La recrudescence des attaques et tensions autour du Franc CFA

La recrudescence des attaques et tensions autour du Franc CFA

 

Depuis l’automne 2017, l’on observe au sein de la société civile et de l’opinion publique africaines, une brusque montée de tensions et des attaques de toutes sortes contre le franc CFA. Cette monnaie créée pendant la période coloniale et encore utilisée par 15 pays africains regroupés au sein de deux organisations régionales, l’Union économique et monétaire ouest africaine et la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale ayant chacune une banque centrale, est le résultat d’accords de coopération économique et monétaire avec la France, conclus dans le contexte des indépendances au début des années 60. Si par le passé le débat a souvent été pris en otage par des idéologues pan-africanistes et nationalistes de tous bords, la particularité de l’actuelle contestation est sa tonalité économique, avec une diversité des acteurs et une forte activité de mobilisation dans la rue et via internet.

 

Le contexte

Pour rappel, les bases du Franc CFA sont jetées en 1939 avec l’instauration par les autorités françaises, du contrôle des changes pour défendre et protéger économiquement monétairement les intérêts coloniaux de la France, par la coordination du commerce extérieur et la solidarité jacobine. Lorsqu’il voit effectivement le jour en 1945, « le franc des colonies françaises d’Afrique » est donc l’instrument de contrôle et de régulation du commerce extérieur d’une vingtaine des possessions françaises et par conséquent de gestion des devises générées par la vente des matières premières produites dans les différents territoires.

Schématiquement pour les clauses, au moment des indépendances au début des années 60, la France, en contrepartie de la garantie d’assurer la convertibilité et de la stabilité (fixité du taux de change par rapport au franc français d’alors), obtient des Etats le dépôt de la totalité de leurs réserves de change dans un compte d’opérations logé au trésor public français. De 100% de dépôt de devises entre 1945 et 1973, ce taux évoluera suite à deux réformes à 65% entre 1973 et 2005 puis à 50% de 2005 à ce jour.

Longtemps sujet tabou dans la « Françafrique », la question de la révision des accords ou de l’abandon pur et simple de cette monnaie (cas de la Guinée, du Maroc et de Madagascar qui en sont sortis dans les année 70) resurgit avec l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron dont les éléments de langage détonnent par rapport à ceux de ses prédécesseurs notamment quand il critique « le vieux monde », contribuant ainsi à libérer la parole des parties prenantes.

 

Les acteurs impliqués

Cette escalade verbale s’est transformée en bataille géoéconomique et communicationnelle impliquant aussi bien les acteurs gouvernementaux (Français et Africains), que ceux du secteur privé et de la société civile. De ce débat animé et souvent passionné, quatre tendances semblent émerger :

* Les souverainistes africains qui prônent l’abandon pur et simple du franc CFA au nom de la liberté, et la création d’une monnaie commune à l’ensemble des Etats d’Afrique ; ce projet longtemps clamé par les leaders des indépendances, a abouti jusqu’ici à la création d’espaces économiques sous régionaux. Quelques tenants sont les économistes ivoiriens Mamadou Coulibaly et Nicolas Agbohou, togolais KAKO Nubukpo, et l’activiste franco béninois Kémi Seba.

* Les réformistes (Idriss Deby, Obiang Nguema) qui prônent une appropriation plus forte de cette monnaie par les Africains, ainsi que l’introduction d’une flexibilité par l’adossement du CFA à un panier de monnaies telles le Dollar américain et le Yuan chinois. Une idée de binarisation animée par l’économiste camerounais Dieudonné Essomba, prône la création d’une monnaie annexe au CFA pour réguler les échanges intérieurs et le maintien du CFA pour les opérations du commerce extérieur.

* Les tenants du maintien du statu quo avec à leur tête le président ivoirien Alassane Ouattara par ailleurs ex gouverneur de la BCEAO, eux ne trouvent que des vertus au franc CFA.

