La politique de puissance de l’Inde en matière de transactions financières

La politique de puissance de l’Inde en matière de transactions financières

 

Le 15 octobre 2018, le gouvernement Modi frappe un grand coup avec une première mondiale : interdire toute transaction par Visa, Mastercard ou American Express. Cette action est un geste fort à la fois envers les puissances occidentales, mais aussi envers sa population. Car en voulant donner le marché des transactions financières à des acteurs locaux, le Premier Ministre s’assure l’émergence d’au moins un champion mondial dans la finance, mais aussi un contrôle sur toute la population indienne.

 

La loi  au service de la stratégie

Le gouvernement se sert d’une loi datant de 2000 visant à protéger les données personnelles du pays pour bloquer les entreprises. Ayant mis en garde les trois sociétés au préalable, le gouvernement leur avait laissé six mois pour se conformer à la loi. Bien trop court pour ces entreprises dont le système de traitement des données (et de leur stockage) est basé à l’étranger. Le gouvernement indien marque un grand coup, et ne se cache absolument pas pour affirmer publiquement que le retrait de sociétés étrangère va permettre l’émergence de sociétés indienne. Le make in India, fer de lance de Narendra Modi depuis sa campagne pour le poste de Premier Ministre, n’est pas qu’une promesse en l’air. Et si l’émergence de champions locaux pour remplacer les sociétés de paiement étrangères est en effet un argument économique fort, cela ouvre la voie à d’autres dimensions de la politique nationaliste du Bharatiya Janata Party (BJP).

 

Cash et protection des données

Dès son arrivée au pouvoir, le tout nouveau Premier Ministre Modi déclare la guerre à l’évasion fiscale, la fausse monnaie, et aux paiements non déclarés. Les billets de 500 et 1000 roupies sont démonétisés et remplacés par de nouvelles versions. L’effet majeur de cette réforme est l’incroyable augmentation du prélèvement de l’impôt dans le pays : hausse de 25% pour les individus ; et les prélèvements par anticipation ont quant à eux augmentés de 42%. Mais les systèmes de paiement sont dans leur quasi intégralité gérées par des sociétés étrangères. Afin de s’emparer du marché, Modi va jouer sur deux tableaux : la souveraineté financière et la protection des données.

Le sujet de la protection des données est brûlant en Inde. Comme le souligne le Portail de l’IE, le pays a déjà mis en place l’Information Technology Act, dont le but est de protéger les données des indiens, en interdisant tout transfert des dites données à un tiers sans que la personne n’en soit informée. C’est sur cette loi que s’est appuyé le gouvernement pour forcer les sociétés étrangères à partir. Car ces dernières sont justement exclues du marché parce qu’elles n’ont pas pu se plier aux lois de rapatriement des données. Le gouvernement a t-il fait exprès de mettre un ultimatum aussi court afin de faire capoter toute chance de succès de rester sur le marché indien ?

Après tout, Modi le dit lui-même : « si nous utilisons d’autres cartes, les profits qui seront générés iront à l’étranger, mais dans le cas de RuPay, ils restent en Inde » (RuPay étant le système de paiement par carte, créé par la National Payments Corporation of india). Il est intéressant de noter que les raisons officielles du départ des géants étrangers sont la protection des données, alors que Modi et d’autres ministres parlent publiquement et sans complexe de l’émergence d’acteurs locaux. Un proche du Premier Ministre, Ashwani Mahajan, affirme même « qu’ils (Visa, MasterCard et American Express) ont profité de leurs parts de marché suffisamment longtemps, nous avons le droit de protéger et promouvoir nos intérêts économiques » (source Reuters).

Nous pouvons même partir du postulat que ce mouvement risque de se poursuivre afin d’attaquer les GAFA et de mettre la main sur absolument toutes les données de la population indienne. Le gouvernement fait déjà tout pour les forcer à stocker les données utilisateurs sur place, et à avoir accès à ces données. Si cela va à l’encontre de ces entreprises américaines (et de leur gouvernement ?), cela représente à la fois des investissements massifs à réaliser dans le pays, mais aussi un moyen de contrôle incroyable pour le gouvernement. Et force est de constater que si les GAFA ne se plient pas à la loi, ils subiront le même sort que Visa, Mastercard et American Express.

