Lutte d’influence entre le Qatar et les Emirats Arabes Unis

Lutte d’influence entre le Qatar et les Emirats Arabes Unis

 

Développé en 199O par Joseph Nye, le terme de « soft power », par opposition au « hard power », est la capacité d’un Etat, (voire d’une organisation), à, par des moyens non coercitifs, amener un acteur à changer de comportement. Entre autres, le prestige, l’image, la réputation, l’attractivité, la culture, les idées, les performances économiques et l’aide internationale sont autant d’éléments sur lesquels se base le soft power. Fortes de leurs pétrodollars, les monarchies du Golfe sont en lutte pour le « soft power » dans la région. Dans ce domaine, les Emirats arabes unis et le Qatar semblent avoir une longueur d’avance en utilisant pratiquement les mêmes moyens. Les moyens pour y parvenir ? Les revenus des hydrocarbures. Ils lancent des stratégies d’affirmation régionale, voire internationale, de visibilité et d’influence. Ils ont les moyens de leurs ambitions.

 

Des réalisations et projets culturels, humanitaires, médiatiques et sportifs sans précédent

L’inauguration du musée à vocation universelle du Louvre Abou Dhabi le 8 novembre en présence du président Macron est un acte de plus à l’actif des Emirats dans la compétition singulière que se livrent ces deux pays en vue de l’hégémonie par et pour le « soft power » dans la région du Golfe. Avec l’inauguration de ce musée, les Emirats arabes unis en général, Dubai en particulier, entendent (dé)montrer leur rayonnement culturel dans la région, voire au-delà, et marquer un point contre le Qatar, leur « frère ennemi ». Cette inauguration entre dans une stratégie culturelle qui, outre le Louvre Abou Dhabi, prévoit : un musée d’art moderne ou musée Guggenheim Abou Dhabi ; le Musée national Sheikh Zayed consacré à l’histoire des Emirats ; une cité des arts ; un musée maritime ; un campus de la New York University. En 2013, Dubaï a, qui plus est, remporté l’organisation de l’Exposition universelle de 2020. Plus de 100 pays ont déjà confirmé leur participation à cet évènement pour lequel Dubaï compte attirer 25 millions de visiteurs. Le coût des travaux est estimé à 6,8 milliards de dollars et les retombées à 38 milliards.

 

Un « soft power » rentable

Le Salon aéronautique de Dubai ou Dubai Air Show est également une de ces occasions par lesquelles les Emirats cultivent leur « soft power ». Ce dimanche 12 novembre, la compagnie Emirates a, à cette occasion, annoncé la commande de 40 Boeing 787-10 « Dreamliner » pour quelques 15,1 milliards de dollars au détriment d’Airbus.

Les Emirats arabes unis misent aussi sur le « sports power ». Ils ont ainsi investi dans le rugby, le tennis, ainsi que dans le football avec Arsenal et Barcelone ; quant à Manchester City, Cheikh Mansour Al Nahyane d’Abou Dhabi en est propriétaire depuis 2008.

Dhabi) et le Dubai Autodrome. Les Emirats assurent également le sponsoring de l’équipe Mc Laren et des Grands Prix de Turquie, de Bahreïn et de Chine.

Ce pays s’appuie également sur l’humanitaire pour son rayonnement : l’International Humanitarian City en fait une plaque tournante pour les initiatives humanitaires. Il s’agit du plus grand hub humanitaire, un centre logistique mondial mis à la disposition des ONG et des agences des Nation unies. Les Emirats arabes unis tiennent tellement au « soft power » qu’ils ont créé, en avril un « Conseil pour le soft power » en vue de mieux concrétiser leurs ambitions.

Quant au Qatar, il a commencé sa politique d’influence avec les grandes médiations des années 1990 comme celles du Soudan, du Liban, d’Israël, de Palestine. Cette posture en fit rapidement un allié important de la région pour les puissances occidentales.

Lancée dans ce même laps de temps, (novembre 1996), la chaîne de télévision Al-Jazeera a acquis en quelques années une aura mondiale auprès des Arabes, voire dans le monde (effet Al-Jazeera), et a donné au Qatar une influence médiatique particulière. L’année 2013 vit le lancement d’Al-Jazeera aux Etats-Unis. De même BeIN sports, propriété du Qatar, est devenu un bouquet mondial de chaînes TV avec des droits sur des championnats européens.

Dans le domaine des sports, le Qatar a acquis le Paris Saint-Germain depuis 2011 ; il obtint en 2010 l’organisation du Mondial 2022 de football.

Le WISE (World Innovation Summit for Education), créé en 2009 par la Qatar Foundation, se veut un rendez-vous mondial de réflexion sur les problèmes de l’éducation et se tient annuellement à Doha. Un « soft power éducatif », de l’avis de beaucoup d’experts.

Inauguré le 22 novembre 2008, le musée des arts islamiques de Doha (le plus grand musée du pays) montre que le Qatar envisage de devenir un pôle islamique du XXIème siècle et le leader de l’islamisme régional ; il profite ainsi du retrait des deux grandes puissances régionales (l’Egypte, qui est en période post-révolution et l’Arabie Saoudite où le pouvoir est affaibli par les batailles de succession). L’Islam est en effet une dimension fondamentale de la politique étrangère qatarie

 

Rivalités et guerres d’information

Ces luttes d’influence, ces rivalités entre les deux pays, voire les deux princes, s’expriment souvent à travers des guerres médiatiques, telle la récente déclaration du ministre émirati Anwar Gargash remettant en cause l’attribution du Mondial 2022 au Qatar, et la réponse de ce dernier qui n’y voit qu’une « jalousie mesquine ».

L’islamologue et géopolitologue Mathieu Guidère estime que dans ces luttes, « les deux y ont laissé des plumes ». Il reste que les accusations de soutien au terrorisme, celles relatives à la corruption de la FIFA, ainsi que celles d’abus dans les chantiers de construction vis-à-vis des travailleurs étrangers, ont constitué trop de coups qui ont écorné l’image du Qatar, (son « soft power ») qui semble déranger au-delà des Emirats arabes unis, toute la région. Est-ce la raison pour laquelle le Qatar s’est désormais engagé dans le « hard power » comme l’atteste son rôle dans les conflits libyen et syrien ?

 

Mohamed Salimou