Existe-t-il une volonté chinoise de dominer le transport mondialisé de l’électricité ?

Existe-t-il une volonté chinoise de dominer le transport mondialisé de l’électricité ?

 

En 2017, la Chine est devenue le premier pays producteur d’électricité au monde, avec plus de 24% de la production mondiale, supplantant ainsi les Etats Unis d’Amérique. Pour réussir à prendre une position dominante dans le monde des producteurs d’électricité, la Chine a misé massivement sur l’essor de ses infrastructures énergétiques[1]. Ces investissements ont permis de créer des géants de l’énergie dont la China three Gorges Corporation (CTGC) qui est devenue n°3 mondiale de la fourniture d’électricité en 2017. Depuis 2018 le rapprochement de China Guodian Group et du géant de l’énergie charbonnière Shenhua Group permet à la Chine de passer devant EDF.

 

L’effort chinois

La Chine a investi plus de 452 milliards de dollars entre 2013 et 2018 à l’étranger dans le secteur de la production et de la distribution d’énergie.  Ces montants ne prennent pas en compte l’ensemble des sommes engagées dans l’amont de la filière, investissement qui contribue à la production d’énergie et le développement d’une vraie souveraineté énergétique, dans laquelle la Chine investit tous azimuts. En effet, la Chine investit massivement dans les matières premières permettant le développement des énergies qu’elles soient fossiles ou vertes, par exemple dans les terres rares indispensable à la construction des panneaux solaires que ce soit au Groenland ou surtout dans la fameuse mine de  Mountain Pass[2]. Mais aussi dans les Hydrocarbures avec des parts dans les champs de South Pars en Iran, en lieu et place de Total, ou dans le méga projet Arctic LNG2.

Les 452 milliards engagés ont été investis dans :

 

Pour pouvoir électrifier le monde, la Chine a développé l’ultra haute tension. Comme son nom l’indique il s’agit d’utiliser des tensions suffisamment élevées pour pouvoir alimenter en électricité sur de longue distance. Plus la tension est élevée, plus la perte de charge sur la ligne est réduite. On peut dès lors apporter la lumière sur des milliers de kilomètres, comme par exemple l’exportation de plus de 4000mW depuis Chine vers le Pakistan, jusqu’au foyer le plus reculé qui pourra ainsi  être raccordé au réseau central. Ce dispositif fonctionne aussi pour importer de l’énergie depuis un point lointain comme l’Allemagne qui a importé de l’électricité depuis la Chine grâce à ce réseau en 2016, créant ainsi une véritable autoroute de l’énergie.

Ce qui signifie que demain un pays en déficit énergétique pourra se fournir en énergie auprès d’un autre, même si ce pays est situé à des milliers de kilomètres de lui, mais disposant d’une production conséquente.

 

Les enjeux géopolitiques du réseau ultra haute tension

Pour faire fonctionner l’ultra haute tension il faut une production d’électricité, un réseau de distribution et des relais de gestion et de contrôle.  Ces réseaux mondiaux risquent de passer à travers plusieurs pays dont certains ne sont pas forcément alliés, et donc génèrent des enjeux géopolitiques conséquents. La Chine a affiché un vrai volontarisme dans le développement du réseau, afin de créer un réseau mondial  par le biais de rachat et de partenariat stratégique  avec par exemple 9 milliards d’euros investis dans EDP (énergéticien portugais) par CTGC dès 2011, ou de la proposition de rachat de 20% de l’Allemand 50 Hertz. L’ultra haute tension fait partie intégrante de la doctrine des nouvelles routes de la soie et est défini comme une « stratégie nationale » selon Xi Jiping. L’ex dirigeant de China State Grid Corporation (CSGC) [3]explique que « de 2020 à 2030, il s’agira de promouvoir l’interconnexion entre les continents ». Cette interconnexion est comme le précise la banque d’import-export de Chine « une priorité personnelle de Xi Jiping ». Pour ce faire, la Chine a investi, comme le souligne le Financial Times, dans plus de 83 projets dans le monde en 2018 et créé plus de 37 000km de réseau Ultra Haute Tension dans le monde à ce jour. Le développement de ce réseau comme l’explique Xu Yi-Chong[4] dans Sinews of power, ne signifie pas que les entreprises chinoises posséderont ou feront fonctionner l’intégralité du réseau. Il semble en effet impossible de dominer l’ensemble du réseau, mais quant à tenter de le contrôler même de loin, la question reste en suspens. Notons au passage que la ville d’Anvers a mis son véto au rachat de 14% de public de gaz et d’électricité des Flandres par CSGC en mars 2016.

