L’impasse informationnelle sur la dénonciation des crimes commis contre les femmes au Mexique

L’impasse informationnelle sur la dénonciation des crimes commis contre les femmes au Mexique

Les homicides perpétués contre les femmes à Cuidad Juarez, dans l’État de Chihuahua, doivent être contextualisés dans un environnement social violent, entre autres dû à la conjonction d’éléments politiques (corruption), judiciaires (défaillance des institutions publiques), socio-économiques (pauvreté, maquilladoras), psychosociaux comme la misogynie et la violence faites aux femmes, dans lequel les individus agissent dans une relative impunité. Cette violence sociale est cristallisée par l’accroissement constant de la délinquance organisée de grande ampleur associée au narcotrafic (60% de l’économie de la ville dépend de l’argent du narcotrafic [Note 1]).
Elle est le bastion de l’un des plus importants cartels de la drogue d´Amérique latine et l’un des points frontaliers les plus transités de la planète avec chaque année un flux incontrôlable de 55 millions de personnes qui traverse la frontière.

Les zones d’ombre du monde économique mexicain
Début des années 90’, spécialement depuis la signature de l’Alliance de Libre Échange Nord Américain (ALENA) en 1994, l’installation en masse d’usines d’assemblage délocalisées nord-américaines, asiatiques et européennes appartenant à Ford, Chrysler, Thomson, General Electric, Siemens ou Electrolux a engendré une arrivée massive de populations défavorisées en recherche d’emploi, notamment de femmes entre 13 et 25 ans, corvéables à merci, soumis à des conditions de vie précaires.
Depuis 1993, à Cuidad Juarez, prés de 1 000 femmes ont été retrouvées assassinées dans des conditions particulièrement atroces, violés, torturées [Note 2], tabassées, et plus du double ont disparu.
Néanmoins, ces chiffres varient selon les interlocuteurs : police locale ou nationale, familles des victimes, juges, avocats ou experts.

La Convention on the Elimination of All Forms of Discrimination Against Women (CEDAW) a d’ailleurs dénoncé qu’il “n’existe pas de registres clairs sur le nombre de femmes assassinées et disparues. Il n’y a pas de coïncidence entre les chiffres présentés par les différentes instances du Gouvernement et ceux cités par les ONGs”. [Note 3]
De nombreuses personnalités sont liées à l’affaire, qu’il s’agisse de politiques corrompus ou de familles de victimes activistes en passant par la population locale, prise à partie.
L’affaire est un imbroglio confus où sphères politique, économique, sociétale et internationale se télescopent, le tout éclaboussé par le narcotrafic et la corruption.

La première victime fût découverte en janvier 1993 ; la fréquence des féminicides [Note 6] ne cessera qu’augmenter durant la décennie qui suivit.
En effet, une forme d’impunité systématique règne, et le recours à la justice reste faible (lenteurs de l’administration, au manque de fiabilité en matière de preuves médico-légales [Note 7], menaces, témoins passées sous silence [Note 8], ingérence injustifiée dans leur vie privée, enquêtes bâclées [Note 9]).
En décembre 2000, Vicente Fox Quesada est élu président de la République fédérale, il avait promis de mettre fin aux Muertas de Ciudad Juárez et de condamner les assassins ; il ne pu jamais remplir ses promesses électorales.
En effet, le groupe au pouvoir chargé de l’affaire appartenait au Club de los Amigos de Fox (composé des magnats les plus puissants et influents de Juarez) accusé d’être à l’origine du financement illégal de la campagne électorale de Fox, qui lui permit d’atteindre le siège présidentiel. La DEA accuse Vincente Fox d’avoir utilisé sa campagne et sa fonction présidentielles pour blanchir de l’argent issu du narcotrafic.

