Chronique d’un rapport de Force : comment Holcim s’est approprié Lafarge

Chronique d’un rapport de Force : comment Holcim s’est approprié Lafarge

 

 

 

En avril 2014 les deux géants du ciment Lafarge et Holcim annoncent leur projet de fusion. Dans un monde de plus en plus compétitif, ce rapprochement a pour but de contrebalancer les géants des pays émergeants : le groupe chinois Anhui Conch et le groupe mexicain Cemex. Avec une production de 205 millions de tonnes de ciments pour Lafarge et de 174 millions de tonnes pour Holcim, cette fusion doit donc consacrer l’union entre le deuxième et troisième plus gros producteur de ciment au monde.

A l’époque ce rapprochement apparait comme logique, car il ne devait en résulter que des effets bénéfiques. En effet, les deux groupes montrent alors une certaine complémentarité dans leurs organisations, non seulement au niveau de leurs présences géographiques, mais aussi dans leurs atouts, Holcim étant d’une efficacité commerciale à toute épreuve et Lafarge disposant d’une grande capacité d’innovation. Au vu des chiffres de 2014, moment de l’annonce de cette fusion, les deux entreprises présentent également des résultats relativement similaires, avec un chiffre d’affaires avoisinant les 15 milliards d’euros pour Lafarge, et 16 milliards pour Holcim. Cette proximité est par ailleurs renforcée par une production de ciment quasiment équivalente, et une proximité culturelle importante, Holcim étant un groupe Suisse et Lafarge un groupe Français. En raison de ces différents éléments, ces deux géants de l’industrie du ciment auraient donc dû se diriger vers « une fusion entre égaux ».

Cette « fusion entre égaux » devait ainsi se concrétiser par l’égalité dans le taux de change financier des actions des deux entreprises, une action Lafarge correspondant à 1 action Holcim lors du processus de fusion. Le duo exécutif de la nouvelle entité devait être incarné par Bernard Fontana (PDG français d’Holcim), qui deviendrait le futur président du groupe, et Bruno Lafont (PDG de Lafarge), appelé à être le Directeur Général du groupe. Ce dernier déclarant d’ailleurs à l’époque « personne ne rachète personne ».

Les conditions ici présentées, datant de 2014, laissent donc présager d’un rapprochement entre égaux, avec une direction partagée et une équivalence dans les actions financières. Cependant dès 2015 ces conditions sont rediscutées, Holcim s’arrogeant progressivement la part du lion, entrainant ainsi la lente et inéluctable perte de pouvoir de Lafarge dans ce groupe en création.

 

Le début de l’offensive d’Holcim

La fusion des entreprises Lafarge et Holcim est négociée en à peine deux mois par Bruno Lafont, alors PDG de Lafarge, et Rolf Soiron, Président du Conseil d’Administration de Holcim en 2014. A l’aulne de cette négociation il parait alors logique que Bruno Lafont devienne la tête opérationnelle du futur groupe LafargeHolcim. Toutefois, fin 2014, Rolf Soiron est remplacé par Wolfgang Reitzle, engageant un changement de situation en défaveur de Lafarge.

Au début de l’année 2015, le rapport de force penche en la faveur d’Holcim en raison d’une appréciation du franc suisse sur la roupille indienne, le dollar canadien et sur certaines monnaies sud-américaines. Or, les plus grands marchés de Holcim se situent en Inde et au Canada. Cette appréciation du franc suisse permet donc à Holcim d’augmenter son chiffre d’affaire d’une hauteur de 1,03 milliards de francs. A cette situation s’ajoute une dépréciation des actifs de Lafarge au Moyen Orient (région où l’entreprise Holcim est très peu présente) qui se traduit de fait par une baisse du résultat net de Lafarge. Cet état de fait génère ainsi un écart significatif de quinze points à la bourse remettant en cause l’idée d’une « fusion entre égaux ».

