique russe : musèlement des contestations pour ne pas effrayer les investisseurs, transfert de technologie de Renault-Nissan vers AvtoVAZ pour la modernisation de ses usines, mise en place d’un patron à forte capacité internationale pour accroitre les ventes et la notoriété de la marque, et surtout, la Russie, dont la France est dépendante (17), fait payer au prix fort l’accès à son marché, car c’est Renault qui va recapitaliser sa filiale russe après les pertes de l’an dernier. Tout cela au profit d’un des fleurons de l’économique russe. Sous couvert d’un problème financier, on voit que la Russie a –discrètement – utilisé plusieurs leviers afin d’aider la corporation Rostec et au final sa stratégie économique.

Notes
(1) Les Echos du 7 mars 2016, disponible sur http://www.lesechos.fr/industrie-services/automobile/021747925092-avtovaz-lallie-russe-de-renault-se-separe-de-son-premier-patron-etranger-1205236.php?FSqILIysrLJICiz7.99
(2) Blog officiel de l’alliance Renault-Nissan du 12 décembre 2012, disponible sur http://www.media.blog.alliance-renault-nissan.com/news/renault-nissan-and-russian-technologies-create-joint-venture-to-finalize-strategic-partnership-with-avtovaz/#sthash.pHvZVHG5.dpuf
(3) Les Echos du 27 mai 2015, disponible sur http://www.lesechos.fr/27/05/2015/LesEchos/21945-136-ECH_avtovaz—renault-impose-un-electrochoc-au-geant-russe.htm#W8Y2IQ3Jpges0QpM.99
(4) Géopolitique de la Russie et de son environnement, sous la direction de Pierre Verluise, page-123 – Diploweb com
(5) Tatiana Kastouéva-Jean, « Russie : le retour des impératifs de politique intérieure », P@ges Europe, 17 février 2016 – La Documentation française © DILA
(6) Le Monde – Manuel de géopolitique et de géoéconomie, coordonné par Pascal Gauchon, pages 783-784 – PUF
(7) Wikipedia, sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Rostec
(8) Le bihebdomadaire russe Gazeta.ru du 27 novembre 2007, reprit par SpoutnikNews, disponible sur https://fr.sputniknews.com/economie/2007112789780787/
(9) Wikipedia, sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Sergue%C3%AF_Tchemezov
(10) Les Echos du 15 mars 2016, disponible sur http://www.lesechos.fr/industrie-services/automobile/021766031742-un-manager-de-renault-pressenti-pour-eteindre-la-crise-chez-avtovaz-1207076.php?UeuLtf6BeMw6supP.99#
(11) Par exemple, Le Monde du 8 mars 2016, le lendemain de l’annonce du licenciement de Bo Anderson, disponible sur http://www.lemonde.fr/economie/article/2016/03/08/sous-pression-en-russie-renault-nissan-lache-le-patron-de-sa-filiale-avtovaz_4878464_3234.html#f0G2Ry0QLG3eF6G8.99
(12) Cours visible par exemple sur http://www.zonebourse.com/RENAULT-4688/graphiques/&plein=1
(13) Les Echos du 15 mars 2016, disponible sur http://investir.lesechos.fr/actions/actualites/renault-confirme-la-nomination-de-nicolas-maure-au-poste-de-directeur-general-d-avtovaz-1536680.php#5piE14Adw8e5V2HQ.99
(14) Agence TASS du 15 mars 2016, disponible sur http://tass.ru/en/economy/862429
(15) Agence TASS du 10 mars 2016, disponible sur http://tass.ru/en/economy/861422
(16) Agence TASS du 25 février 2016, disponible sur http://tass.ru/en/economy/858638
(17) Comme le fait remarquer Françoise THOM (Maître de Conférences en histoire à Paris IV Sorbonne) : « La Russie a décidé d’atteler les Européens de l’Ouest à la construction de son secteur de puissance », dont Rostec est un des emblèmes. La France, deuxième grand pays européen après l’Allemagne, est devenue dépendante de la Russie. Géopolitique de la Russie et de son environnement, sous la direction de Pierre Verluise, page-164 – Diploweb com
(18) SpoutnikNews du 16 février 2011, disponible sur https://fr.sputniknews.com/presse/201102161022192452-la-france-vue-par-les-medias-russes-des-ladas-au-pays-de-carla-bruni/