Le contre-terrorisme nucléaire au service des intérêts économiques américains

Le contre-terrorisme nucléaire au service des intérêts économiques américains

Les Etats-Unis influencent les états dans les domaines du nucléaire civil par le biais de la lutte contre la prolifération des matières fissiles et leur utilisation par des terroristes. Ils développent des accords bilatéraux et orientent les choix stratégiques au-delà des aspects purement sécuritaires. La Chine qui devrait représenter 50% du marché mondial de l’atome en 2030 est une cible prioritaire.


Le vice-premier ministre chinois Ma Kai et le secrétaire d’état à l’Energie américain Ernest Moniz à la cérémonie d’ouverture du Centre d’Excellence de Sécurité Nucléaire, à Pékin, le 18 mars 2016.

Influence des politiques et institutions américains sur le nucléaire chinois
Un sommet sur la Sûreté Nucléaire à Washington a été organisé par Barack Obama en avril 2010. Ce sommet se focalisait sur la lutte contre la prolifération de l’uranium et plutonium de qualité militaire afin de prévenir les risques de terrorisme nucléaire. Ce fut le plus grand rassemblement de chefs d’états depuis la Conférence des Nations Unies de 1945. Dans le cadre de ce sommet, les politiques chinois et américains convinrent de la nécessité d’établir un Centre de Sécurité Nucléaire à Pékin.
Six ans plus tard, le 19 mars 2016, ce centre, le plus grand de la région Asie-Pacifique a été inauguré en présence du vice premier ministre chinois Ma Kai et du secrétaire à l’Energie américain Ernest Moniz. Il n’est financé que par la Chine et les Etats-Unis. Il a été conçu par le China Atomic Energy Authority (CAEA, équivalent du CEA français) et le Department of Energy (DOE) américain. D’après Xu Dazhe, directeur du CAEA, il a la capacité de former 2,000 personnes (chinoises et d’autres nations de la région Asie-Pacifique) par an à la sécurité nucléaire. En effet, comme l’explique Wang Yiren, directeur adjoint du CAEA : « Ce centre est une réalisation importante dans la coopération sino-américaine sur la sécurité nucléaire, et va booster la coopération dans la région Asie-Pacifique et dans le monde […]. Il va aussi promouvoir l’utilisation de l’énergie nucléaire civile ». Les missions de ce centre iront donc bien au-delà de l’objectif de départ qui était la lutte contre la prolifération et le terrorisme nucléaire. C’est un événement majeur qui assoie l’influence américaine sur le nucléaire chinois et fait la promotion des normes, standards et conception américaine de la sécurité et sûreté nucléaires.

Influence des groupes de pression universitaires américains sur le nucléaire chinois
Des groupes de pression organisés au sein d’universités prestigieuses américaines influent sur la stratégie chinoise de retraitement du combustible usé des centrales atomiques. Pékin a en effet décidé de recycler ses matières nucléaires, ce qui permet de mieux valoriser l’uranium et de diminuer les déchets à stocker. Cette stratégie chinoise est favorable à la France qui pourrait y trouver des opportunités commerciales importantes, notamment la livraison d’une usine de retraitement du combustible estimée à 20 Mrds €. Les discussions commerciales sont en cours entre AREVA et la China National Nuclear Corporation (CNNC).
Les critiques américaines commencent à porter leur fruit et faire écho chez certains responsables de l’industrie nucléaire chinoise. Le principal argument relayé par les groupes de pression américains est d’ordre politique. Il s’agit du risque de prolifération. Matthew Pennington (Associated Press Washington) explique: « Les défenseurs de la Non-prolifération avertissent que les déchets issus du recyclage produiraient du plutonium de qualité militaire, posant un risque sécuritaire et exacerbant les rivalités nucléaires en Asie ».
Ainsi, l’Union of Concerned Scientists (UCS), important groupe de pression fondé par des scientifiques et des étudiants du Massachusetts Institute of Technology (MIT), déclare que le retraitement ne réduit pas le besoin de stockage sûr des déchets.
De même, Henry Sokolski, ancien officiel du ministère de la Défense américain et actuel directeur du Nonproliferation Policy Education Center (NPEC), basé à Washington, précise que « les experts du nucléaire chinois qui veillent à s’assurer que le programme électronucléaire chinois reste à l’heure et sûr sont réellement inquiets des risques financiers, techniques et diplomatiques que représentent le recyclage du plutonium ».
Le rapport de janvier 2016 de l’université d’Harvard (Belfer Center) explique que la stratégie du retraitement n’a pas de sens d’un point de vue économique. L’étude montre que la Chine pourrait économiser des dizaines de milliards de dollars en stockant le combustible usé (donc sans le retraiter) et investir plutôt dans de nouvelles centrales : « La Chine a le temps car elle a accès à des quantités d’Uranium qui lui permettent d’alimenter sa croissance nucléaire pour plusieurs dizaines d‘années, le stockage à sec peut fournir un moyen sûr et économique de gestion du combustible usé pour plusieurs dizaines d’années, laissant toutes les options possibles pour le futur ». A noter que cette étude a été co-écrite avec un ingénieur de la China Nuclear Power Engineering (CNPE), directeur adjoint de la Division d’Evaluation Economique chez CNNC. Matthew Bunn, autre auteur de ce rapport est un ancien conseiller de la maison blanche. Ce rapport a été émis entre deux rounds de négociations commerciales entre AREVA et CNNC pour la vente de l’usine de retraitement mentionnée ci-dessus.

Cohérence dans la stratégie américaine d’influence
Les actions des politiques, institutions et groupes d’influence universitaires américains sont cohérentes. La Nuclear Regulatory Commission (NRC) et le Department of Energy (DOE) sont très exportateurs de leurs concepts et standards et utilisent volontiers les voies diplomatiques comme la lutte contre le terrorisme nucléaire pour les diffuser.
De la même manière, les Etats-Unis développent leur influence grâce aux réseaux créés par les échanges académiques et au prestige de leur universités comme Harvard ou le MIT. Celles-ci bénéficient à présent de nombreux relais au sein des institutions et industries mondiales, notamment en Chine. Entre autres, elles continuent d’accueillir et de former nombre de futurs leaders étrangers par le biais du programme « young leaders » et des bourses d’études.
Ces actions, menées sur plusieurs dizaines d’années, préparent efficacement le terrain aux industriels américains, au détriment de leurs concurrents. On peut se demander quand les institutions françaises et européennes seront en mesure d’apporter un soutien d’influence aussi abouti, cohérent et sur le long terme aux industriels français.

Jean-Baptiste Darphin