Journalisme d’investigation et guerre de l’information en Afrique

Journalisme d’investigation et guerre de l’information en Afrique

 

 

Depuis 2012, l’ONG Global Witness s’intéresse aux liens troubles qu’entretient le géant du commerce des matières premières Glencore à l’homme d’affaire Dan Gertler dans le domaine minier en République démocratique du Congo. Ceux-ci sont restés relativement sibyllins jusqu’à la diffusion des « Panama Papers » en avril 2016, suivie par celle des « Paradise Papers » en novembre 2017. Lors de ces deux révélations, le consortium international des journalistes d’investigation ICIJ y a joué un rôle prépondérant.

 

Les attraits miniers de la République démocratique du Congo 

La République démocratique du Congo (RDC) est un pays connu pour son potentiel minier. Dans ses entrailles, c’est 1100 substances différentes qui s’y côtoient. Parmi ces richesses enfouies, on y exploite principalement l’argent, le cobalt, le cuivre, le diamant, l’or, le tantale, l’uranium, etc… Selon un document de l’ANAPI, la RDC possédait en 2016 10% des réserves de Cuivre (utilisation : télécommunications, bâtiment, transports, énergie et énergies renouvelables) et 34% des réserves de Coltan du monde. Ce dernier minerai est une source importante pour la production du Tantale (surtout utilisé dans la fabrication de condensateurs pour les équipements électroniques) et, plus accessoirement, du Niobium. Malgré cette manne, son économie est défaillante. Celle-ci est souvent justifiée par la « malédiction des matières premières ».

Dan Gertler débarque en RDC à l’âge de 23 ans. C’est en 1997, dans un pays en guerre, que ce petit fils de diamantaire prend pied dans ce pays d’Afrique, qui est encore dirigé, pour quelques mois, par le dictateur Joseph-Désiré Mobutu, plus connu sous le nom de Mobutu Sese Seko «le  Léopard de Kinshasa ». Sachant que Laurent-Désiré Kabila, l’homme défiant le régime en place, a cruellement besoin d’armes pour terminer sa révolution et renverser Mobutu, Gertler l’approche. Les deux hommes s’entendent. Dan Gertler lève la somme de 20 millions pour soutenir l’insurrection et obtient en retour, une fois la prise de pouvoir effectuées par Kabila, un quasi-monopole sur les diamants produits sous le contrôle du gouvernement. Suite à l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila, en janvier 2001, Dan Gertler amadoue son fils Joseph devenu président à son tour. Il l’a rencontré lors de la deuxième guerre en RDC (1998-2003) sur la ligne de front, dans la région du Katanga. Par ce biais, Gertler arrive à se rapprocher de l’un de ses plus proches conseillers Augustin Katumba Mwanke, qui a la main mise sur la gestion des matières premières congolaises. Début 2000, c’est lui-même qui offre à Dan les clefs du « coffre congolais ».

Dans les années 2000, Dan Gertler ouvre une multitude de sociétés actives dans l’extraction du diamant, du Cuivre ainsi que du Cobalt. Parmi celles-ci, il faut citer Fleurette Groupe et Fleurette Properties, Global Enterprises Corporate (GEC) – partenariat avec Gécamines (Générale des carrières et des mines)– ainsi que Nikanor plc.

 

Liaisons dangereuses dans le jeu des acteurs

C’est à partir de 2007 que Glencore et Dan Gertler se rapprochent. Ce partenariat permet à l’entreprise basée en Suisse de renforcer son emprise sur les actifs miniers dans un des pays classés par l’ONU comme l’un des moins développé au monde. Tout commence avec la formation d’un consortium entre Glencore et Dan Gertler, ainsi que d’autres actionnaires dans le capital de Nikanor. Cela étant, le but caché de ces deux protagonistes était de prendre le contrôle de Nikanor. Au travers de cette méthode, les deux associés réussissent à devenir des actionnaires importants. Glencore arrive même à s’octroyer le pouvoir de révoquer ou de nommer les membres du directoire de l’entreprise, ainsi qu’à obtenir les droits de commercialisation de tous les minerais produits. La prise de contrôle de Nikanor par les deux intéressés a été entérinée en juin 2007.

Cela étant, les ambitions de ces deux protagonistes étaient déjà tournées vers l’acquisition de Katanga Mining, dont le potentiel était de devenir le plus important/grand producteur de Cuivre du continent africain et le plus gros producteur de Cobalt au monde. Ce fut chose faite, en novembre 2007, lorsque Glencore et Dan Gertler, prétextant vouloir aider Katanga Mining en difficultés financières, ont réussi à forcer la fusion de celle-ci avec Nikanor et ainsi devenir actionnaire majoritaire de Katanga. Grâce à ce partenariat avec Glencore, Dan Gertler devient un partenaire incontournable dans presque chaque transaction majeure de mine de Cuivre en RDC.

 

L’utilité des Panama et des Paradise Papers

Les relations entre Dan Gertler et Glencore ont toujours été entourées d’une certaine opacité. Toutefois, cela n’a pas empêché Global Witness de s’y intéresser de près. En 2012 déjà, celle-ci prévenait les actionnaires de Glencore d’un risque de corruption via Dan Gertler dans les transactions minières effectuées en RDC. En 2014, l’ONG a produit un article sur les rapports entre Gertler et Glencore tout en leur demandant de s’expliquer sur ces dernières. Les deux entités ont répondu par le biais de communiqués (Glencore, représentants de Dan Gertler), tout en précisant que les transactions entre les deux parties avaient été menées en toute indépendance et que les exigences avaient été respectées.

Bien que rapportées par Global Witness, les relations effectives entre Glencore et Dan Gertler n’avaient jamais été étayées par des documents évoquant clairement les transactions entre les deux parties. C’est suite aux révélations parues en 2016 dans les « Panama papers » (Dan Gertler, roi du Congo et de l’offshore) et confirmées en 2017 dans les « Paradise Papers» (comment Glencore s’est emparé d’une mine de cuivre en RDC) que ces liens ont pu être mis en évidence. Face à cette tautologie et sentant le vent tourner, Glencore décide de lâcher son partenaire en RDC en janvier 2017 déjà en lui rachetant, pour la modique somme d’un demi-milliard de dollars, les participations de Fleurettes dans les mines de Cuivre et de Cobalt en RDC.

Reste à savoir si ce divorce est réel et définitif ou juste d’apparence et si l’attrait des bénéfices par l’intermédiaire de montages financiers toujours plus complexes leur permettra de continuer leurs activités sous le couvert de l’anonymat, du moins pour un certain temps. Et surtout, quel sera le prix à payer pour ces affaires douteuses passées.

L. Nolins


Sources :