Les négociants suisses intoxiquent-ils l’Afrique ?

Les négociants suisses intoxiquent-ils l’Afrique ?

Le rapport “Dirty Diesel” publié en septembre 2016 par l’Organisation Non Gouvernementale (ONG) Public Eye (anciennement Déclaration de Berne) a mis en exergue la commercialisation de carburants dont la teneur en produits toxiques excède largement les seuils européens de la part de géants suisses du négoce tels que Vitol, Trafigura, Addax & Oryx Group (AOG) ou Lynx Energy. Durant trois ans, l’ONG a mené une enquête fondée sur des échantillons prélevés dans différentes stations-service “suisses” de huit pays d’Afrique : Angola, République du Congo, Ghana, Côte d’Ivoire, Zambie, Mali, Sénégal, Bénin.
Le constat est sans appel : au Mali par exemple, la teneur en soufre des carburants vendus à la pompe est de 3780 parties par millions (ppm), c’est 378 fois plus élevé que le seuil fixé par les normes en vigueur au sein de l’Union Européenne, à savoir 10 ppm. Cette affaire est dévoilée tout juste dix ans après celle du “Probo Koala” dans laquelle Trafigura fut condamnée pour avoir déchargé en Côte d’Ivoire les déchets toxiques d’un navire pétrolier, causant la mort de dix-sept personnes et l’intoxication de plusieurs milliers d’autres.

Les révélations de Public Eye
Les pays africains étudiés par Public Eye disposent de ressources en pétrole brut d’une qualité exceptionnelle dont la teneur en soufre est à peine plus élevée que le seuil fixé par les normes européennes. Par quels mécanismes les populations africaines sont-elles contraintes à consommer des carburants nocifs ? Le continent africain ne dispose que de très peu de raffineries nécessaires à la transformation du pétrole brut en carburant : il en existe seulement une dizaine en Afrique de l’Ouest et elles sont pour une grande partie hors d’usage. Ainsi, le Nigeria, leader africain en termes de production de pétrole, se retrouve régulièrement en pénurie d’essence. Cette carence en raffinerie condamne ces pays à exporter du pétrole brut de qualité et à importer l’essence et le diesel destinés aux stations-service locales, ce qui représente un budget significatif, environ 10% du PIB du Ghana à titre d’exemple. Ces produits raffinés importés proviennent bien souvent de la zone “ARA” (Amsterdam, Rotterdam, Anvers) dans laquelle les négociants suisses y pratiquent le blending on spec, c’est-à-dire le mélange de pétrole brut avec des produits pétroliers intermédiaires (blendstocks) en jouant avec les limites autorisées. Les traders suisses parlent volontiers de “qualité africaine” pour qualifier ces carburants à haute teneur en produits toxiques.

La recherche prioritaire du profit
Les carburants de “qualité africaine” ont pour première destination Gibraltar avant de se diriger vers les pays du Golfe de Guinée dans des navires vétustes, dont une seule livraison rapporterait un bénéfice de sept millions de dollars aux négociants suisses. Un commerce lucratif dont les produits sont interdits à la vente en Europe ou aux États-Unis. La Suisse occupe une place de leader dans le négoce de matières premières, en particulier en ce qui concerne les produits pétroliers avec des acteurs majeurs tels que les sociétés visées par le rapport “Dirty Diesel” Trafigura, Addax & Oryx Group, Lynx Energy, Vitol, ou encore Glencore et Gunvor.
Ces sociétés ont investi massivement le continent africain à travers des stations-service – Trafigura et Vitol en possèdent 2000 à travers le continent – et entrepôts, leur permettant de contrôler toute la chaîne de production et in fine de manipuler les prix en stockant les carburants jusqu’à ce que la demande soit supérieure à l’offre.

Une dénonciation de nature sociétale
Les accusations de l’ONG Public Eye envers les sociétés de négoce suisses n’ont pas tardé à être relayées par de nombreux mouvements sociétaux dont, entre autres, la Ligue Sénégalaise des Droits de l’Homme, le Réseau Africain pour l’Environnement et la Justice Économique (ANEEJ), le Groupe de Recherche et de Plaidoyer sur les Industries Extractives (GRPIE) ou encore des internautes utilisateurs de la plateforme de microblogging Twitter. Par ailleurs, Public Eye a collecté la signature de 20 000 personnes par le biais d’une pétition pour son projet “Retour à l’expéditeur” visant Trafigura. L’ONG a ainsi renvoyé aux bureaux genevois de Trafigura un conteneur rempli d’air pollué provenant d’Accra, la capitale du Ghana, afin que la firme respecte ses engagements. Notons à ce propos que le PDG de Trafigura Jeremy Weir, avait déclaré publiquement dans son rapport de durabilité 2015, qu’il se fixait pour objectif de devenir un leader en termes de responsabilité sociale d’entreprise.

