L’affrontement informationnel entre la Côte d’Ivoire et le Ghana sur la question du cacao

L’affrontement informationnel entre la Côte d’Ivoire et le Ghana sur la question du cacao

 

Le cacao est devenu l’objet d’une confrontation informationnelle entre deux pays d’Afrique. Leader incontesté de la production cacaoyère depuis plusieurs décennies, la Côte d’Ivoire est devenue depuis deux ans le premier producteur mondial de noix de cajou, devançant ainsi l’Inde et le Vietnam. Désormais, la Côte d’Ivoire est un acteur de référence dans la spéculation sur ces deux matières premières. A côté, le Ghana voisin assure 20% de la production mondiale de cacao. La Côte d’Ivoire et le Ghana contribuent à 60% dans la production mondiale de cacao. Depuis 2016, le secteur cacao en Côte d’Ivoire, est confronté à une chute continue du prix à l’international, influençant les prix minimums garantis aux producteurs. Les autorités ivoiriennes se plaignent de l’exportation frauduleuse de ces deux matières premières vers les pays frontaliers, notamment le rival ghanéen. Le contexte est tout simple. Les producteurs ivoiriens de cajou et de cacao vendent leurs productions aux acheteurs ghanéens qui offrent un meilleur prix que celui garanti sur le territoire ivoirien. Pourtant les fèves de cacao et la noix de cajou ivoiriennes sont présentées par le gouvernement comme de meilleure qualité que celle de son concurrent direct, qui lui pourtant achète et vend les produits sous son label à un meilleur prix.

 

Un marché contrôlé

La filière ivoirienne de cacao est organisée autour de milliers d’exploitants agricoles organisés ou non en coopérative qui produisent les fèves et les font sécher. La commercialisation interne et extérieure du cacao ivoirien se fait via le Conseil du Café et du Cacao, organe créé en 2012 pour réguler, stabiliser et développer le secteur, qui souffrait du système libéral qui y était appliqué depuis les années 2000. Mais en réalité, il s’agit aussi pour le gouvernement de garantir un prix moyen aux producteurs pour leur éviter les revers de la spéculation, mais surtout de sécuriser l’importante manne financière que constituent l’exportation des fèves de cacao (environ 40% des recettes d’exportation du pays). La filière cajou, quoique plus récente est aussi organisée par un conseil de l’anacarde, organe chargé d’assurer la commercialisation.

La commercialisation extérieure du cacao se fait par un mécanisme de ventes aux enchères par anticipation avec pour objectif de stabiliser les prix d’achat bord-champ et garantir aux producteurs un revenu fixe par campagne égal au moins à 60% du prix CAF. Le surplus est conservé dans des caisses de stabilisation afin de servir de soutien lorsque les cours s’avèrent trop bas dans une campagne pour être intéressants pour les producteurs. Il est également important de souligner que le cacao est soumis une série de taxes et droits parafiscaux qui in fine le rendent souvent peu compétitifs. Au titre des victoires de ce système de commercialisation contrôlé, on peut noter le fait que le cacao ivoirien n’est plus décoté mais il est bonifié d’un différentiel de + 60£ et que le taux de sous grade à l’entrée usine est en baisse graduelle. Toutefois, ces efforts et gains en qualité de la fève ivoirienne sont-ils réellement perçus par les acheteurs bord champ et les exportateurs ? si oui pourquoi les producteurs ne bénéficient pas d’un prix d’achat reflétant cette qualité et continuent-ils d’exporter frauduleusement au Ghana ?

A l’opposé, l’organe de régulation et de commercialisation du cacao ghanéen, Ghana Cocoa Board (COCOBOD) a ses principales missions axées sur la production, la recherche, la vulgarisation, le marketing interne et externe et le contrôle de la qualité du cacao ghanéen. Les fèves ghanéennes ont un label qualité que la cellule en charge du marketing de cet organe ne cesse de promouvoir. En outre, l’organe dispose d’un institut de recherche sur le cacao et d’un département spécialisé pour le contrôle qualité sur toute la chaine de production. Cette institution demeure la principale agence gouvernementale responsable du développement de l’industrie cacaoyère au Ghana. De même qu’en Côte d’Ivoire, tout exportateur doit être agréé par COCOBOD pour commercialiser les fèves et les produits du cacao. COCOBOD certifie que son cacao est de qualité supérieure, car les normes de qualité minimales imposées par cette entité sont supérieures aux critères fixés sur le marché international du cacao. Les mécanismes de commercialisation sont similaires (vente anticipée) avec le principe de reversement et de soutien via une caisse de stabilisation. Quant au cajou ghanéen, il est encore peu comparable à celui de la Côte d’Ivoire en termes de volume de production mais c’est sans compter le plan décennal de développement de la production de noix de cajou, lancé en 2017 par le président ghanéen Nanan Akufo ADDO. Pour cette spéculation, le pari est de devenir une puissance dans la production et la commercialisation de noix brutes de qualité supérieure, mais surtout dans la transformation industrielle locale de ce produit à forte valeur ajoutée.

