Stratégie des grands groupes français sur le marché russe

Stratégie des grands groupes français sur le marché russe

 

 

La Russie est un pays clés pour les acteurs français du CAC40. De grands leaders tels que Total et Vinci, entretiennent d’étroites relations avec les oligarques russes, assumant ainsi une certaine proximité avec le Kremlin, et ce en dépit des controverses sur des sujets tels que la Syrie ou la position du président Poutine vis-à-vis des extrêmes droites européennes.  La distance politique affichée par les patrons français est-elle crédible ? Les intérêts économiques peuvent-ils être séparés des opinions politiques ?Première à comprendre cet enjeu majeur, la communauté française des affaires qui en dépit des tensions politiques actuelles marque son fort intérêt pour le marché russe. Selon Alexandre Tourov, représentant commercial russe en France, le volume des investissements français en Russie a dépassé la barre des 15,2 milliards de dollars.  L’illustration de l’envergure de la politique économique de la France envers la Russie passe par certains projets qui en dépit de leurs discrétions sur la scène médiatique représentent des contrats de plusieurs millions d’euros mais impliquent également des acteurs clés appartenant aux plus hautes sphères politiques et économiques, à l’instar du projet YamalLNG.

 

Projet Yamal LNG, la richesse minière et énergétique de la Russie à l’honneur !

Le projet YamalLNG, c’est 27 milliards de dollars consacrés à l’extraction gazière et à l’exploitation industrielle de vastes gisements d’hydrocarbures dans le grand Nord.  De grands acteurs français tels que Total, ou bien Vinci, alliés à certains oligarques russes sont les piliers de ce projet. Nous retrouvons donc à la tête de ce projet pharaonique Total, qui en contrôle 20%, mais aussi 16% de Novatek, l’entreprise gazière russe qui détient la majorité de YamalLNG et qui a été crée pour l’exploitation gazière de la péninsule.  Le groupe Total, n’est pas la seule firme française impliquée dans ce projet pharaonique, le groupe Vinci, géant de la construction a réalisé les cuves destinées au stockage du gaz liquéfié.  Technip entreprise française fusionnée avec l’américaine FMC spécialisée dans le management de projets, l’ingénierie et la construction dans le domaine de l’énergie se sont chargées de l’usine de liquéfaction pour un budget total de 4,5 milliards d’euros.

 

La Russie première réserve pétrolière de Total

Pour Total et les autres entreprises françaises impliquées dans le projet Yamal LNG, les enjeux sont stratégiques d’où la détermination avec laquelle les parties prenantes se sont accrochées à sa réalisation. La conjoncture actuelle avec d’une part la crise ukrainienne et d’autre part les sanctions économiques imposées par l’Occident, ont obligé Total et Novatek à trouver une solution de financement sans transaction en dollars et sans impliquer des acteurs américains afin d’échapper au fameux principe d’extraterritorialité du droit américain. Résultat, la Russie est aujourd’hui le premier pays contributeur aux « ressources prouvées » d’hydrocarbures de Total.

Par ailleurs, Yamal LNG n’est qu’un exemple des projets franco-russes alliant ressources énergétiques, savoir faire et industrie. Engie et EDF se chargent de leur côté d’accueillir le gaz liquéfié transporté par bateau depuis l’Arctique dans les terminaux français, mais sont également impliqués dans la stratégie géopolitique gazière de la Russie via des gazoducs visant à contourner l’Ukraine et l’Europe centrale.  Le projet Nord Stream 2 est l’exemple parfait de l’implication de la France aux plus hauts niveaux des intérêts russes, c’est d’ailleurs dans ce sens que les dirigeants se sont engagés à assumer à hauteur de 10% les capitaux engagés. Notons d’ailleurs que Nord Stream 2 est actuellement l’objet d’un bras de fer entre la Russie et la Commission européenne.

