Les terres rares dans le Pacifique, nouveaux enjeux économiques ou levier d’influence ?

Les terres rares dans le Pacifique, nouveaux enjeux économiques ou levier d’influence ?

 

La confirmation a été donnée en début d’année 2018, un nouveau gisement de terres rares a été trouvé dans les eaux japonaises à 2 000 km au Sud de Tokyo, avec une capacité de 16 millions de tonnes. Ce gisement sous-marin en terre japonaise, qui s’inscrit dans un marché faiblement médiatique, opaque et complexe, pourrait faire basculer l’échiquier économique qui est aujourd’hui majoritairement sous domination Chinoise. Cette découverte est-elle une attaque informationnelle en vue d’un rééquilibrage du marché en faveur des Japonais ou une avancée stratégique dans cette guerre aux ressources ?

Les terres rares un petit marché en devenir

Les terres rares ne sont pas des terres mais des métaux, 17 précisément, qui plus est ne sont pas rares mais défini comme tel dans le tableau de Mendeleïev. Les plus utilisés sont le Cérium (40,2 %), le Lanthane (27,8 %) et le Néodyme (17,6 %). On observe une dépendance à ces matériaux qui est en train de naître au travers des nouveaux « terrivores » issus principalement des nouvelles technologies : Eoliens, panneaux solaires, microprocesseurs, intelligence artificielle, le nucléaire, la défense avec les armes de ciblage, radars etc… Aujourd’hui, le marché des terres rares, bien que très diversifié, reste un tout petit marché en termes de volume (5 milliards de dollars) et ne peut comporter qu’un très petit nombre d’acteurs en raison de coûts de production importants. En 2015, la faillite d’une société américaine, Molycorp, qui était l’une des seules à produire en dehors de la Chine, en est la parfaite illustration.

Quid des acteurs ?

S’il est estimé que le territoire de la Chine ne recèle que 50 % des réserves mondiales connues à ce jour, Pékin contrôle aujourd’hui 95 % de la production de terres rares vendues dans le monde soit 105 000 tonnes en 2016. Pour comparaison, en Australie, la société Lynas Corp. seul vrai concurrent, a produit seulement 16 000 tonnes d’oxydes de terres rares la même année. En Russie, Solikamsk Magnesium Works qui exploite un gisement de loparite a produit 3 603 t d’oxydes de terres rares. La Russie qui de son côté a annoncé en 2013 vouloir créer « des réserves d’urgences de toutes les ressources nécessaires à un horizon 10-15 ans », les terres rares étant incluses. De son côté, une étude montre que le Japon, est déjà engagé depuis 2011 dans une « stratégie terres rares » à long-terme, en étudiant comment exploiter, développer et trouver des alternatives dans un but de souveraineté.  La société civile, jusqu’à aujourd’hui s’insurge massivement contre le monopole de la Chine, néanmoins il est plus surprenant d’observer qu’elle ne s’exprime que rarement des conséquences environnementales, bien que l’extraction chinoise émette 2000 tonnes de déchets toxiques pour 1 tonne de terre rare, exception faite notamment des études comparatives des bruits sonores engendrés par les extractions et l’échouage massif de baleines sur les côtes australiennes qui aujourd’hui sont des signaux faibles sans résonance. Demain, ces signaux faibles pourraient-ils potentiellement devenir des éléments majeurs dans le cadre d’une attaque informationnelle reprises et exploitées à l’encontre au Japon ?

 

Les enjeux du nouveau gisement Japonais

Le monopole de la Chine est tel qu’en 2010 dans le conflit pour les îles Senkaku,à la suite à la détention d’un capitaine de chalutier chinois par les Japonais, la Chine a décidé d’arrêter la livraison de terres rares au Japon pendant deux mois, afin de faire pression, malgré le fait qu’elle nie l’embargo auprès de l’OMC qui la menace de sanction économique. Le pouvoir chinois s’est-il servi sciemment de l’arme des « terres rares » comme instrument de guerre économico-diplomatique ou de démonstration de puissance ?

Outre le conflit sino-japonais, on voit l’émergence de l’intelligence artificielle se développer fortement, les pressions environnementales de la société civile poussent les acteurs énergétiques vers les énergies renouvelables, la stratégie de la Chine est d’aller vers le tout électrique automobile. Tous ces produits sont dépendants en partie des terres rares, on peut donc justement se demander si la Chine ne possède pas un avantage non plus informationnel mais stratégique au travers de ce monopole ? Par exemple, en privant en terres rares un pays afin de le limiter dans la production d’intelligence artificielle ? La découverte en 2018 du gisement dans les eaux japonaises permettrait une mise en concurrence de la Chine, un rééquilibrage des forces et une potentielle baisse du prix des matières. Bien que prometteur, nous pouvons noter que le gisement est pour l’heure une stratégie informationnelle pour les Japonais. En effet, il est important de mettre en parallèle que ce gisement est encore loin d’être exploitable1. Par ailleurs, les techniques actuelles permettent seulement une extraction des boues à 3000 mètres maximum de profondeur, aucune technique rentable n’existe pour exploiter ce type de gisement, situé à 5000m de profondeur. L’effet d’annonce permet au Japon, qui s’est donné 5 ans pour sortir les premières extractions, d’avoir une nouvelle carte en main dans sa guerre économique historique avec la Chine.

 

La France, un intérêt dans les terres rares dans le pacifique ?

Au milieu de cette guerre économique informationnelle sino-japonaise, la France n’a pas de production de terres rares, bien qu’elle soit présente dans la chaine de valeur au travers du traitement chimique via le brevet de Solvay-Rhodia qui les achète partiellement séparées à prix d’or, aux Chinois. Elle tente par ailleurs au travers de start-up (Ajelis) le recyclage des terres rares, sur un marché quasi-inexistant. Concernant l’extraction de matière première, pour compléter la chaîne de valeur, la France avec le deuxième territoire maritime mondial dont 6,8 millions de km² dans le Pacifique (Polynésie-Française ; Nouvelle-Calédonie ; Wallis et Futuna et l’île de Clipperton) aurait une carte à jouer avec l’évolution des techniques d’extractions, cependant aucun des acteurs français tel que Eramet et Areva, n’en n’ont les moyens. Pour exemple, Sur  l’île  de Tahaa,  en  Polynésie  française,  il  existe  des  gisements en  Terres  Rares dans  les  laves  volcanique. De plus on constate que, la végétation locale du gisement japonais est sensiblement la même que celle des fonds sous-marins calédoniens situés seulement à 5 000 km… La chute des prix entre 2011 et 2015 et le fort coût d’investissement a rendu peu probable un  quelconque intérêt économique sur ce sujet à court terme. La montée de la demande des terres rares et les intérêts vitaux des nouvelles technologies produites à partir de terres rares, relance la problématique de l’intérêt de souveraineté future au travers de la sécurisation de la ressource via la construction, par exemple, d’une mine européenne dans le Pacifique ou d’un stock tampon.

 

Hubert Roche

 

2 « Rien ne dit que la totalité du gisement pourra être extraite de manière économique » et « de façon compétitive par rapport aux gisements terrestres« , juge Mark Hannington, géologue au Geomar (Helmholtz Centre for Ocean Research) de Kiel en Allemagne