Dans la foulée des systèmes de paiement, va-t-on bientôt voir l’apparition d’un Facebook indien, d’un Twitter indien, d’un Amazon indien ? Il y a fort à parier que de potentiels champions vont apparaître et que la loi va subitement se durcir pour les acteurs américains.

 

Le contrôle des paiements et le contrôle de la population 

L’Inde, tout comme la Chine, s’est lancée dans l’identification biométrique dématérialisée, le projet Aadhaar. Ce projet comprend un numéro d’identification national et les informations propres à un individu, ainsi que la photographie des iris, du visage et des empreintes digitales. Cette volonté de sécurité s’inscrit dans le contexte de tensions religieuses internes et les troubles à la frontière pakistanaise. Les attentats ensanglantent le pays de 2001 à 2008, avec les tristement célèbres attentats de Bombay en 2008, ont été un véritable tournant dans la politique sécuritaire indienne, légitimant le lancement de l’Aadhaar en 2010, et accentuant les tensions religieuses. Il est également à noter que ces attentats ont été perpétrés par des pakistanais ou des indiens musulmans soutenus par des réseaux pakistanais.

L’Inde, dont l’hindouisme et sa promotion font écho à la politique nationaliste du BJP, a toujours cette peur d’un retour des attentats islamistes ou des massacres de musulmans organisés par les nationalistes indouistes.

Il faut également souligner la présence d’une importante minorité tibétaine ayant fui la Chine, soutenant le Dalaï Lama, et s’orientant vers des actions fortes antichinoises. Il est là fort à parier que cette minorité va être un point de négociation avec Pékin si celle-ci entreprend des actions transfrontalières, et nécessite d’être comprise et … contenue.

En prenant le contrôle sur les systèmes de paiement, le gouvernement peut surveiller tout mouvement suspect : partis politiques, financement de mouvements à risque, armes, et surtout transactions avec les États voisins (Pakistan, Chine, Bangladesh) et avec sa diaspora. En poussant même la témérité et le culot, l’Inde pourrait implanter ses nouveaux champions du paiement chez ses voisins, et par la même occasion, s’offrir un moyen de surveillance et de contrôle digne des plus grandes puissances.

 

L’Inde affirme une volonté de souveraineté

La réaction des pays occidentaux à ces réformes et cette gifle publique démontre le poids actuel et en devenir de l’Inde. Car le pays n’a nullement été inquiété. Si Washington regrette le choix du gouvernement, aucune sanction n’a été prise. Mais je finirais cet article avec un exemple encore plus frappant : la vente de systèmes antiaériens S400 russes à l’Inde pour 5 milliards de dollars en octobre 2018. Les États-Unis ont formellement interdit tout achat d’armes russes à ses alliés sous peine de sanctions. Ordre que le gouvernement indien a publiquement ignoré en passant ce contrat avec Moscou. La réponse du secrétaire d’État à la Défense, James Mattis : « que les pays achetant des armes russes puissent faire l’objet d’exceptions ». La messe est dite.

L’Inde, par sa volonté d’émerger comme une nouvelle puissance, adopte tous les codes chinois : les joint-ventures pour faire émerger son économie et le support de champions locaux en informatique afin de se passer des sociétés étrangères et de concentrer les données localement. Il est fort à parier que les gouvernements successifs vont continuer cette politique « officielle » du Make in India, afin de booster leur économie et de renforcer le contrôle sur la population indienne. Le pays bénéficie déjà d’une masse phénoménale de matière grise, championne dans le milieu de la tech, et surtout d’un marché immense lui donnant toute impunité, à la fois sur le plan interne que sur ses relations avec le monde. Après tout, comme le souligne Manoj Joshi, de l’Observer Research Foundation et expert en questions géostratégiques, « L’Inde est très importante pour la politique américaine dans l’espace Indo-Pacifique et ils ne trouveront pas d’allié de la taille et du poids de l’Inde ».

 

Olivier Mery