 

Polémiques et manœuvres d’intoxication

Les acteurs impliqués dans la confrontation informationnelle du cacao et de la noix de cajou en Côte d’Ivoire et au Ghana sont les producteurs, les acheteurs, les exportateurs et les transformateurs car tous ont un intérêt dans la chaine de valeurs de ces produits.Le cacao ivoirien et son homologue ghanéen se livrent à une polémique puérile, visant à présenter aux acheteurs et utilisateurs finaux l’hégémonie d’une origine sur l’autre. En effet, à coups d’annonces et de marketing, ces deux leaders mondiaux de la production de cacao entretiennent un débat interminable sur la qualité de leurs productions. Toutefois, des doutes planent sur l’origine de cette campagne d’attaques informationnelles. Est-ce le jeu des gouvernements en présence, ou plutôt des autres acteurs de la chaîne de commercialisation, visant à affaiblir la position dominante de la Côte d’Ivoire dans le marché mondial ?

La stratégie utilisée dans cette campagne d’intoxication est simplement de jeter le discrédit sur la fève d’origine ivoirienne. Ainsi, cette dernière se voit décotée sur le marché international ; ce qui réduit les recettes de l’Etat ivoirien et entraine une baisse des prix aux producteurs. Revendu alors sous une autre origine, l’exportateur ou le transformateur pourra en tirer un bon bénéfice vu le prix d’acquisition et face à la qualité tout aussi appréciable. Il faut cependant confirmer que le cacao ivoirien a bel et bien eu des déboires liés à sa qualité, tels qu’attestent différents articles parus en ligne et dans les journaux.

Si l’organe de la commercialisation du cacao ivoirien affirme que le cacao ivoirien ne souffre plus de problèmes de qualité, les producteurs continuent à le vendre frauduleusement au Ghana où ils en obtiennent toujours un meilleur prix. En effet, pendant la campagne principale 2017-2018, menacée par un risque de production mondiale insuffisante, le cacao s’achetait bord champs en Côte d’Ivoire à 700 FCFA/Kg contre 960 FCFA/Kg minimum au Ghana. De même, pour la campagne 2018-2019, malgré un accord signé en juin 2018 entre les deux pays pour mettre en œuvre une stratégie commune pour influencer les cours mondiaux du cacao, le cacao ivoirien se vend (ou s’achète) toujours moins bien qu’au Ghana à 750 FCFA/Kg contre 850 FCFA/Kg.

Si le Ghana Cocoa Board communique quotidiennement sur la qualité de son produit, le Conseil du Café Cacao reste assez silencieux à ce niveau. Le Ghana se présente comme le producteur de cacao en vrac de la meilleure qualité et maintient sa réputation de fournisseur le plus fiable de cacao d’origine de qualité supérieure, ce qui garantit un positionnement haut de gamme sur le marché. Le Ghana justifie la supériorité de la qualité de son cacao par la qualité du traitement post-récolte fait par le paysan producteur. Avec un système de commercialisation attractif pour les producteurs, il séduit les producteurs ivoiriens qui bravent l’interdiction de l’exportation par voie terrestre pour vendre au Ghana, sans crainte de voir leur produit refoulé dans ce pays sous prétexte de grainage trop faible comme c’est souvent le cas en Côte d’Ivoire.

Cette série de polémique semble desservir les parties prenantes africaines car elle  profite à la multinationale transformatrice du cacao par le processus de valeur ajoutée, issu de la transformation du cacao, car depuis toutes ses années de leadership mondial, la Côte d’Ivoire et le Ghana ne sont jamais parvenus à influencer le cours de la matière première et sont toujours tributaires des recettes d’exportation de l’or brun pour financer leurs programmes de développement.

 

Kouakou Noguès Kouadio