La stratégie des ports français après le Brexit

La stratégie des ports français après le Brexit

 

Dans l’hypothèse d’un « hard Brexit », c’est-à-dire aucun accord signé avant le 29 mars 2019 entre les 27 et le Royaume-Uni, de lourds et graves enjeux économiques sont susceptibles d’entraîner de sévères batailles économiques. Ces enjeux sont liés aux transports maritimes. Apparition et disparition de voies maritimes ; rétablissement et multiplication des contrôles aux frontières ; contrôles des biens et des personnes ; contrôles vétérinaires et phytosanitaires… Autant de bouleversements prêts à secouer l’économie maritime et portuaire française.

 

Le changement de donne des contraintes douanières

Qui assumera les nouvelles contraintes douanières liées aux échanges avec la Grande-Bretagne post Brexit ? Qui est, ou sera capable, demain, de mettre en œuvre toutes les dispositions nécessaires ? Quels ports français ou du Bénélux profiteront des nouveaux échanges avec la Grande-Bretagne, devenue pays tiers de l’UE ? Les échanges outre-manche n’étant ni négligeables ni infinis, les différentes places portuaires européennes entrent de facto en confrontation les unes face aux autres. Pour certaines, cette bataille qui s’annonce devient vitale : au port de Dunkerque, les échanges avec le Royaume-Uni représentent 16 millions de tonnes de marchandises par an : presque un tiers des 50 millions de tonnes traitées[i].

Que ce soit Dunkerque, Calais ou le Havre, les ports français sont, en volume, loin des performances de leurs grands frères du Bénélux, par-ailleurs mieux équipés en infrastructures douanières. « Quand les ports de Dunkerque de Calais génèrent respectivement 3,9 milliards et 1 milliard d’euros de valeur ajoutée, celui d’Anvers est à 21 milliards d’euros. »[ii] Dans la région des Hauts-de-France, si aucun accord sur le Brexit n’est trouvé, les contrôles aux frontières connaîtront une augmentation de 52 %[iii], le nombre de lots à contrôler à Dunkerque et à Calais pourrait atteindre environ 970 000 chaque année[iv]. Or, comme le rappelle Stéphane Raison, Président du directoire du port de Dunkerque : « Pour un transporteur venu d’Allemagne, rouler jusqu’à Calais ou Dunkerque n’a d’intérêt que si nous pouvons continuer à offrir ce qui fait notre avantage compétitif : la fluidité et la rapidité, en cas contraire, il pourrait se tourner vers Rotterdam ou Anvers. […] Au final, même avec de nouveaux contrôles, nous devons avoir la même fluidité, voire de meilleures performances. »[v]

 

Les nouveaux besoins pour assurer la compétitivité des plateformes portuaires

Un courrier du Préfet de la Région Hauts-de-France envoyé au ministre de l’Intérieur fin septembre 2018 expose les différents besoins des ports français. Michel Lalande identifie plusieurs priorités, dont dépend, selon lui, la compétitivité des plateformes portuaires et logistiques françaises, en butte à la concurrence des pays de l’Europe du Nord[vi] :

  • Etoffer les effectifs de la douane et de la police aux frontières ;
  • Construire de nouvelles « lignes de contrôles » tant pour les personnes que pour les biens ;
  • Informer les entreprises, avec un effort marqué sur les néophytes du commerce international qui n’ont, pour l’heure, aucun lien avec l’administration des douanes.

Comme nous le voyons, les ports français sont désormais dans l’obligation de se positionner et de se moderniser. Ces changements nécessitent une grande réflexion mais aussi de grands moyens. Ici, l’accès aux financements européens constitue un enjeu majeur. Or visiblement les Français ont du retard. « Il y a 10 ans, le port de Rotterdam bénéficiait déjà de 900 millions d’euros de fonds européens, alors que les ports français devaient se partager seulement 174 millions d’euros »[vii]. Pour Serge Courtois, secrétaire général adjoint de la fédération CGT des ports et docks, ceci serait le résultat d’un puissant lobbying exercé à Bruxelles par les places portuaires belges et hollandaises[viii]. Afin d’éviter à nouveau une telle déconvenue, les acteurs français semblent avoir défini, enfin, une stratégie.

 

La nécessité de créer des task force

Premier objectif : chasser en meute. En Janvier 2017, la CCI et la Préfecture des Hauts-de-France lancent, avec de nombreux acteurs de l’économie maritime régionale, l’association Norlink Ports. Cette nouvelle organisation représente aujourd’hui 25 membres, pesant 157 000 emplois et 100 000 millions de tonnes de marchandises.[ix] Ambition et objectifs sont clairement affichés : « devenir le hub logistique du Nord-Ouest de l’Europe et unir leurs forces pour porter cette ambition partagée »[x] ; « élaborer une stratégie portuaire des Hauts-de-France […] renforcer le positionnement de la région Hauts-de-France en tant que terre d’excellence logistique et tri-modale […] fixer l’emploi et la valeur ajoutée sur le territoire régional. »[xi]

