Fait religieux en entreprise : la vision biaisée des médias

Fait religieux en entreprise : la vision biaisée des médias

Sujet polémique par excellence, la question de la religion en entreprise est éminemment française. Les attentats terroristes de 2015 ont fait ressortir la question sensible de la laïcité sur le lieu de travail. Les médias français s’en donnent à cœur joie, et ce, de manière totalement démesurée.
Souvent critiqués, ils n’en demeurent pas moins centraux dans l’influence de l’opinion publique. Leur nombre imposant et l’attachement des français à la liberté de la presse font qu’ils disposent d’une assise dominante au sein de la société. En première ligne, la presse quotidienne nationale : Le Monde, Le Figaro, l’Express, Libération, Nouvel Observateur, L’Humanité, la Croix. Un sujet peut bien être décisif et primordial; si la presse ne le relaie pas, il sera évincé du débat public.

Un piège sociétal
La question religieuse nourrit quant à elle beaucoup de médias, qui s’empressent de se positionner sur ce sujet populaire. Les blogs tels que ripostelaïque.com et fdesouche.com à tendance d’extrême droite tentent à leur tour de se positionner sur le sujet, de manière bien moins objective.
Un acteur manque pourtant à l’appel, le secteur institutionnel, qui opère à une très grande discrétion sur le sujet. Un Observatoire de la laïcité a été installé en 2013 par le Président François Hollande, pensé comme un appui au gouvernement en matière de laïcité. L’Observatoire a publié en 2015 un guide « La gestion du fait religieux dans l’entreprise privée », mais n’offre pas réellement d’aide aux managers pour leur gestion quotidienne de cette problématique. Le Ministère du Travail pendant très longtemps silencieux, a décidé de publier début novembre 2016 un guide du fait religieux en entreprise. Quant bien même ce guide offrirait une plus value sur les guides déjà mis en place, celui-ci n’a pas vocation à être distribué au sein des entreprises. Le gouvernement compte d’ailleurs sur les médias pour se charger de lui donner de la visibilité. Myriam El Khomri, à l’origine de ce projet a déclaré : « L’idée, c’est qu’il y ait suffisamment de médiatisation pour que les gens sachent qu’il existe, et que les organisations syndicales et patronales puissent s’en faire le relais au sein des entreprises » [Note 1].

La prudence des institutions et des entreprises
L’hypersensibilité des sujets religieux incite les responsables du secteur institutionnel à se retrancher dans une forme de neutralité. Ils préfèrent laisser les médias se charger à leur place de la question de la laïcité, d’autant plus qu’elle est en partie résolue dans le secteur public ; elle doit désormais être éclaircie dans le secteur privé.
Pour autant, aucun acteur ne semble réellement prendre les devants. Les syndicats de travailleurs et les syndicats patronaux ne s’occupent que trop peu de la question, seule la CFDT a publié en ligne une charte de laïcité [Note 2]. Le MEDEF traite de la question uniquement en interne et à destination des managers et responsables des ressources humaines. L’ensemble de ces acteurs traite ce sujet avec énormément de diplomatie et de politiquement correct, conscients que ce sujet suscite toujours de vives réactions.
Du côté du secteur privé, de plus en plus d’entreprises se mettent à publier un guide sur les faits religieux en entreprise (RATP, Orange, Bouygues Telecom, EDF, La Poste …). Ils sont de manière générale rédigés par le microcosme des cabinets de conseil ou se reprennent entre eux. Jusqu’à ce jour, aucun n’est qualitatif et ne parvient à capter la demande réelle. L’Observatoire du fait religieux en entreprise et l’Institut Randstad publient conjointement depuis 2013 une étude [Note 3] sur le sujet. Bien que relativement complète, cette étude ne fait pas l’effort de remettre le fait religieux en entreprise dans son contexte, soit le pourcentage de faits réels sur l’ensemble des travailleurs français. Ces chiffres, généralement repris par les entreprises et les médias, offrent donc une vision biaisée de la réalité.

