L’affrontement informationnel sur la création de la monnaie unique CEDEAO

L’affrontement informationnel sur la création de la monnaie unique CEDEAO

 

 

Lors de la cinquième réunion de la Task-force des Chefs d’Etat de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en février 2018, il a été maintenu la décision de création de la monnaie unique en 2020. Pourtant « les résultats sont faibles et donc nous ne pouvons pas aller en 2020 à la monnaie unique » avertissait quelques mois plus tôt, Marcel de Souza, Président de la Commission de la CEDEAO, et ancien Banquier Central. Faut-il percevoir cette décision comme émanant d’un projet suffisamment bien planifié dans le temps avec des objectifs SMART ou un effet d’annonce en réaction à la soudaine montée en puissance des pourfendeurs du Franc CFA, la monnaie commune du bloc des huit pays constituant l’UEMOA ?

 

Franc CFA : la monnaie qui divise

Le Franc CFA (FCFA) est considéré par certains comme le dernier vestige de la colonisation puisqu’il y trouve son origine avec un cordon ombilical que représente le compte d’opération contenant une partie conséquente des réserves de change logées au Trésor Public Français. Depuis toujours, cette monnaie a été l’objet de controverses mais généralement restées cloitrées dans les cercles universitaires, la monnaie étant considérée comme un sujet hautement technique et réservé aux spécialistes. Des affrontements cognitifs opposaient une minorité d’universitaires comme l’économiste ivoirien Mamadou Koulibaly, à l’establishment constitué de professeurs réputés, des cadres de la BCEAO et parrainé par les leaders politiques. L’épouvantail du saut vers l’inconnu qu’implique une remise en cause du FCFA solide et stable et l’absence de proposition alternative fruit d’études éprouvées, renvoyaient les thèses anti-FCFA au rang de simples curiosités scientifiques…

Fin 2016, une réunion de crise des Chefs d’Etat de la zone CEMAC, se tient à la suite de l’effondrement des réserves de change de cette zone, conséquence de la chute du baril de pétrole. La présence du Ministre des Finances Français ainsi que de la DG du FMI fait agiter dans l’opinion publique, le spectre d’une dévaluation, rappelant au passage les douloureux souvenirs de celle de 1994. Elle est écartée de justesse mais en Juin 2017, Idriss Deby, Président du Tchad déclare : « il faut couper le cordon du FCFA » !

 

L’émergence d’une contestation africaine citoyenne

Il n’en fallait pas plus pour que la machine du camp anti-FCFA reprenne du poil de la bête. S’appuyant sur le développement des réseaux sociaux, le camp anti-FCFA déplace habilement le débat du terrain purement économique et financier vers le champ politique et idéologique en amplifiant les thèses souverainistes : « FCFA, la monnaie de la servitude » … En quelques mois, la polémique est devenue virale sur les réseaux sociaux et dans la presse. Le débat sur le devenir du FCFA n’est plus tabou et tout le monde s’en mêle.

Septembre 2017, à la suite d’une plainte de la Banque Centrale (BCEAO), l’activiste franco-Béninois Kemi Seba est arrêté puis expulsé du Sénégal, pour avoir brûlé en public un billet de FCFA 5 000. Quelques mois plus tard, l’économiste Togolais Kako Nubukpo, connu pour ses diatribes et ses essais contre le FCFA, est licencié de son poste de Directeur de la Francophonie Economique et Numérique, à la suite d’une tribune publiée dans les colonnes du journal Le Monde Afrique, qualifiant de déshonorant pour les Leaders Africains, les propos d’Emmanuel Macron qui avait qualifié le débat sur le sort du Franc CFA de « non-sujet pour la France ».

 

Face à cette montée en puissance de l’aversion au FCFA, la BCEAO sort de sa réserve et multiplie les interventions pour défendre le FCFA. Les chefs d’Etat ne sont pas restés en marge dans le soutien porté au FCFA. Le Président de la Côte d’Ivoire, locomotive de l’UEMOA, déclarait ainsi « La monnaie commune que nous avons est une monnaie qui rend service au peuple africain, qui est une monnaie appréciée ». Les autorités françaises quant à elles, essaient de tempérer le débat : « Nous partageons, je crois, une vision commune sur l’intérêt de la zone. Mais je crois qu’il faut la moderniser, ouvrir une nouvelle voie avec beaucoup de pragmatisme… » Emmanuel Macron ; « L’impression du Franc CFA doit quitter la France et cette monnaie doit changer de nom afin de clore ce débat idéologique qui nuit aussi bien à l’Afrique qu’à la France…», Rachida Dati (La Tribune Afrique )…

Qu’importe, la polémique enfle et des initiatives de manifestation, de conférence-débat… se multiplient un peu partout sur le continent.

 

Monnaie unique de la CEDEAO en 2020, une parade crédible ?

Pour reprendre la main dans le débat, il fallait trouver une alternative crédible allant dans le sens d’une réforme du système. La parade trouvée est celle d’un vieux projet de création d’une monnaie unique de la CEDEAO, un ensemble regroupant tous les pays de l’Afrique de l’Ouest, sonnant ainsi la fin du FCFA.

Ce vieux projet n’avait jamais abouti du fait de l’absence d’un plan d’exécution rigoureux appelant une convergence des politiques économiques et monétaires, préalable à toute union monétaire. Le constat d’insuffisance de résultat sur les critères de convergence, l’absence d’institutions dédiées… sont autant de signes d’impréparation pour une mise en circulation d’une monnaie unique en 2020. Le Président de la Central Bank of Nigeria, la puissance dominante de la région, n’a pas manqué d’exposer les réserves et réticences de son pays face à l’objectif 2020 pour un projet d’une telle complexité. Il va sans dire qu’une telle décision relèverait difficilement d’une préparation concertée et approfondie devant mener à un tel objectif dans un délai aussi serré…

Ceci s’apparente donc davantage à une réaction dans la guerre informationnelle pour couper l’herbe sous le pied des anti-FCFA, briser la spirale cognitive et faire du débat sur le devenir du FCFA un non-sujet… Vu sous cet angle, force est de constater que c’est admirablement bien joué puisque les sirènes se sont subitement éteintes. Est-ce pour autant la fin de la guerre ?

 

Le prolongement de l’affrontement

L’affrontement informationnel pourrait se prolonger dès 2020, si l’échec d’une monnaie unique de la CEDEAO venait à être constatée. La pression pourrait monter de nouveau et il ne serait pas surprenant de voir les divergences entre pays s’accentuer lorsqu’il sera question de faire le diagnostic de l’échec. A ce propos, le Nigeria qui n’a pas caché sa réticence dès le départ, a annoncé les couleurs : « J’appelle les pays qui ont en partage le franc CFA, à démontrer leur volonté de voir le projet de création d’une monnaie unique de la CEDEAO aboutir. Ces pays doivent présenter une feuille de route claire de leur déconnexion du trésor français. » dixit le Président du Nigeria…

 

Sahid Yallou