La sécurité des services de renseignement français

La sécurité des services de renseignement français

 

La récente affaire sur l’implication de plusieurs agents de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) dans une affaire de compromission avec une puissance étrangère souligne un aspect de la sécurité nationale qui est peu évoqué sur la scène publique.

 

Un sujet longtemps resté tabou

Le premier ouvrage[1] a avoir abordé ce sujet délicat a été écrit en 2012. Jean Guisnel, Rémi Kauffer et Roger Faligot révélèrent à cette occasion que le Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage (SDECE), auquel succéda la DGSE au début du septennat de François Mitterrand avait été déjà fortement secoué par des suspicions internes sur la pénétration des service soviétiques au plus haut niveau de l’organisation. Un ouvrage plus récent[2] de Jean-Christophe Notin revient sur le sujet en livrant quelques détails qui donnent une idée de l’ampleur du problème à l’époque. Lorsqu’il prend la direction du SDECE, Alexandre de Marenches procède à une véritable épuration en exigeant le départ d’une centaine de membres du service, dont des responsables de haut niveau. La question de la sécurité fut notamment un des problèmes évoqués en haut lieu pour justifier cette décision. Selon l’auteur, il fut même question de recréer de toute pièce un nouveau service de renseignement extérieur mais le pouvoir politique ne pouvait se passer d’une telle activité pendant plusieurs années alors que la guerre froide n’était pas terminée. Si il y eut des traîtres avérés, ils ne furent pas emprisonnées, ni condamnés. Cette pratique permettait de masquer nos défauts. Elle encourageait en revanche ceux qui s’en nourrissaient.

 

L’importance de la sécurisation des lieux

Jean-Christophe Notin nous apprend dans son ouvrage que l’administration du SDECE avait conseillé au personnel de la centrale de renseignement, de privilégier un cabinet médical proche du siège de la caserne Mortier. Il s’avéra que ce cabinet était sous le contrôle d’un service de renseignement du Bloc de l’Est. Ce dernier eut ainsi accès à plusieurs centaines de dossiers médicaux de membres du SDECE. Durant la même période, un autre auteur[3] nous dévoile un problème de sécurité qui affecta une unité de la Direction de la Surveillance du Territoire. Paul-Louis Voger, ancien agent de la DST souligne que la sous direction chargée du conte espionnage contre les services de renseignement du bloc de l’Est, occupa de 1973 à 1985 un immeuble situé rue d’Argenson à Paris. Juste en face avait élu domicile la Black Sea and Baltic General Insurance qui était une société-écran des services soviétiques qui disposaient ainsi d’un poste d’observation intéressant sur les allées et venues des fonctionnaires chargés de les traquer. En face, personne n’était dupe mais la gestion des bâtiments qui abritent nos services est devenue un problème sécuritaire récurrent. Des efforts restent à faire et non des moindres. Le centre des nageurs de combat situé dans la presqu’ile de Crozon, dispose de bâtiments administratifs accolés à une maison civile qui loue des chambres à des saisonniers. Et ce ne sont pas forcément des locaux connus de tous qui passent quelques semaines parfois à cet endroit. A titre d’exemple, l’été dernier, un étudiant russe qui prétendait travailler dans un restaurant du coin y était logé. Leurs fenêtres donnent sur le parking et la cantine qui est fréquenté par une partie de cette unité très spéciale dont l’identité des militaires présents doit être protégée. Cette anomalie (un bâtiment civil accolé à un site militaire sensible) a été signalée dès le déplacement des nageurs de combat d’Aspreto à Quélern.

 

Les limites de la loi sur le renseignement

L’ancien Garde des Sceaux de François Hollande, Jean-Jacques Urvoas, ainsi que son conseiller Floran Vadillo estimaient avoir fait un grand pas dans la construction d’un cadre légal aux activités des services de renseignement. Rappelons son principe fonctionnel : la mise en œuvre des techniques de renseignement est soumise à l’autorisation du Premier ministre, après avis d’une autorité administrative indépendante. En apparence la loi précise le cadre dans lequel les services de renseignement sont autorisés à recourir à des techniques de recueil de renseignements autrefois permises dans un cadre judiciaire[4]. Mais dans la pratique, que se passe-t-il ? En ce qui concerne le contre-espionnage, le fait de mettre dans la boucle plusieurs personnes à des niveaux différents pour opérer sur le terrain, crée de facto une vulnérabilité latente dans la protection du secret qui doit entourer la menée des missions de contre-espionnage. Alors qu’auparavant la prise de décision se faisait dans un cercle beaucoup plus retreint. L’autorité interne de la DST prenait parfois en temps réel une décision opérationnelle pour mettre en œuvre une opération contre les agents d’une puissance étrangère opérant sur le territoire national. Le processus de décision était lors très compartimenté et verrouillé. Autrement dit, les agents du contre-espionnage en action se sentaient en sécurité pour opérer sur le terrain.

Aujourd’hui, ce n’est plus possible. La demande doit suivre un parcours qui prend du temps et qui rend vulnérable l’objectif de la mission à cause du risque potentiel de fuite. Trop de personnes sont au courant. Les centrales de renseignement d’Etat, du niveau de la Russie ou de la Chine, sont un adversaire beaucoup plus performant, intrusif et coriace qu’un groupe terroriste de quelque nature qu’il soit. Cette évidence ne peut malheureusement être comprise que par ceux qui ont une expérience pratique du combat de l’ombre. Ce n’était pas le cas de Jean-Jacques Urvoas et de son conseiller Floran Vadillo. Ces politiques croyaient bien faire en mettant un pare-feu pour que ne se renouvelle pas une dérive comme la pause des micros dans les locaux de Canard Enchaîné. Et cette intention était louable. En revanche, sur un strict plan opérationnel, la loi sur le renseignement a fortement porté atteinte aux capacités opérationnelles du contre-espionnage, en particulier dans le domaine vital du contre-espionnage offensif.

Dans le monde dangereux qui nous entoure, il semble nécessaire que le pouvoir présidentiel se repenche sérieusement sur le sujet. Les puissances étrangères qui manœuvrent sur le territoire, ne se contentent plus de faire de l’espionnage classique, elles agissent désormais sur des champs d’action beaucoup plus étendus. La loi sur le renseignement ne nous permet plus que de suivre les actions intrusives de l’adversaire et non plus de les contrer. Or pour être respecté par ces puissances, il faut être craint.

 

 

Christian Harbulot

 

 

[1] Jean Guisnel, Rémi Kauffer et Roger Faligot, Histoire politique des services secrets français, de la seconde guerre mondiale à nos jours, Paris, La découverte, 2012.

[2] Jean-Christophe Notin, Le maître du secret, Paris, Taillandier, 2018.

[3] Paul-Louis Voger, Je ne pouvais rien dire, Paris, L’archipel, 2018.

[4] Balisage de véhicule, sonorisation de lieux privés (micros), captation d’images dans des lieux privés, captation de données informatiques, accès aux réseaux des opérateurs de télécommunications pour le suivi d’individus identifiés comme présentant une menace terroriste.