La religion musulmane ciblée

De par l’hypersensibilité des sujets religieux dans le contexte actuel, le secteur institutionnel souhaite opérer à une forme de neutralité. Or, ils préfèrent laisser les médias se charger à leur place de la question de la laïcité, d’autant plus qu’elle est en partie résolue dans le secteur public ; elle doit désormais être éclaircie dans le secteur privé.
Pour autant, aucun acteur ne semble réellement prendre les devants. Les syndicats de travailleurs et les syndicats patronaux ne s’occupent que trop peu de la question, seule la CFDT a publié en ligne une charte de laïcité [Note 4]. Le MEDEF traite de la question uniquement en interne et à destination des managers et responsables des ressources humaines. L’ensemble de ces acteurs traite ce sujet avec énormément de diplomatie et de politiquement correct, conscients que ce sujet suscite toujours de vives réactions.
Islam, laïcité, port du voile, radicalisation… tout ce qui fait polémique, les médias adorent. Et les lecteurs également. La force des médias s’opère à travers l’orientation de la perception sur un sujet d’une sensibilité croissante. Cela s’accroit avec l’accélération du rythme de la société de manière générale. Les individus voient défiler un grand nombre d’informations sur l’Internet ou sur les chaînes de télévisions, alors qu’ils consacrent de moins en moins de temps à s’informer. Ils s’accrochent alors aux gros titres, la plupart du temps volontairement provocateurs, à ce qui instantanément se perçoit et se conçoit bien. Pour la grande majorité des français, la perception d’une situation ou d’un débat passe par l’opinion des médias (puisque dans l’idée générale, les médias retranscrivent au plus près l’opinion publique). A ce stade, la présence devient de l’existence. C’est ainsi que les médias parviennent à influencer la conscience, ou l’inconscience et créent une atmosphère pesante de méfiance autour de la religion, notamment musulmane.

La crainte de la contagion islamiste
La religion musulmane est d’autant plus ciblée qu’elle est au cœur de l’actualité depuis une dizaine d’années. Et pour cause, le nombre de pratiquants augmente [Note 5] sur le territoire français. Les derniers attentats terroristes (à Paris le 7 janvier et le 13 novembre puis à Nice le 14 juillet 2016) n’ont fait que pointer du doigts les musulmans, très souvent victimes d’amalgames, en société comme sur le lieu de travail.
C’est l’affaire de la crèche Babyloup qui en 2008, a mis en lumière la question de la religion – et notamment du voile – sur le lieu de travail. Pour la première fois en France, une salariée était licenciée parce qu’elle refusait le retrait d’un signe religieux pendant ses heures de travail. Sans les médias, cette affaire initialement traitée par les prud’hommes, ne serait jamais remontée jusqu’en Cour de Cassation. En effet, l’ensemble des français a été pris au cœur d’une polémique médiatique et politique nourrie sur plusieurs années. A cette époque, les médias se sont appuyés sur les clivages politiques et la surenchère des points de vues sur le port du voile et laïcité sur le lieu de travail.
Les derniers évènements terroristes ont propulsé le fait religieux et par extension la religion musulmane à l’épicentre d’un grand nombre de sujets. Cette omniprésence au sein de la presse, de la radio et des émissions de télévisions a eu comme effet la remise en cause de la religion musulmane. En réaction, les pratiquants affirment volontairement davantage leur religion, d’où l’augmentation des demandes pour faits religieux sur le lieu de travail. Ce cercle « vicieux » alimente naturellement les médias et biaise la controverse. En effet, ce pointage du doigt marque l’opinion publique et créé une atmosphère de méfiance envers les pratiquants de la religion musulmane, sans qu’ils ne s’en rendent compte.
La loi Travail a elle aussi réanimé le débat en juin dernier, avec l’instauration de l’article L1321-2-1 disposant que « le règlement intérieur – d’une entreprise – peut contenir des dispositions inscrivant le principe de neutralité et restreignant la manifestation des convictions des salariés si ces restrictions sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou pas les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise si elles sont proportionnées au but recherchée ». Cette fois encore, la presse a joué sur l’instabilité et la contestation de ce projet de loi. A l’origine, une tribune [Note 6] publiée par Malika Sorel, ancienne membre du Haut conseil d’Intégration dénonçait les pressions communautaristes auxquelles seraient désormais soumises les entreprises. Immédiatement, le FN rebondit puis peu de temps après, Jean-François Copé lance une pétition contre le « communautarisme dans la loi Travail » [Note 7]. Les syndicats professionnels se réveillent et suivent le mouvement. Tous dénoncent un article grave et inquiétant, à croire que ce sont les médias qui les ont réveillés de leur étude minutieuse des autres articles du projet de loi.