 

Une stratégie d’influence orchestrée dans les règles de l’art 

La Russie, forte de ses compétences reconnues dans le domaine de l’influence, a su depuis de nombreuses années mettre en place une « russosphère » sur les différents milieux français composée de soutiens plus ou moins assumés au président Poutine parmi les hommes politiques français, le cercle des grands hommes d’affaires, les médias francophones pro Kremlin comme RT ou Sputnik, mais aussi les milieux universitaires. Un mélange hétérogène où se rencontrent et se mêlent associations et autres institutions œuvrant pour la prospérité des relations économiques entre les deux pays à l’image de la chambre de commerce et d’industrie franco-russe.

 

Les patrons français maintiennent leur influence sur le marché russe. 

En dépit du climat actuel, des sanctions américaines et européennes ainsi que des nombreuses controverses sur la position de la Russie dans le conflit syrien, les grands patrons français continuent à œuvrer pour de bonnes relations avec le gouvernement russe. L’illustration la plus récente n’est autre que la rencontre organisée fin janvier entre le président Poutine grand maître de cérémonies de ce bal franco-russe et les patrons de Danone, Dassault aviation, Thales, Pernod Ricard, Crédit agricole, Leroy-Merlin, Renault, Sanofi, Schneider Electric, Air liquide et Total, les principaux groupes français implantés dans le pays. Des rencontres principalement initiées par la Chambre de commerce franco-russe, coprésidée par Guennadi Timchenko et Patrick Pouyanné, deux acteurs actifs de Yamal LNG, et dont le but n’est autre que la pérennité des intérêts des deux parties, mais aussi d’encourager les partenariats stratégiques dans les domaines de l’énergie principalement. Ce type de manifestation représente également un signal fort envoyé à l’opinion russe et aux dirigeants européens ; la situation géopolitique et la complexité du champ informationnel ambiant ne freinent en rien les intérêts économiques et la prospérité du business pour la France sur un marché russe stratégique et incontournable.

 

La diplomatie du business face à la diplomatie classique

À y regarder de plus près, les frontières entre la politique et l’économie sont souvent très opaques. En effet les politiques et les sanctions imposées par l’Occident sur la Russie ne découragent en rien d’ambitieux projet et de fructueuses implantations de grands groupes français dans le pays des oligarques. Le tout est de savoir manier une stratégie informationnelle qui respecte les politiques officielles de restrictions sans offenser les décideurs économiques et politiques de la Russie qui ne sont pas à l’abri de coups d’éclat et autres déclarations incendiaires aux medias.

Malgré les fortes tensions entre l’Occident et le pays de Vladimir Poutine suite à l’affaire Skripal et aux frappes occidentales en Syrie, Emmanuel Macron a décidé de maintenir sa visite d’État en Russie, à l’occasion du Forum international économique de Saint-Pétersbourg (SPIEF), qui s’est tenu du 24 au 26 maiLe Forum économique international de Saint-Pétersbourg, plus grande conférence économique organisée en Russie chaque année. Réunis chefs d’État, ministres des finances mais aussi grands patrons russes et étrangers, avec comme objectif officiel discuter et échanger sur les différents problèmes économiques reliés à la Russie et à ses différents marchés.

La 22ème édition de ce forum s’est tenue du 24 au 26 mai 2018 avec la France et le Japon en invités d’honneur, l’occasion pour la France de mettre en lumière les fleurons de son industrie telle qu’Air liquide, Auchan, Danone, Engie ; Michelin, Sanofi, Schneider Electric, Servier, Société générale, Technip FMC et Total. Mais le forum de Saint-Pétersbourg fut également l’opportunité pour Paris de montrer que ses intérêts étaient loin de toujours coïncider avec ceux de Washington et que l’alliance avec Moscou est hautement stratégique pour l’industrie française.

Même si la France peine toujours à trouver le bon équilibre entre coopérations pro-russe et sanctions américaines, ses entreprises, elles, ont clairement choisi leur stratégie russe à savoir celle des relations économiques durables, de la sécurité énergétique, et d’une vision à long terme privilégiant les intérêts des deux parties.

 

Célia Ayoub