Les huîtres sont-elles devenues un motif informationnel dans le cadre d’un affrontement commercial ?

Les huîtres sont-elles devenues un motif informationnel dans le cadre d’un affrontement commercial ?

Les huîtres sont normalement diploïdes, càd qu’elles contiennent deux jeux de chromosomes. Elles sont historiquement élevées dans des parcs en mer et atteignent une taille commerciale en trois ou quatre ans, selon le lieu d’élevage et la densité. Leurs mois de consommation sont historiquement ceux en R. L’huitre représente une partie du patrimoine culturel de la France et l’un des mets raffinés les plus consommés au monde, notamment pendant les fêtes de fin d’année où leur consommation peut s’élever jusqu’à 50% de leur production annuelle.  Depuis plusieurs années, on observe une forte croissance de la demande étrangère (dont chinoises et russes) et nationale (restaurateurs et particuliers).

Le contexte qui explique la démarche de l’Ifremer
Dans les années 90 , pour pallier à l’appauvrissement de la production ostréicole en France et contrer une concurrence étrangère grandissante, Ifremer (Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer) , après les découvertes d’un chercheur américain face au déclin de la production local, a décidé de développer une variété d’huitres dites triploïdes (trois jeux de chromosomes) ou ‘huître des quatre-saisons’. Après un premier procédé non concluant, Ifremer développe, dans les années 2000, une nouvelle technique , en croisant des huitres tétraploïdes mâles génitrices (quatre jeux de chromosomes) développées en laboratoire, avec des huitres diploïdes sauvages femelles, déposant un brevet en 2005 . Cette nouvelle souche peut être consommée tout le long de l’année, est prétendue stérile et plus résistantes aux maladies, grossissant plus vite que ses cousines sauvages (2 ans au lieu de 3), mais est donnée comme plus fragile et ne survivant pas en milieu naturel. D’où son développement en écloserie. Les parcs triploïdes ont par ailleurs un meilleur rendement avec un taux de mortalité quasi nul. Ifremer sera le seul habilité à élever ces ‘géniteurs’ et à les commercialiser à des écloseurs (1.000-2.000€/huitre tétraploïde, selon les sources) pour effectuer des croisements, en veillant à les récupérer après usage, car si elles devaient se retrouver dans la nature, s’ensuivrait une stérilisation des huitres sauvages pendant quelques années. En 2006, une étude  conjointement réalisée avec la région Poitou-Charentes et le CREAA (Centre Régional d’Expérimentation et d’Application Aquacole) , indique les conditions d’élevage à mettre en œuvre pour que les huîtres triploïdes aient un meilleur rendement et une meilleure marge brute que leurs cousines diploïdes avec un poids moyen final plus élevé.  Aucune autre étude ne sera publiée, mais quelques conférences seront tenues pour informer le grand public.

La naissance de la polémique
Lorsqu’apparaît une surmortalité des huitres sauvages en 2008 due à un virus, en particulier des juvéniles, nait une polémique entre les deux communautés d’ostréiculteurs, les traditionnels et les écloseurs (pro-triploïdes), impliquant Ifremer.
Pour certains ostréiculteurs traditionnels (OT), dont la production annuelle peut s’effondrer significativement selon les années, les causes sont multiples: 1. Ifremer serait responsable de la surmortalité des naissains d’huîtres  en ayant relâché des huitres génétiquement modifiées sans suivi et contrôle dans le milieu naturel, faillant à sa mission de contrôle de la qualité de la mer et développant un rôle ambivalent (juge et parti). L’institut aurait ainsi développé des « biotechnologies sans en mesurer les conséquences ». Pour Benoît Le Joubioux , Président de l’association des ostréiculteurs traditionnels « huitres néés en mer » (OT)  créé en 2007, et dont l’objet est la « mise en avant de l’élevage des huîtres issues de la reproduction non dirigée en milieu naturel et mise en place d’une démarche de valorisation de ces huîtres », il s’agirait d’« un monde selon Monsanto », loin d’un monde qu’il souhaite laisser à ses enfants. Cette association comprendrait plus de 60 ostréiculteurs sur une centaine en France . Cette association serait proche de l’ONG internationale Slow Food , fondée en 1989, fédérant un réseau local d’associations et « envisage un monde où chacun puisse avoir accès à une nourriture bonne pour lui, pour ceux qui la produisent, et pour la planète. » . La responsabilité d’Ifremer  dans cette surmortalité est également appuyée par un ancien chercheur d’Ifremer à la retraite, précisant qu’un lien existerait entre la mortalité accrue des souches sauvages et la commercialisation des triploïdes, prétendues stériles, mentionnant un lancement précipité sur le marché sans validation préalable et s’interrogeant sur la potentielle réalisation de tests. Argumentation renforcée par le Président du CNC (Comite National de la Conchyliculture) , Gérald Viaud, ostréiculteur, qui indique que « les produits sont mis dans le milieu [marin], sans suivi et encadrement pour contrôler les effets positifs et négatifs»  . D’ailleurs, il n’y aurait pas d’encadrement législatif des écloseries et tout le monde pourrait devenir écloseur. Cela est ainsi perçu comme une solution de contournement  d’Ifremer qui face à la diminution d’attribution des fonds de R&D du gouvernement augmenterai ses recettes par des activités commerciales  ; 2. Cette surmortalité pourrait également venir de maladies survenues en écloseries, car les  huitres triploïdes seraient moins résistantes aux germes et virus extérieurs. Mais pour Ifremer , il n’existe pas de données objectives pour relier l’origine de la fragilité à la triploïde. Restant discret, l’organisme renvoie toute la responsabilité de répondre à la Direction départementale des affaires maritimes, rattaché au Ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, auquel il est rattaché. Quand à la réactivité des autorités de l’Etat, Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt, et l’AFSSA (Agence française de sécurité sanitaire des aliments) un silence médiatique est respecté. Des actions ont cependant été menées pour trouver des solutions: en 2009  avec des chercheurs pour identifiés les causes de mortalités puis en 2010 pour élaborer un Plan de soutien de l’ostréiculture française  impliquant Ifremer.