Une riposte appuyée des principaux concernés
Les négociants helvétiques touchés par cette polémique se défendent en remettant en cause la démonstration de leurs détracteurs. Les sociétés Vitol et Trafigura attaquent directement l’ONG en soutenant que le rapport de Public Eye est “mal conçu”, est “erroné”, et “donne de fausses informations”.D’autre part, les sociétés se défendent à coups de communiqués de presse en mettant en avant comme principal argument qu’elles respectent les normes locales en vigueur. Addax & Oryx Group s’est ainsi exprimé dans le quotidien béninois “Fraternité”.
De surcroît, les traders suisses ont des soutiens de choix dans la récusation du rapport “Dirty Diesel”. Certains gouvernements, accusés de laxisme en particulier dans le domaine du respect de règlementations sur les produits pétroliers importés, n’ont pas hésité à se dédouaner publiquement : le Premier Ministre ivoirien Daniel Kablan Duncan s’est exprimé à la télévision nationale le 16 septembre 2016 en soutenant que la Côte d’Ivoire n’était pas concernée par des carburants toxiques. Le gouvernement congolais a, quant à lui, choisi la presse pour contester ledit rapport. Dernier exemple, Mahaman Laouan Gaya, ancien Ministre des Mines et de l’Énergie de la République du Niger et Secrétaire exécutif de l’Association des Producteurs de Pétrole Africains (APPA), argue que les normes européennes ne sont entrées en vigueur que le 1er janvier 2009 et on ne qualifiait pas les carburants de toxiques avant cette date, dès lors il est exagéré de parler de carburant toxique en Afrique selon lui.

L’Afrique pâtit de lacunes en termes de règlementations
Les pays africains se pénalisent eux-mêmes en prenant un retard considérable pour mettre à jour les normes relatives aux produits pétroliers importés, ce qui permet aux négociants helvétiques d’écouler des produits pétroliers toxiques en toute légalité.
Ce retard peut s’expliquer par un environnement des affaires miné par la corruption et le manque de transparence financière.
Transparency International attribue la note de 115/100 à la Côte d’Ivoire et au Mali, 152/100 au Congo ou encore 161/100 à l’Angola, figurant ainsi parmi les pays les plus corrompus au monde. De la même manière, le classement Doing Business de la Banque Mondiale classe le Mali 141ème, la Côte d’Ivoire 142ème, le Sénégal 147ème, la République du Congo 177ème, et l’Angola est 182ème sur 190 pays sur le critère de la facilité d’y faire des affaires.
Ces classements, malgré une légitimité contestée, démontrent bien que les pays mentionnés dans le rapport de Public Eye ont quelques difficultés à faire évoluer positivement l’environnement des affaires.
Public Eye fait état d’un arrangement entre Trafigura et un proche conseiller du Président José Eduardo dos Santos pour l’obtention d’une position quasi-monopolistique dans la distribution de carburants en Angola.
Ainsi peut-on penser que les négociants suisses ont pu opter pour des pratiques de corruption afin de maintenir les normes en vigueur, ce qui leur garantissaient le lucratif commerce des carburants de “qualité africaine”.

Avec pour résultats des impacts désastreux sur la santé des habitants
Les échantillons prélevés dans les stations-service par Public Eye contenaient des substances nocives telles que du soufre, des composés aromatiques, du benzène (classé cancérigène) et même du manganèse, un métal neurotoxique. De plus, l’Afrique de l’Ouest est particulièrement touchée par la pollution de l’air selon l’Organisation Mondiale de la Santé, certaines villes ayant un niveau de particules en suspension supérieur à Pékin ou à New Delhi.
Selon le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement (Pnue), la pollution de l’air est la cause de 800 000 décès prématurés en Afrique. Cette pollution de l’air liée au trafic routier causera trois fois plus de décès prématurés en Afrique qu’en Europe, aux États-Unis et au Japon réunis d’ici 2030 si l’on se fie aux chiffres de l’International Council on Clean Transportation (ICCT), L’ONG Public Eye et ses soutiens locaux invoquent donc l’éthique pour convaincre les géants du négoce de pétrole suisses de ne commercialiser que des produits conformes aux seuils imposés par les règlementations européennes.
Le dernier mot revient pour l’instant aux puissances financières comme Vitol – dont le chiffre d’affaires s’élève à 168 milliards d’euros en 2015 – ainsi qu’aux gouvernements qui réfutent les problèmes soulevés par le rapport de Public Eye.

Julien-Thaï Buidine

Notes
Dirty Diesel, How Swiss traders flood Africa with toxic fuels, Public Eye, Septembre 2016.
– Adélé Alexis, Gonzalez Mélanie, Trafic de carburants toxiques en Afrique: une association porte plainte au Sénégal, Le Monde Afrique.
Afrique: le scandaleux commerce des carburants toxiques, Le Point Afrique, publié le 29/09/2016.