Suite à cela une certaine contestation a commencé à enfler dans les rangs d’Holcim quant à la nomination de Bruno Lafont en tant que prochain Directeur Général de LafargeHolcim. Thomas Aebischer est le premier à s’être élevé publiquement contre cette nomination. Cette déclaration a été appuyée par une lettre de Wolfgang Reitzle, président du conseil d’administration d’Holcim en mars 2015. Dans cette lettre Wolfgang Reitzle impose la renégociation des termes de la fusion « dans sa forme actuelle », remettant en cause la parité d’échange des actions ainsi que la nomination de Bruno Lafont en tant que prochain DG du groupe Lafarge Holcim.

Cette renégociation de la parité des actions donne donc un net avantage à Holcim dans la prochaine fusion, le premier accord prévoyant une répartition de 47% des parts allant aux actionnaires de Lafarge contre 53% pour ceux d’Holcim. Cet abolissement de la parité aboutit donc à donc une baisse significative du rapport de force au sein même des actionnaires, en faveur d’Holcim.

En conséquence, Bruno Lafont a été poussé à la démission au sein de son propre groupe, provoquant la nomination d’Eric Olsen, ancien chef du service financier de Lafarge aux Etats Unis, pour lui succéder, ce dernier ayant par ailleurs l’assentiment du conseil d’administration de Holcim pour occuper la place de directeur général au sein du prochain groupe fusionné. En avril 2015 une ébauche du comité exécutif est publié par les deux groupes, respectant une parité sur la répartition des rôles avec la présence de sept personnes provenant de Lafarge et sept personnes provenant de Holcim. Ce comité exécutif répartit également équitablement les rôles importants entre les deux entreprises.

 

L’affaire Lafarge en Syrie : Une « aubaine » pour Holcim

En 2016, Le Monde dévoile en France « l’affaire Lafarge en Syrie ». Les actions de Lafarge à la cimenterie de Jalabiya ont été dévoilées par un obscure site internet syrien, dont la fermeture advient moins de 2 mois après sa création, au moment où l’affaire est relayée par des médias internationaux. Cette soudaine fermeture explique l’impossible identification des créateurs de ce site internet ou de la source de cette fuite d’informations.

Toujours est-il que cette affaire offre à Holcim l’opportunité d’assoir définitivement son ascendant sur Lafarge dans le processus de fusion, notamment par l’utilisation d’un audit interne. Beat Hess, Président du Conseil d’Administration (issu de l’entreprise Holcim), mandate dès lors le cabinet Baker McKenzie pour enquêter sur les responsabilités de cette affaire au sein de l’entreprise. Cet audit, qualifié de « à charge » par les employés de Lafarge, met à jour la responsabilité de nombreux cadres de l’entreprise, dont Bruno Lafont (coprésident du conseil d’administration chez LafargeHolcim). Éric Olsen (Directeur Général de LafargeHolcim) n’est quant à lui nullement cité dans cet audit, suite à l’intervention de deux avocats ayant obtenus l’ajout de la mention suivante au dossier « Il n’était ni responsable ni informé des actes répréhensibles identifiés. ». Cela étant, ces deux personnalités démissionnent dans l’optique de « désamorcer les tensions apparues suite à l’affaire en Syrie ».

Cette seconde démission laisse donc une nouvelle place vacante dans l’organe de gouvernance opérationnelle du groupe. Afin de respecter l’accord signé préalablement entre Lafarge et Holcim, le successeur d’Éric Olsen aurait dû être issu des rangs de l’ancienne entreprise Lafarge. Pourtant Jan Jenish, personnalité n’étant issu d’aucune des entreprises concernées par la fusion, obtient le poste. Cette nomination offre ainsi une image de neutralité dans ce processus de « fusion entre égaux ». Toutefois cette neutralité est contrebalancée par la proximité qui existe entre le nouveau Directeur Général du groupe et la famille Schmidheiny, fondateur historique de l’entreprise Holcim.