La riposte dune approche artisanale
Les OT ont ainsi recherché une légitimité morale au travers de recours en justice (procédure contre Ifremer au Tribunal administratif de Rennes en 2010 duquel sortira un rapport d’expertise judiciaire mentionnant un manque de gestion de crise d’Ifremer et le dépôt d’un référé au même tribunal en 2014) pour tenter de perturber les activités Ifremer, une occupation du terrain médiatique avec une figure charismatique, le Président de l’association, et des articles dans tout type de presse avec stratégie de victimisation mentionnant la disparition progressive de la profession traditionnelle devant la mortalité croissante et continue des huitres sauvages. Un site officiel accueillant voir l’utilisation d’outils de communication modernes, telles les plateformes de crowdsourcing  pour sensibilisation et mobilisation des masses, ont vu le jour. Plus récemment, un partenariat avec le Réseau Cohérence  a été conclu pour « réaliser une étude de faisabilité sur l’instruction d’une demande de reconnaissance sous signe officiel de qualité pour l’huitre née en mer » . La portée du message d’OT reste faible, le secteur primaire étant en chute libre en France, 3,8% du PIB face à 71,8% du secteur tertiaire.
Au contraire, pour certains écloseurs, aucune anormalité n’est observée. Ainsi pour Stéphane Angeri , Président de France Naissain, Gérant de Vendée Naissain et Président de la Sysaaf , qui assure la promotion, la mise en place et l’appui aux programmes d’amélioration génétique conduits par les entreprises de sélection avicoles et aquacoles françaises, et qui a fondé la société Sélection Française Conchylicole (SFC ) avec quatre écloseurs (sur plus de vingt en France), laquelle est rattachée au groupe Adrien , dont « L’objectif […]  est d’améliorer la survie du naissain par le choix des reproducteurs présentant la meilleure aptitude génétique à la survie à chaque nouvelle génération) , ces « accusations ne sont pas fondées »  et « il n’existe pas de preuves ». Les maladies étant partout dans la nature, les écloseries ne seraient pas à l’origine de la mortalité accrue, « on se trompe de discours ». Il s’agirait de perturbations de l’écosystème qui altère le développement des huitres sauvages, dont la multiplication des usages du littoral, les variations de salinité de la mer et les germes, etc… .  Pour d’autres écloseurs  il s’agirait de « maladies de l’élevage des hommes et pas des espèces sauvages » . D’où l’utilisation indispensable d’antibiotiques pour un élevage intensif, permettant une « barrière thérapeutique » des larves tétraploïdes, et « la sélection génétique par domestication d’huitres permet de vaincre la mortalité [de celles-ci] ». Leur influence s’effectue loin des caméras, au travers d’ un réseau tentaculaire d’associations et de sociétés, en finançant des concours ostréicoles, en obtenant des témoignages en faveur de ou neutre sur l’huitre triploïde par de grands chefs français, en occupant du terrain en allant se déployer sur tout le littoral français voir en partant s’installer à l’étranger, comme en Irlande. Les écloseries seraient d’ailleurs en augmentation significative depuis vingt ans.

La dénonciation d’une concurrence déloyale qui reste à démontrer
Certains ostréiculteurs voient dans ce procédé une concurrence déloyale et déplorent le manque d’accès aux recherches d’Ifremer par une contre-expertise d’un généticien. Ils reprochent le manque d’obligation d’étiquetage et d’étude préalable requise par le gouvernement pour informer le consommateur. Légalement, l’huitre triploïde n’est pas un OGM  (Organisme génétiquement modifié). Un débat au Senat avec l’intervention de Joël Labbé, sénateur écologiste du Morbihan et vice-président de la Commission des Affaires économiques du Sénat pour soumettre un étiquetage obligatoire des huîtres françaises afin de suivre leur traçabilité et connaître leur mode de production à la Ministre de l’écologie le 24 mars 2015. Celui-ci a été reporté à une date ultérieure, suite au crash du vol de la société Germanwings.
Affaire à suivre.

Nathalie Aubin