* Une quatrième catégorie est constituée de la majorité des Chefs d’Etat de pays concernés et des dirigeants des deux banques centrales, leur position est le silence dans ce débat pourtant houleux qui passionne leurs compatriotes. Cette posture est également celle de la plupart des responsables français en charge de l’économie comme ce fut le cas pour Michel Sapin qui, début 2017, avait dit n’avoir aucun commentaire ni position dans ce débat « purement africain ».

 

La nature de la confrontation

Dans ce contexte, face à l’absence de dialogue entre acteurs institutionnels français et africains, la confrontation est animée majoritairement par les activistes et polémistes comme le Franco béninois Kémi Seba qui a mené plusieurs manifestations de rue dans les capitales ouest africaines. L’intéressé s’est d’ailleurs autorisé une incinération en public d’un billet de banque à Dakar au Sénégal, avant d’être interpellé puis expulsé vers la France.

Cependant, des contributions intellectuelles intéressantes sous forme de publications d’ouvrages ont été faites par quelques universitaires et journalistes. Une littérature abondante existe sur internet, et des débats sont régulièrement organisés sur la question par des médias de renom tels RFI, FRANCE24, TV5 Monde, contribuant ainsi à enrichir et dépassionner cette question de grande importance qui mérite un débat serein.

Il n’est pas inutile de relever le caractère stratégique du débat avec la forte percée en Afrique des membres des BRICS qui viennent ainsi perturber l’ordre géopolitique et géoéconomique ayant prévalu depuis les indépendances, ces puissances en devenir sont évidemment attirées par les nombreuses ressources naturelles du continent : les sommets Chine/Afrique et Inde/Afrique en sont des illustrations.

 

Les stratégie mises en oeuvre

De manière synthétique, le débat enflammé sur le franc CFA se déroule sous plusieurs angles : les souverainistes s’adressent majoritairement aux populations qu’ils inondent des défauts de cette monnaie à laquelle ils ne trouvent aucun avantage. Ceci se traduit par des manifestations de rue, un activisme marqué sur la sitosphère par la dénonciation systématique de cette monnaie dite coloniale de surcroît produite sur le sol français. Les réformistes et les tenants du statu quo eux s’adressent plutôt aux membres de l’élite intellectuelle, celle qui a été éduquée de préférence en France ou en Occident et pour laquelle le franc CFA, par la fixité de son taux de change avec l’Euro, est un excellent moyen d’échange offrant sécurité et confort. Leurs interventions bien mesurées se font en général dans les médias officiels contrôlés par les pouvoirs publics.

 

Qui est sorti vainqueur de l’affrontement informationnel et pourquoi ?

Les attaques répétées contre le franc CFA font partie de notre temps, il implique une multitude d’acteurs et le silence des autorités officielles induisant une absence de cadre officiel et formel d’échange et de discussion, contribue à l’élargissement du champ d’expression des activistes de tous bords qui s’adressent à des populations souvent peu éduquées. Pour l’heure l’usage du franc CFA est une réalité pérenne dans 15 pays d’Afrique et les rumeurs ou menaces de dévaluation comme celle brandie lors du sommet de la CEMAC le 25 octobre dernier par le France et le FMI, au nom du manque de compétitivité et du surendettement des pays de la CEMAC, n’ont pas suscité jusqu’ici un débat constructif sur la question. Les deux camps continuent donc à s’affronter lors de débats forcément inéquitables. La question mériterait pourtant une évaluation dépassionnée et sereine par les officiels dans l’intérêt de tous, la question étant beaucoup trop importante pour être traitée dans/par la rue.

 

Simon George Etonde

 

 

Pour aller plus loin :

1 – KAKO NUBUKPO, « sortir de la servitude monétaire, à qui profite le franc CFA », Editions la Dispute, 2017.

2 – Nicolas AGBOHOU, « le franc CFA et l’Euro contre l’Afrique », Editions Solidarité mondiale A.S, 2000.

3 – Débat organisé sur France 24 par Ali LAIDI, disponible sur YOUTUBE.

4 – Emission GRAND ANGLE sur TV5 MONDE, visualisable sur YOUTUBE.

5 – Conférence du Professeur Mamadou COULIBALY, devant la chambre de commerce et d’industrie de Côte – d’Ivoire en août 2017.