Une polémique continue
Les élections présidentielles de 2017 ont d’ores et déjà fait ressortir la question de la religion en entreprise. Des candidats comme Nicolas Sarkozy se déclarent favorables au fait que les chefs d’entreprises puissent interdire tout signe religieux sur le lieu de travail. Une fois de plus, cette prise de position mêle le politique au médiatique. Les politiques sont conscients que leur prise position sur des sujets polémiques sera celle qui réussira à fédérer leur électorat. La religion, la laïcité seront au cœur du débat des présidentielles puisqu’elles se lient avec les questions de sécurité dont les politiques et la sphère médiatique se sont de suite emparés. Le discours sur la laïcité est ainsi sans cesse remis à jour.
Cette offensive médiatique, qui ne fait qu’accroître le fantasme rodant autour du fait religieux et de l’islam radical offre une grille de lecture totalement biaisée.
Des faits avérés de problématiques liés à la religion existent [Note 8], mais leur nombre reste restreint. Cependant, lorsqu’un fait religieux entre au sein de l’entreprise et qu’il bouscule la stabilité de l’entreprise, alors les médias ont sur ce point raison d’alerter. Ce sur quoi l’ensemble des acteurs concernés de près ou de loin par le fait religieux en entreprise devrait vraiment se pencher, ce sont les pratiques déviantes et radicales de la religion. Et ne pas sur réagir systématiquement à une affaire de demande religieuse relativement peu problématique (port de signe religieux, demande de congés pour fête religieuse, demande d’aménagement du temps de travail etc.). Le plus inquiétant pour une entreprise est le phénomène de « Taqîya » [Note 9]. Cette stratégie de dissimulation de la religion est bien plus dangereuse puisqu’elle est révélatrice d’une potentielle radicalisation d’un individu. En effet, les individus tentent de se soustraire à la vigilance de leur entourage professionnel et personnel, ce qui va donc au delà des demandes à caractères religieux. Encore trop peu connue pour être appréhendée, cette problématique aurait quant à elle toute légitimité à être expliquée objectivement au grand public.

Marion Monein

Notes :

[Note 1] « El Khomri présente un guide du fait religieux en entreprise », Le Figaro, 7 novembre 2015.
[Note 2] CFDT, « Le fait religieux en entreprise », coll. Vivre ensemble, travailler ensemble, n°2, 2015.
[Note 3] Etude 2016, « L’entreprise, le travail et la religion », Institut Randstad, Observatoire du Fait Religieux en entreprise, UPF Université. Lien de l’étude 2015. Lien du communiqué de presse.
[Note 4] CFDT, « Le fait religieux en entreprise », coll. Vivre ensemble, travailler ensemble, n°2, 2015.
[Note 5] Enquête « Le futur de la population musulmane globale », Institut Pex Research Center ayant recensés pour la France les résultats de l’enquête « Trajectoires et origines », Ined-INSEE, 2009.
[Note 6] Malika Sorel : « Pourquoi la loi El Kohmri est communautariste », Le Figaro, 10 mars 2016
[Note 7] http://www.jfcope.fr/Non-au-communautarisme-en-entreprise.html
[Note 8] « Voile au travail: le licenciement d’une française entre les mains de la CJUE », l’Express, 13 juillet 2016.
[Note 9] De la langue arabe « taqīyya, تقيّة » signifiant l’action de dissimuler.