Jusque-là, l’association n’évoque ni le Brexit, ni une quelconque action d’influence à Bruxelles. Mais le 1er août 2018 la situation change. L’Europe se positionne contre les ports français. Violeta Bulc, commissaire européenne aux Transports, présente son projet de modification du corridor maritime entre la mer du Nord et la Méditerranée, sensé lutter contre l’isolement de l’Irlande. Surprise générale dans l’hexagone, ce nouveau tracé exclut totalement les ports français au profit des ports du Bénélux que sont Anvers, Rotterdam et Zeebrugge. C’est un succès pour nos voisins qui ont sans-doute disposé de relais et de moyens adéquats pour faire valoir leurs intérêts à Bruxelles. A l’inverse, on ne peut que constater l’absence regrettable des acteurs français dans le processus qui a mené à cette décision de la Commission européenne.

Il faut attendre le 27 septembre 2018, après que des élus locaux aient crié au scandale, pour que, dans son rapport annuel (synthèse d’un « afterwork ») sur l’action menée par l’association, les membres fondateurs de Norlink Ports évoquent le Brexit :

 

Instaurer un nouveau rapport de force

« Pour limiter les risques potentiels et tirer profit des opportunités liées à cet évènement, Norlink Ports se mobilisera pleinement à travers notamment le lancement de différentes réflexions thématiques sur :

  • La communication sur le BREXIT ;
  • La formation des entreprises chargées du transit des marchandises ;
  • La mise en place du Cargo Community System (CCS) commun aux ports des Hauts-de-France et des Douanes ;
  • La recherche de financement à destination des Ports (FEDER). »[xii]

L’association semble, enfin, tenir un discours fort sur le Brexit. Néanmoins, à quelques mois de l’échéance (27 septembre 2018 à 29 mars 2019), il semble légitime de s’interroger sur la capacité des acteurs français à installer et tenir un rapport de force face aux décisions de Bruxelles et à leurs concurrents du Bénélux. D’autant qu’une autre menace pointe. Cette fois, le danger porte sur l’ensemble des ports nord européens. C’est le projet chinois des routes de la soie « One Belt, One Road ». La récente prise de contrôle du port du Pirée en Grèce par des entreprises chinoises confirme la volonté de contrôle économique de l’Empire du Milieu.[xiii]

 

Alexandre Laïdi

 

[i] WAINTROP Michel. Le port de Dunkerque veut garder son avantage. La Croix, 28 septembre 2018.

[ii] PETIT Jean-Marc. Les ports jouent la carte de l’union pour affronter la houle internationale. Nord Eclair, 1er octobre 2018.

[iii] Préfecture des Hauts-de-France. Compte-rendu de réunion du comité stratégique Brexit du 8 octobre 2018. Consulté le 10 octobre 2018. http://www.prefectures-regions.gouv.fr/hauts-de-france/Actualites/Europe-Reunion-du-comite-strategique-Brexit.

[iv] BISSUEL Bertrand. « Hard Brexit » : le préfet des Hauts-de-France tire le signal d’alarme. Le Monde, 1er octobre 2018.

[v] WAINTROP Michel. Le port de Dunkerque veut garder son avantage. La Croix, 28 septembre 2018.

[vi] BISSUEL Bertrand. « Hard Brexit » : le préfet des Hauts-de-France tire le signal d’alarme. Le Monde, 1er octobre 2018.

[vii] MORIN Olivier. L’Union européenne raye les ports français de ses voies maritimes. L’Humanité, 1er octobre 2018.

[viii] MORIN Olivier. L’Union européenne raye les ports français de ses voies maritimes. L’Humanité, 1er octobre 2018.

[ix] PETIT Jean-Marc. Les ports jouent la carte de l’union pour affronter la houle internationale. Nord Eclair, 1er octobre 2018.

[x] Communiqué de presse. « Avec Norlink Ports… nous construisons le hub multimodal de demain ». Norlink Ports, le 28 septembre 2017. Consulté le 10 octobre 2018. http://www.dunkerque-port.fr/fr/presse/actualites/2017-09-27-avec-norlink-ports.-nous-construisons-le-hub-multimodal-de-demain-fr-52258.html.

[xi] Communiqué de presse. « Lancement de Norlink Ports, l’association des ports des Hauts-de-France ». Norlink Ports, le 6 février 2017. Consulté le 10 octobre 2018. http://www.dunkerque-port.fr/fr/presse/actualites/2017-02-05-lancement-de-norlink-ports-l-association-des-ports-des-hauts-de-france-fr-49124.html.

[xii] Dossier de presse. Norlink Ports, le 27 septembre 2018. Consulté le 10 octobre 2018. http://www.dunkerque-port.fr/fr/presse/actualites/2018-09-26-dossier-de-presse-norlink-ports-fr-56602.html.

[xiii] GUILLOT Adéa. Le Pirée, portail chinois vers l’Europe. Le Monde, 13 août 2017.