Les héros Masha et Michka sont-ils vraiment une nouvelle stratégie de propagande russe ?

Les héros Masha et Michka sont-ils vraiment une nouvelle stratégie de propagande russe ?

 

Bien que le monde entier soit désormais préoccupé par les relations tendues entre la Chine et les Etats Unis, la Russie reste un pilier solide de l’ordre mondial et continue à tenter d’étendre son influence. Si le pays est toujours une référence dans les dossiers stratégiques tels que celui de la Syrie, ou conserve une position incontournable concernant les accès à l’énergie, vu d’Occident ses modèles politique et même idéologique demeurent critiqués et controversés. C’est dans ce contexte quasi schizophrénique que le 17 novembre 2018, le magazine britannique The Sunday Times publie un article accusateur. L’auteur affirme que le pouvoir moscovite utilise le célèbre dessin animé Masha et Michka comme arme de propagande. Le studio de production russe Animaccord Animation Studio surfe sur le succès de ses héros en disposant de contrats de diffusion sur les cinq continents. Les dirigeants se défendent d’utiliser de telles pratiques et ne tardent pas à répondre par médias interposés.

 

Un phénomène planétaire

Elle a trois ans (depuis dix ans !), elle est blonde, a de grands yeux bleus, et pourtant elle est accusée par un magazine britannique d’être à la solde du Kremlin. Masha est une véritable star depuis plusieurs années auprès du très jeune public. Cette petite fille énergique et son fidèle ami l’ours Michka sont un véritable succès planétaire. Les films et dessins animés produits par le studio russe Animaccord représentent un marché financièrement difficile à évaluer. Cependant en avril 2016, le site Business Insider indiquait que les revenus du studio progressaient d’environ 40% par an et qu’un épisode coutait environ 250 000$.

Des chiffres invérifiables tellement le sujet est sensible. Ce qui est certain c’est que les différentes saisons de la série à succès sont distribuées dans plus de cent pays (1). Seuls la Chine, le Japon et une partie du sud est asiatique restent à conquérir (1). En France, le dessin animé diffusé sur les chaines France 5 et Piwi+ depuis 2013, rassemblent plusieurs milliers de téléspectateurs chaque jour. La chaine YouTube en français dédiée aux personnages russes comptabilise à ce jour 1 441 185 abonnés (2). Le site a même recensé plus de deux milliards de vues pour l’un des épisodes en 2017, ce qui en a fait la cinquième vidéo la plus regardée de l’histoire du site (3).

Mais qui sont les génies à l’origine de cette incroyable réussite ? Ils sont deux : Dimitri Loveyko, ancien mathématicien et Oleg Kouzoukov, exilé aux Etats Unis entre la fin des années 90 et de retour en Russie depuis 2003. Les deux hommes s’associent donc en 2007 pour faire naitre leur projet artistique en créant le studio Animaccord spécialement pour le projet Masha et Michka. Ils installent leurs bureaux à Moscou et étendent leur activité quelques années plus tard à Miami et à Chypre (4) ce qui leur permettra d’obtenir les droits de diffusion dans les zones géographiques concernées.

 

Des références contestées.

Les codes utilisés dans le dessin animé sont effectivement très russes. Tout d’abord Masha, le personnage principal, est affublée en permanence d’un foulard de babouchka sur la tête. Ce point de détail vestimentaire fait le succès de la série au Moyen Orient. Si le producteur Dimitri Loveiko se dit être le premier étonné de l’intérêt porté à son personnage dans cette région, il en profite pour continuer à conquérir le monde en signant des contrats plutôt inattendus comme celui passé avec les Emirats Arabes Unis en début d’année. Quant à la culture véhiculée dans chaque épisode, elle est évidemment empreinte de tout ce qui fait la Russie. Du Samovar pour servir le thé, au nœud blanc dans les cheveux le jour de la rentrée scolaire, tout y est.

Chaque épisode est une plongée dans la culture soviétique, jusqu’à faire apparaitre l’enfant portant fièrement une casquette de gardes-frontières alors qu’elle tente de repousser des lapins envahissants dans un jardin. C’en est trop pour le Daily Mail qui indique le 17 novembre 2018, que l’épisode intitulé en français On ne passe pas, je suis dans l’armée, n’est rien d’autre que la représentation de la Russie face à ses frontières (5). Le personnage de l’Ours est également très contesté. Dans chaque épisode, Michka se veut bienveillant et protège la petite blondinette de ses accès d’énergie, cependant les « experts occidentaux des sous-entendus » affirment que l’ours, habituellement utilisé comme symbole de la Russie, est l’allégorie de la Patrie apportant réconfort et protection. L’auteur de l’article du Times va même jusqu’à comparer le comportement de la petite fille avec celui de Vladimir Poutine. Il lui trouve « un style Poutinesque » !