La faillite sécuritaire de l’Etat mexicain
La déliquescence des fonctions régaliennes de l’État [Note 10] facilite le développement des causes de la violence faite aux femmes, dénoncée dans un rapport de l’ONU [Note 11]. En décembre 2006, Felipe Calderón Hinojosa succède à son prédécesseur, face à la recrudescence de la violence liée au trafic de drogue, il envoie en 2008 plus de 2 000 soldats [Note 12] à Ciudad Juárez, officiellement pour accélérer la lutte contre le cartel de Juárez, réellement, parce que face à la corruption endémique [Note 13] des forces de police municipales et nationales, l’intervention des forces armées apparaissait indispensable [Note 14].
Alma Gómez, coordinatrice du Centro de Derechos Humanos de las Mujeres à Chihuahua résume la situation en disant que “l’assassinat parfait est celui réalisé avec une arme à feu, les autorités disent ‘crime organisé’, et ça s’arrête là. Terminé. Personne n’enquêtera jamais.”
N’ayant aucune réponse judiciaire au niveau national (aucune condamnation sérieuse depuis le premier féminicide de 1993), les familles des victimes ont alors saisi la Corte Interamericana de Derechos Humanos (CIDH).
La CIDH, rend le premier jugement sur les féminicides de Juarez dans l’affaire Del Campo Algodonero vs. Mexico du 16 novembre 2009. Elle y désigne l’État Mexicain comme un des principaux responsables des féminicides par son inaction et sa corruption. [Note 15]
En 2012,Enrique Peña Nieto est élu Président et début 2016, il a été découvert que Rodolfo David Dávila Córdova (connu sous le nom de « el Cónsul » pour son rôle d’intermédiaire entre les narcotrafiquants et les politiques) lui avait offert ses services lors de la compagne. Il s’occupait de laver l’argent du Cártel de Juárez en finançant la campagne présidentielle.
Il semblerait que les rapports entre politique et narcos soient encore aujourd’hui trop étroitement liés pour espérer une lutte efficace contre ces derniers et ainsi une enquête sérieuse et impartiale sur ces féminicides de Juarez qui demeurent à ce jour impunis.
Le 25 octobre 2016, 56 restes de femmes ont été découverts dans le désert et le 5 novembre, le journal El Diario annonçait encore (en vingt et unième page à la rubrique « Faits Divers ») le sixième féminicide du mois de novembre.
Bien que ces féminicides gagnent en visibilité sur la scène internationale et interpellent de plus en plus les organisations des droits de l’homme, le narcotrafic demeure un commerce bien trop lucratif et fondamental pour l’économie mexicaine pour espérer une quelconque amélioration de la condition des femmes à la frontière mexicaine.

Cloé Lacaze-Aso

Notes :
Note 1 : Pantaleo, Katherine (2010), «Gendered Violence: An Analysis of the Maquiladora Murders». International Criminal Justice Review
Note 2 : Women’s Link Worldwide (2009)- México
Note 3 : “[n]o existen registros claros, convincentes sobre la cantidad de mujeres asesinadas y desaparecidas. No hay coincidencia en las cifras que presentan las diferentes instancias del Gobierno y las que citan las ONGs” (Informe de México producido por el CEDAW)
Note 4 : Esther Chavez Canoest la fondatrice de Casa Amiga, elle jouit d’une grande visibilité et crédibilité locale et internationale, elle lutte pour la fin de l’impunité dans cette affaire, et est régulièrement victime de campagnes de presse diffamatoires.
Note 5 : Nuestras Hijas de Regreso a Casa, est une association civile de familles et amis de femmes disparues ou assassinées à Ciudad Juárez, Chihuahua ou encore México depuis 1993. Cette organisation est née en 2001 en raison de la négligence des procès relatif à l’affaire, de l’inaction du gouvernement, de la violation des droits de l’Homme et du manque de considération du système judiciaire envers les victimes.
Note 6 : On parle de féminicide pour décrire cette violence commise contre les femmes qui aboutit à des homicides, ce concept met également en cause la responsabilité de l’État, qui se révèle le plus souvent incapable de garantir le respect de la vie des femmes.
Note 7 : Oscar Maynes, médecin légiste de l’affaire a été menacé de mort à plusieurs reprises pour avoir refusé de falsifier les rapports d’autopsie, il a du démissionner.
Note 8 : Sergio Dante Almaraz et Mario Escobedo Anaya: avocats de suspects d’assassins de huit femmes, ont été abattu par la Police Judiciaire de l’Etat de Chihuahua pour le premier, exécuté pour le second après de nombreuses menaces de mort.
Note 9 : Manuel Esparza Navarete, coordinateur des enquêtes de l’Unité Spéciale chargée de l’affaire, est un des seuls a avoir eu la quasi-totalité des dossiers entre les mains, et a été suspendu fin 2004 pour « négligences ».
Note 10 : Notons l’absence de sécurité sociale, d’éclairage public, de services de santé et d’éducation publics, une jeunesse sans perspective d’avenir qui s’oriente vers la drogue, le manque de volonté politique des autorités , notamment de la Police, la défaillance du système judiciaire censé enquêter et réprimer ces crimes,
Note 11 : Comisión de Expertos Internacionales de la Organización de las Naciones Unidas, Oficina de las Naciones Unidas contra la Droga y el Delito, sobre la Misión en Ciudad Juárez.
Note 12 : Operativo Chihuahua
Note 13 : Patricia Gonzalez Rodriguez est la procureur Général de l’Etat de Chihuahua de 2004 à 2010 (équivalent du Ministre de la Justice). Elle est accusée d’avoir agi en tant qu’intermédiaire entre le cartel de Juarez et le bureau du Gouverneur de Chihuahua (J.R. Baeza), en protégeant ce dernier, soupçonné d’avoir commandité plusieurs meurtres.
Note 14 : Ciudad Juárez más de dos mil soldados para combatir el narco », La Jornada,‎ 29 mars 2008
Note 15 : Elle a aussi déploré le manque d’information sur les femmes victimes d’assassinat ou de disparition (problème du décompte des femmes disparues souligné par la CIDH dans l’affaire Caso Gonzalez vs. Mexico en 2009) et la négligence des dossiers notamment quand sont impliqués des fonctionnaires publics suspectés (Informe sobre la Situacion de Derechos Humanos en México du 31 décembre 2015).