 

L’imposition d’une norme mondiale sur l’ultra haute tension

Comme dans le cadre d’internet pour avoir un réseau unique et mondial, il faut pouvoir avoir un système homogène, accepté, et reconnu de tous. A part la Chine, seules quelques entreprises telles que Siemens, ABB et Alstom (sur la partie Grid), ont démontré leurs capacités à déployer la technologie. Mais force est de constater que la Chine est en train d’imposer son rythme, et plus encore sa norme. Le partenariat léonin signé entre CSGC et Alstom grid en est une illustration, puisque le groupe français a dû s’adapter aux standards chinois déjà en place, du fait de l’importance du réseau développé par les Chinois. Cette position a été défendue auprès de l’organisme international de régulation l’IEEE. Une telle dynamique de normalisation permet au producteur d’imposer sa cadence, mais aussi son standard. Ce qui lui assure un leadership et un pouvoir de contrôle, et donc concourt au même titre que la concentration des opérateurs, à centraliser le réseau mondial de demain en un seul pôle. Ainsi malgré cette revendication pacifique, ou d’absence officielle de contrôle, on peut se poser la question de la réalité du contrôle et de sa concentration dans les mains d’un seul Etat.

Cette volonté de concentration de la production et distribution de l’énergie par l’Etat chinois peut-elle conduire à fournir ou ne pas fournir l’électricité à un acteur en fonction des relations entretenues entre celui qui fournit (ou ses alliés) et celui qui consomme ? La pression exercée par la Chine sur le Japon à propos des terres rares en 2011-2012 a été un premier signal d’alerte. Dans le même ordre d’idées, on peut citer le débat qui a eu lieu en Australie concernant le risque de contrôle du réseau 5G par des opérateurs chinois.

 

La passivité apparente de l’Europe

L’absence de réaction globale est un vrai motif d’interrogation sur le sujet quand on constate :

L’absence de création de standards européens basés sur le savoir-faire des champions européens peut apparaître à terme comme un point faible par rapport à la concurrence de l’industrie électrique chinoise.

Concernant la concentration progressive de la production et de la distribution, les réactions sont pour l’instant marginales. Les dernières réactions datent de la vente par la Grèce (imposé par le FMI, et l’UE) de ses monopoles d’Etat lors de la crise. L’Union Européenne a décidé de sacrifier le 6 septembre 2018 la filière solaire. La suppression des barrières tarifaires envers la Chine, alors que L’Inde et les Etats Unis d’Amérique les renforcent, soulève la question de la finalité de la politique européenne.

 

B. Berard

 

Pour aller plus loin sur le sujet

 

Notes

[1] Mise en service d’un EPR contribuant à faire de la Chine une puissance nucléaire civile de premier plan. Construction d’une série de barrages dont le plus emblématique est celui des trois gorges. Développement de nombreux projets éoliens et solaires tel que la fameuse ferme solaire de Panda Green Energy dont les images ont fait le tour des réseaux sociaux écologiques.

[2] Plus grosse mine au monde de terre rare, en Californie rachetée en 2018 par un fond d’investissement Chinois

[3] Principal distributeur d’électricité ultra haute tension.

[4] Professeur à l’université de Griffith en Australie.