L’astroturfing « 4.0 » : entre influence digitale et cyberguerre

L’astroturfing « 4.0 » : entre influence digitale et cyberguerre

 

L’astroturfing renvoie à une technique d’influence voire de propagande exploitée à des fins publicitaires, économiques, politiques ou via des campagnes de relations publiques, en simulant sur les réseaux sociaux la viralité d’une opinion populaire, l’impression d’un comportement spontané et indépendant, tout en obérant son caractère commandité. Ce mécanisme de manipulation, consistant donc à feindre un mouvement citoyen venu de la base (« grassroots movement[1]  »), fait référence à la pelouse artificielle de la marque AstroTurf. C’est en 1986, soit vingt ans avant la création de Twitter, que le sénateur démocrate texan Lloyd Bentsen en consacre le terme et la pratique, en référence à la marque de revêtement synthétique utilisée dans les stades.

L’astroturfing n’est donc pas un phénomène récent, bien au contraire. Le président Richard Nixon faisait ainsi envoyer par l’entremise de son cabinet une multitude de missives louant sa politique au courrier des lecteurs des principaux médias américains. Plus récemment encore, en 1990, le faux témoignage[2] de la fille de l’ambassadeur du Koweït aux Etats-Unis mis en scène à la télévision par ces derniers, permit de déclencher la première guerre du Golfe … Dans le domaine du marketing, l’industrie du tabac[3] est tout aussi coutumière de ce genre de subterfuge, fabriquant de toutes pièces des associations « de paille » censées protéger le droit de ses consommateurs américains. Toutefois, les États-Unis ne revendiquent pas pour autant la paternité de ce stratagème, ni l’exclusivité. L’Angleterre de Jacques Ier [4] n’a pas été en reste avec la conspiration des poudres[5], attentat manqué en 1605 contre le monarque. De même, William Shakespeare dans sa pièce de théâtre Julius Caesar[6] nous renvoie peut-être aux prémices de l’astroturfing : la fausse révolte grandissante de la population envers César, et orchestrée par Cassius, a fini par convaincre Brutus[7] de se joindre à la conspiration emmenée par un groupe de sénateurs contre l’Imperator.

L’astroturfing, connait depuis quelques années une profonde mutation et un développement sans précédent, essentiellement liés à la mondialisation, au numérique, et subséquemment, à l’intelligence artificielle. Ce gap technologique et cette sophistication font entrer cette pratique dans un nouveau paradigme, le 4.0, répliquant ainsi la portée du dispositif, mais également dans celui de la propagation fulgurante et inquiétante de la désinformation ou « fake news » dans le but de nuire à sa cible. Ce procédé peut être assimilé à une « cyber-arme » de destruction massive des démocraties.

En raison de la complexité croissante de l’astroturfing, de son caractère protéiforme, de la multiplicité des acteurs entrant en jeu, et de la mosaïque de stratégies déployées par ces derniers, l’approche de cette analyse se veut holistique afin d’appréhender l’ampleur du phénomène, tant sur le plan théorique que concret.

 

Leïla Sarfati

[1] En anglais américain.

[2] Cf. Annexe II.

[3] Cf. Annexe III.

[4] Jacques Stuart (19 juin 1566 – 27 mars 1625) est roi des Écossais sous le nom de Jacques VI à partir du 24 juillet 1567, ainsi que roi d’Angleterre et d’Irlande sous le nom de Jacques Ier (James I Stuart en anglais) à partir du 24 mars 1603.

[5] La conspiration des poudres (actuellement appelée en anglais Gunpowder Plot, auparavant Gunpowder Treason Plot) est un attentat manqué contre le roi Jacques Ier d’Angleterre et le Parlement anglais par un groupe de catholiques provinciaux anglais.

[6] Probablement écrite en 1599 et publiée pour la première fois en 1623. Relate la conspiration contre Jules César, son assassinat et ses conséquences.

[7] Brutus ne s’en est trouvé convaincu qu’à cause de lettres factices supposées émaner de citoyens romains, manifestant leur hostilité envers l’Imperator. En réalité ces missives avaient été composées par Cassius dans différentes écritures …

 

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