L’obésité, un futur sujet de guerre de l’information ?

L’obésité, un futur sujet de guerre de l’information ?

La prévalence de l’obésité (définie par l’Indice de Masse Corporelle, IMC > 30) a atteint des proportions épidémiques aux États-Unis et dans d’autres parties du monde. En 2013, plus de 66% des Américains sont en surpoids (25< IMC <= 30) ou obèses. En France, près d’un tiers des femmes et presque la moitié des hommes sont en surpoids ou obèses. De nombreuses études réalisées au cours des vingt dernières années convergent pour affirmer que les problèmes de surpoids, en particulier l’obésité, sont directement reliés à la prévalence accrue d’autres maladies chroniques telles que le diabète, les maladies cardio-vasculaires, l’hypertension, de même que plusieurs cancers. C’est un problème de santé à multiples facettes qui implique des sources biologiques, comportementales et environnementales. Parmi les causes premières expliquant ce phénomène, on peut citer la baisse du prix relatif de l’alimentation à forte intensité calorique (« junk food »), la sédentarité croissante et la diminution corrélative de la dépense physique, aussi bien dans le travail que dans le loisir, l’impact de la publicité sur la consommation de ces produits par les enfants. Mais l’impact global de ces facteurs environnementaux aurait sans doute été modeste si ne s’était greffé là-dessus l’effet multiplicateur des interactions sociales.
Un tournant décisif a été le 3 Juin 1997. À cette date, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a organisé une consultation d’experts à Genève qui a défini l’obésité non pas seulement comme une catastrophe sociale à venir, mais comme une «épidémie». Le mot «épidémie» est crucial, car une fois qu’une épidémie est déclarée, et si elle est médicale, quelqu’un peut fournir un «remède». Ainsi, les compagnies pharmaceutiques ont tenté de jouer la carte de sauveurs en capitalisant sur l’obésité, mais ont été bloqués dans leur initiative quand le géant britannique GlaxoSmithKline (GSK) a dépensé des millions de dollars pour soudoyer les médecins les incitant à prescrire un de leur antidépresseurs comme un médicament qui permet de perdre du poids.
Lorsque l’obésité est apparue sur le radar comme un problème de santé mondial, certains des géants de l’alimentation dans le monde ont décidé de faire de l’argent sur le dos de l’obésité, s’emparant du concept marketing sur les régimes alimentaires. Weight Watchers, créé à New York, au début des années 1960, a été acheté par Heinz en 1978. Ce dernier a revendu à son tour la société en 1999 à l’entreprise d’investissement Artal. Slimfast, un substitut de repas liquide inventé par un chimiste, a été acheté en 2000 par Unilever, qui possède également la marque Ben & Jerry et les saucisses de Wall. Le phénomène de régime alimentaire américain Jenny Craig a été racheté par la multinationale suisse Nestlé, qui vend également le chocolat et la crème glacée. En 2011, Nestlé a été listé dans Global 500 de Fortune comme la société la plus rentable au monde.
Dans les années 1990, le coût économique total (direct et indirect) de l’obésité aux États-Unis a été estimé à 69 milliards de dollars. L’industrie alimentaire américaine et ses experts de la santé ont très vite blâmé le consommateur – arguant que les gens obèses n’ont qu’à suivre des régimes alimentaires et faire de l’exercice physique. L’industrie alimentaire a créé l’oxymore ultime. Il existe maintenant deux marchés clairs et distincts. L’un destiné à nourrir mais aussi à faire grossir si le consommateur est distrait ou inconscient. L’autre est destiné aux gens qui veulent perdre du poids avec des programmes et des produits spécifiques. La majorité de ces gens suit des régimes alimentaires sans fin, perdre puis reprendre du poids. Ainsi, elle fournit un flux constant de revenus pour l’industrie alimentaire tout au long de leur vie adulte. L’industrie alimentaire, en créant des lignes de régime pour le plus grand marché du surpoids, pas seulement le cliniquement obèses, avait apparemment trouvé la poule aux œufs d’or. Les Nord-Américains dépensent un total de 36 milliards de dollars pour ces programmes et produits de perte de poids commerciaux par an.
En résumé, pour l’industrie agro-alimentaire, la hausse des taux d’obésité présente une énigme et une opportunité. Les entreprises ont un devoir envers leurs actionnaires qui réclament continuellement du bénéfice. La stratégie de toutes les grandes entreprises alimentaires est manifestement de vendre plus de produits à plus de monde. Beaucoup de ces produits sont de très mauvaises qualités nutritionnelles et sont très rentables. Mais elles ne veulent pas non plus être vilipendées pour avoir rendu les gens plus obèses. C’est pour cela que de nouvelles gammes de produits bons pour la santé ont vu le jour. De nombreuses entreprises sont maintenant en conflit, en continuant à colporter encore ces produits de mauvaises qualités et, en même temps, en vantant les plans élaborés pour améliorer la nutrition. Ils insistent sur le fait qu’ils aideront à baisser les taux d’obésité, mais il y a beaucoup de place pour le doute.
Le spectre de la réglementation gouvernementale pourra continuer à occuper une place importante car une solution à l’obésité pourrait également suivre la trajectoire du tabagisme. Ce fut seulement après une combinaison de forte taxation (prix), la législation lourde (interdiction de fumer dans les lieux publics), et de la propagande lourde était exercée sur une industrie du tabac résistante qu’un changement réel et durable a eu lieu. Des mesures similaires, pourraient-elles fournir une réponse à l’obésité sachant que l’industrie alimentaire est bien plus grande (de point de vue du marché) et plus puissante que l’industrie du tabac ?