L’affaire Carlos Ghosn masque-t-elle un cas de guerre économique ?

L’affaire Carlos Ghosn masque-t-elle un cas de guerre économique ?

 

Le 19 novembre 2018 au soir, Carlos Ghosn, patron de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi Motors est arrêté à Tokyo pour fraude supposée. Il lui est reproché une fraude fiscale en plus d’actes répréhensibles comme l’utilisation de biens de l’entreprise à des fins personnelles. Sur la forme, Mr Ghosn est accueilli à sa descente d’avion par le procureur ainsi que des caméras de télévision. Aussitôt après son arrestation, le numéro 2 de Nissan est monté au créneau pour dénoncer Mr Ghosn et annonce que le conseil d’administration va se réunir incessamment pour démettre Mr Ghosn. La sentence semble être prononcée avant  aucune forme de procès. Sur le fond, l’initiative vient d’une enquête ou dénonciation interne  au sein de Nissan qui a permis de soupçonner des  actes répréhensibles en plus de sous déclarations de revenus. Selon certains observateurs, Il est cas même curieux et inhabituel que des employés enquêtent sur leur patron pour le vilipender à son insu. En principe, les organes de contrôle interne en entreprise aident leurs collègues et  managers à se conformer aux règles et droits des pays dans lesquels l’entreprise exerce.

La fausse affaire d’espionnage chinois chez Renault qui avait fait la une des journaux en 2011 pèse lourdement dans la perception qui peut être faîte de Carlos Ghosn. A l’époque, le PDG de Renault n’avait pas hésité à prendre la parole au 20H de TF1 pour corroborer la thèse de l’opération d’espionnage. Ce mensonge n’a pas été oublié. Il entache l’intégrité de ce chef d’entreprise qui avait jusque-là accompli un parcours sans fautes. La révélation des affaires de corruption dont l’accuse aujourd’hui la justice japonaise relance le débat sur la fiabilité du personnage. Mais il n’est pas simple de démêler les fils de l’histoire dans la mesure où une faire de corruption peut servir de prétexte à exploiter une opportunité de manœuvrer efficacement sur le terrain de la guerre économique.

 

Historique

En 1999, le groupe japonais Nissan au bord de la faillite est repris par Renault  sous forme d’alliance. Une société de droit néerlandais, Renault-Nissan BV, a été créée pour élaborer une stratégie commune et développer des synergies ; elle est détenue à parité par Renault et Nissan. Carlos Ghosn est placé  à sa tête dans le but de le restructurer. L’alliance a été réalisée en deux temps. Tout d’abord,  avec le soutien du gouvernement, Renault a pris 36,4 % des parts de Nissan, et a investi 5 milliards d’euros pour la restructuration de Nissan opérée par Carlos Ghosn sous la houlette de Louis Schweitzer qui veille à la bonne marche de l’alliance qu’il a mise en place. Plus tard, une participation de 15 % a été prise par Nissan dans Renault. Cette participation est consentie sans droit de vote  tandis que Renault a augmenté sa part dans Nissan jusqu’à 43,4 %. Des analystes jugent cependant que malgré les discours parlant d’alliance d’égaux, la forme effectivement prise par l’alliance relève plutôt d’une prise de contrôle de Nissan par Renault. L’alliance a organisé une prise de participations croisée avec Daimler AG, dans laquelle Renault et Nissan prennent chacun 1,55 %, tandis que Daimler AG reçoit 3,1 % de Renault et 3,1 % de Nissan

Depuis 2008, Renault possède aussi 25 % d’AvtoVAZ (Lada). En juin 2014, Renault-Nissan possède 67,1 % d’une coentreprise qui possède 74,5 % de AvToVaz , soit 50 % au total par les deux constructeurs. La répartition est 37,5 % pour Renault, et 12,5 % pour Nissan. Puis en octobre 2016, Renault annonce recapitaliser AvtoVaz seul, passant théoriquement de 37 % à 72,5 %. La part de Nissan descendrait de 12,5 % à 5,5 %, et celle de Russian Technologies de 25 % à 11 %. Enfin, en décembre 2016, Renaissance Capital annonce acheter 24,1 % d’Avtovaz, via une augmentation de capital de 405 millions d’euros. Renault en parallèle, passe de 37 % à 47 %, indiquant que Renault n’avait pas eu à recapitaliser en octobre. Cependant, la part de Renault dans la coentreprise possédant Lada est ici passée de 50 % à 75 %, la part de cette même coentreprise dans Lada se diluant de 75 % à 65 %, d’où la participation indirecte de Renault dans Lada de seulement 47 %.