Les créateurs du dessin animé, se défendent évidemment de toute manipulation idéologique. Interrogé à propos des accusations, Dimitri Loveiko souligne que son studio n’a jamais reçu aucun soutien financier de l’Etat russe et qu’il ne sollicitera jamais aucune aide de ce type. D’autre part, il affirme que le rapport entre l’ours et la fillette ne sont rien d’autre qu’une vision différente des rapports entre les enfants et les adultes. Enfin, Loveiko utilise l’ironie pour déclarer que « The Times aurait mieux fait d’écrire que Masha se comporte comme Churchill » (6).

 

Des restes de guerre froide

La polémique suscitée par l’article d’Anthony Glees, expert en matière de renseignement pour l’université de Buckingham dans le Sunday Times, n’est pas nouvelle. De nombreux articles ont été rédigés en ce sens depuis 2015. Cependant, celui-ci s’inscrit dans un contexte géopolitique très particulier. Bien que pour le monde entier, l’année 2018 restera l’année de la coupe du monde de football en Russie, d’autres évènements marquants ont également façonné les rapports internationaux.

Pour bien comprendre les tensions qui animent les deux parties prenantes dans l’accusation portée par le journal britannique, il faut revenir au début de l’année et se remémorer l’affaire Skripal. En mars 2018 en pleine période d’élections présidentielles russes, Serguei Skripal, agent de renseignement soviétique travaillant également pour la Grande Bretagne, et sa fille Loulia avaient été empoisonnés sur le sol britannique. Le gouvernement russe avait été tenu pour responsable de la tentative de meurtre et Theresa May avait publiquement et fermement condamné ces agissements au motif qu’un agent neurotoxique militaire connu pour être produit par les russes, avait été trouvé dans les analyses des victimes. Pour le premier ministre britannique, tout portait à croire que cela ressemblait à une attaque soviétique contre son pays et avait demandé en représailles l’expulsion de vingt-trois diplomates russes en fonction sur le territoire britannique.

La tension est montée d’un cran entre les deux Etats contraignant le gouvernement britannique à boycotter les festivités du mondial de football aux mois de juin et juillet suivants. Cette affaire avait largement enflammé les esprits des deux parties obligeant le Conseil de Sécurité des Nations Unies à intervenir. C’est également en représailles que Theresa May a pris des mesures contre Moscou dont certaines ont été rendues publiques. Depuis, plusieurs autres affaires ont détérioré les rapports entre les deux pays. On pourrait citer en exemple cette possible affaire de blanchiment d’argent russe par les institutions financières londoniennes (7) en mai dernier, qui in fine, renvoie à l’affaire Skripal. Ainsi, très régulièrement la presse internationale se fait l’écho de passes d’armes entre les deux puissances (8).

L’article d’Anthony Glees pourrait prêter à sourire tant l’objet accusé semble enfantin. Pourtant sur le fond, l’attaque informationnelle n’aurait-elle pas pour but de diaboliser l’Etat russe auprès du grand public ? En sous entendant que Moscou fait de la propagande auprès de très jeunes enfants, une autre cible pourrait être sensibilisée aux dangers soviétiques et viendrait renforcer les rangs des russophobes occidentaux.

 

Maud Biegel

 

Sources :

  1. Le MondeMacha, la petite peste russe qui veut conquérir le monde – 28 septembre 2018.
  2. YouTube – La chaine officielle de Masha et Michka en langue française.
  3. Libération « Masha et Michka », l’épopée russe .
  4. Animaccord.com – About us.
  5. Daily Mail Online – Is Masha and the Bear a Putin stooge? Critics claim cartoon with 4.18m subscribers is made by Kremlin to subvert children –

  6. Sputniknews.com – La presse anglaise découvre le plan diabolique du Kremlin dans Masha et Michka –

  7. La Tribune – Russie : la Grande-Bretagne doit choisir entre Londres ou « Londongrad » –

  8. Tribune de GenèveLa menace russe « plus grande» que celle de l’EI – 24 novembre 2018.