Cette affaire en Syrie est, de plus, l’occasion de remettre en cause la « parité » des membres du comité exécutif de LafargeHolcim. En effet, en 2014 la constitution de ce comité et l’annonce du projet de fusion prévoient que les personnes siégeant à ce comité soient au nombre de quatorze, sept émanant des rangs de Lafarge et sept venant d’Holcim. Cependant, au regard de la composition de 2018 de ce même comité, où Lafarge occupait auparavant une part importante des places stratégiques, un net changement est observable avec uniquement deux membres issus des rangs de Lafarge au sein du comité exécutif. Holcim obtient ainsi une représentation majoritaire au sein de l’organe opérationnel du groupe LafargeHolcim.

 

 

Un traitement médiatique au large avantage de Holcim

En France, le traitement médiatique de cette affaire donne un net avantage à Holcim dans son rapport de force avec Lafarge. Si, effectivement, Holcim n’avait pas encore fusionné avec Lafarge au moment des faits en Syrie, le nom de LafargeHolcim ne sort que très rarement. S’installe dès lors une image de résilience de l’entreprise depuis la fusion de Lafarge avec Holcim. Le traitement médiatique se divise donc en deux partie, l’une traitant de l’entreprise LafargeHolcim comme nouveau géant européen et l’autre partie traitant de Lafarge SA, l’entreprise inculpée pour financement du terrorisme et complicité de crime contre l’humanité.

En toute logique, Holcim et Lafarge ayant fusionné, l’entité LafargeHolcim aurait dû être en partie inquiétée par cette affaire, bien que cela ne soit pourtant pas le cas. La distinction entre Lafarge et LafargeHolcim permet d’établir une réelle démarcation entre les agissements de Lafarge en Syrie, et le renouvellement apporté par son rapprochement avec Holcim. Mieux encore, on trouve maintenant dans des articles de presse l’utilisation du terme de « rachat » de Lafarge par Holcim, enterrant ainsi définitivement la notion précédente de « fusion entre égaux » prônée en 2014.

 

La perte d’un fleuron économique français au profit de la Suisse

L’apparence d’un rachat plutôt qu’une « fusion entre égaux » semble être confirmée par la dernière annonce du Directeur Général, Jan Jenish. Lors de la rédaction de l’accord de fusion entre les deux entreprises, il a été décidé que le siège social de l’entreprise serait à Zurich en Suisse. Toutefois la nouvelle entreprise devait aussi avoir un siège à Paris, symbole d’une « fusion entre égaux » et d’une répartition équitable de la gouvernance de l’entreprise. Néanmoins, le 25 mai 2018 Jan Jenish a annoncé la fermeture de ce siège.

L’étude des conditions prévues en 2014 montre qu’Holcim a progressivement poussé son avantage pour prendre l’ascendant sur Lafarge. Tous les symboles et postes clés importants ont été récupérés par Holcim, ne laissant plus à l’entreprise Lafarge que l’honneur de voir son nom figurer en premier dans le nom du groupe. L’entreprise Lafarge, en sortant perdante de cette fusion aux allures de rachat, entraîne une nouvelle perte française dans le contrôle de ses fleurons économiques. Cet état de fait peut-être attribué à une mauvaise évaluation de la situation de la part de Lafarge. Dans le cadre actuel de la « mondialisation heureuse » Lafarge s’est raccroché à un texte organisant une fusion entre deux groupes quand Holcim a profité de chaque avantage boursier ou médiatique pour prendre le pas sur son partenaire. Malgré une légère baisse économique durant les premières années de la « fusion », les analystes financiers et les cadres de LafargeHolcim semblent confiants dans une reprise de la croissance économique, encouragée en cela par des résultats économiques prometteurs pour cette année 2018.

 

  Hugo Contard

 

Sources primaires :

Sources : LafargeHolcim

Rapport Financier 2013, 31 décembre 2013 : https://www.lafargeholcim.com/sites/default/files/import/press_kit/02192014-press_finance-Lafarge_Financial_Report_December_2013-fr.pdf

 

Sources secondaires :