Les marques contrôlées par Renault et Nissan sont réparties comme suit :

  • Renault possède 100 % de Dacia, 100 % d’Alpine, 80,1 % de Renault Samsung Motors , et 47 % de Lada ;
  • Nissan possède 100 % d’infini, 100 % de Datsun, 34 % de Mitsubish MoTors et 50 % de Venucia.

L’État français est toujours présent dans le capital de l’entreprise, ce qui remet en question les évolutions d’investissements de Nissan dans la structure. Nissan souhaite en effet un retrait pur et simple de l’État français dans l’entité.

 

Stratégie industrielle et commerciale

D’un point de vue technique, le groupe se traduit par plusieurs aspects. Le plus simple est le rebadgeage de modèles d’une marque sous l’autre marque, en fonction de l’image ou du réseau d’un pays donné. Du côté des moteurs, le développement des diesel est exclusivement réalisé par Renault, tandis que les moteurs essences atmosphériques, en particulier de forte cylindrée, sont désormais conçus par Nissan. En novembre 2013 Renault-Nissan étend son partenariat avec Mitsubishi  à plusieurs véhicules. À partir du 1er avril 2014, l’alliance Renault-Nissan se dote de quatre directions opérationnelles communes aux deux entreprises : l’ingénierie, la fabrication et la logistique, les achats et les ressources humaines. En 2016, Mitsubishi rejoint l’alliance à la suite d’une augmentation de capital de Mitsubishi que Nissan souscrira pour devenir actionnaire de Mitsubishi à hauteur de 34 %. Cette opération est finalisée en octobre de la même année, Carlos Ghosn devenant également le président de Mitsubishi Motors à la mi-décembre. En septembre 2016, Renault-Nissan acquiert la société Sylpheo, un développeur français de logiciels. Le groupe a pour objectif de commercialiser dix véhicules équipés d’une technologie de conduite autonome à l’horizon 2020.

À la rentrée 2017, le groupe Renault-Nissan-Mitsubishi, par l’intermédiaire de son PDG Carlos Ghosn a dévoilé sa stratégie pour les cinq années à venir, notamment en ce qui concerne le développement de véhicules électriques. Appelé « Alliance 2022 », ce plan a pour but d’intensifier la coopération entre les trois marques de l’Alliance mais aussi et surtout d’intensifier le développement et la commercialisation de véhicules électriques. Ainsi, Renault-Nissan-Mitsubishi prévoit de commercialiser douze nouveaux modèles de véhicules « 100 % électriques » d’ici à 2022

 

Contexte de l’affaire Ghosn

En 2017, le groupe Renault-Nissan-Mitsubish est en tête des ventes de véhicules mondiales avec 10,5 millions de véhicules. Carlos Ghosn a défini sa feuille de route pour 2022 ayant pour objectif d’être leader sur les véhicules 100% électriques dans les prochaines années. En 1999, Nissan est aux bords de la faillite et Renault injecte 5 milliards chez Nissan pour le redressement. D’après les chiffres officiels, en 2017, Nissan fait un chiffre d’affaire de 100 milliards alors que Renault fait 58 milliards. Nissan a pratiquement doublé Renault en moins de 20 ans.

Côté ventes,  En 2017, Nissan a vendu 5,8 millions de véhicules, contre 3,7 millions pour Renault et un peu plus de 1 million pour Mitsubishi. Sur ce plan, les groupes japonais (Nissan et Mitsubishi) ont doublé le groupe français Renault. Ce qui fait dire que pratiquement sur tous les plans, les géants japonais pèsent plus lourd et ont un plus bel avenir devant eux en termes de perspectives. Renault détenant une plus grande part dans l’alliance avec l’état français derrière, les japonais se sont sentis lésés durant ces longues années de collaboration. Sous l’impulsion de Ghosn, les japonais ont travaillé dur pour voir au finish les bénéfices partir du côté français du moins une plus grande partie. En plus il y’a un transfert d’emploi et de technologie vers la France (cas de la Micra). Les japonais proposent une augmentation de leur part dans Renault pour équilibrer le partage.

La tension a pris de l’ampleur avec des rumeurs selon lesquelles Mr Ghosn travaillaient ces derniers temps à une fusion irréversible entre les groupes Renault et Nissan/Mitsubishi.  Ce qui ne ferait pas l’affaire des japonais. La question se pose à savoir si Carlos Ghosn était le seul à vouloir une fusion totale entre Renault, Nissan et Mitsubishi où était-il le bras armé d’une France en quête d’un empire industriel nouveau.

 

Les questions soulevées par l’affaire Goshn

Au vu du contexte, la situation économique confortable aux Japonais et des ambitions de Carlos Ghosn, le moment semblait plus qu’opportun que les Japonais essaient de prendre leur indépendance ; indépendance qui ne pouvait se faire sans écarter Mr Ghosn qui incarnait à lui seul à priori, cette alliance. La chronologie des événements même si l’affaire est en cours, de m^me ce que certains considèrent comme une mise en scène judiciaire, soulève la question d’une éventuelle guerre économique qui a pour double but de freiner la fusion des groupes et rééquilibrer les pouvoirs en faveur des Japonais.

Même si on admet qu’il  pourrait s’agir d’une faute personnelle ou erreur d’appréciation de Mr Ghosn, la suite des évènements laisse penser que les parties  japonaises sont cas même pressées de débarquer Mr Ghosn.  En effet le conseil d’administration de  Nissan réuni le 22 novembre 2018 décide la révocation de Mr Ghosn de son titre de président du conseil. Nissan explique cette décision radicale par « des actes graves confirmés », mentionnant « une minimisation de ses revenus durant une longue période dans les rapports financiers, une utilisation frauduleuse à des fins personnelles de fonds d’investissements et de notes de frais ». Renault avait pourtant demandé à son partenaire de l’alliance de reporter sa décision

Le 26 Novembre 2018, Le conseil d’administration du constructeur automobile japonais Mitsubishi Motors a annoncé  avoir prononcé l’éviction de son président Carlos Ghosn.  Les administrateurs du groupe ont estimé qu’il était « difficile » de maintenir en poste le puissant capitaine d’industrie placé en état d’arrestation il y a une semaine à Tokyo (Japon).

En somme, juste une semaine après son arrestation et étant en garde à vue, Carlos Ghosn est évincé de ses deux postes au sein des groupes japonais Nissan et Misubishi Motors tandis que du côté français, chez Renault, Mr Ghosn est maintenu à son poste de président et l’intérim est confié de manière temporaire au numéro deux du groupe Thierry Bolloré.

 

Conséquences & perspectives

On peut penser, pour être optimiste, que l’alliance va subsister à cette crise mais il y’aura indubitablement une réorientation stratégique au niveau de Nissan et Mitsubishi. Les Japonais placeront des hommes acquis à leur cause pour remplacer Mr Ghosn et tous les choix technologiques se feront dorénavant en mettant en avant l’intérêt de l’archipel. Il n’est pas exclu aussi que Nissan/Mitsubishi veuille augmenter ses parts dans l’alliance pour en tirer un plus grand profit car les données financières jouent en sa faveur. D’ailleurs il se dit que la partie japonaise à déjà adressé une correspondance au ministre français de l’économie avec en perspective la renégociation des parts.

En sus, les japonais Mitsubishi et Nissan ont à partir de ce moment une plus grande indépendance en se coupant du lien ombilical qui les liait à Renault. En termes de Métaphore, l’enfant ayant grandi et ayant surpassé son géniteur en taille et poids n’a plus aucun intérêt à maintenir un lien ombilical jugé très encombrant.

Au vu des développements, Renault et l’état français ont des positions attentistes. Ce qui n’augure rien de bon car ils assistent en tant que spectateur de ce qui passe dans l’archipel japonais. Le développement de Renault risque de subir un frein  et il ne sera guère étonnant que Renault affaiblie soit dans une position d’être absorbée par les groupes japonais. Vu le rapport de force, un clash entre Renault et Nissan/Mitsubishi impacterait fortement la stabilité de Renault plus que Nissan et Mitsubishi et le moins qu’on puisse dire est que Nissan et Mitsubishi pourraient sans souci surmonter cette épreuve et continuer leur expansion.

 

Ousmane Ndiaye Sidibe