Médecins et plateformes marchandes d’e-santé : la guerre de l’information est déclarée

Médecins et plateformes marchandes d’e-santé : la guerre de l’information est déclarée

 

Dès 2015, le Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM), institution qui rassemble et fédère l’ensemble des médecins (296 555 inscrits au tableau de l’Ordre), avait interpellé le Ministère de la santé sur l’arrivée des assureurs privés dans la téléconsultation médicale, consultation à distance entre un patient et un médecin. A cette époque, la téléconsultation médicale n’avait pas encore été intégrée dans le droit commun, mais déjà dans la pratique, elle suscitait l’intérêt d’un grand assureur français. En effet, Axa, via sa filiale Axa Assistance, venait de communiquer sur le lancement de son service de téléconsultation médicale à destination des salariés d’entreprises couverts par une complémentaire santé. Ces salariés pouvaient bénéficier gratuitement de ce service 7j/7 et 24h/24.

 

Un cadre conventionnel en construction pour cadrer l’émergence des plateformes d’e-santé

 

Cette pratique plus généralement englobée sous le terme e-santé, est une des résultantes du développement numérique mais aussi un des moyens de lutter contre la désertification médicale. Cependant, il aura fallu attendre un cadre conventionnel. C’est ainsi que des négociations ont eu lieu en 2018 avec l’Assurance maladie, qui ont abouti à une réglementation de la télémedecine. Et à compter du 15 septembre 2018, tout acte de téléconsultation est désormais remboursé par l’Assurance maladie. Un avenant n° 6 à la convention nationale, approuvé par un arrêté du 1er août 2018, vient fixer les tarifs des actes de téléconsultation et de téléexpertise et en prévoit le cadre de mise en œuvre (ils doivent être intégrés dans le cadre du parcours de soins ou dans certaines conditions). Dans ce contexte, il est intéressant de rappeler que précédemment, le 25 mai, une réglementation importante au niveau européen a été mise en application : la RGPD (Réglementation générale de la protection des données). Les médecins accueillent favorablement ce contexte réglementaire.

Axa a été le premier assureur à proposer un service de téléconsultation à ses assurés. De nombreux assureurs ont suivi le pas depuis, comme la mutuelle Eovi MCD. Le développement de ce service a aussi été facilité par l’émergence de plateformes d’e-santé, en particulier celles qui proposent la téléconsultion médicale. En France, en 2018, la télémédecine a généré 353,4 millions d’euros de recettes, ce qui en fait un marché dynamique (même si loin derrière les Etats-Unis avec près de 2,9 milliards d’euros de recettes). En février 2016, le CNOM avait dressé un rapport intitulé «Télémédecine et autres prestations médicales électroniques » dans lequel il indiquait observer « une tendance accélérée vers l’ubérisation de la santé». Surtout, dans ce rapport, il fait part de son inquiétude et souhaite que cette pratique marchande soit un peu plus régulée. Et jusqu’à aujourd’hui, il ne cesse de le rappeler.

Force est de constater que l’ubérisation du secteur de la santé s’est traduit par le développement de nombreuses plateformes d’e-santé, allant de la prise de rendez-vous en ligne au service de téléconsultation médicale. Doctolib, actuel leader de l’e-santé en Europe, en est une parfaite illustration. Créée en 2013 par son co-fondateur Stanislas Niox-Château, la startup franco-allemande, propose une plateforme de prise de rendez-vous médicaux en ligne via un logiciel de mise en relation. Elle a bénéficié en 2017 de deux levées de fonds, la même année, pour un montant total de 61 millions d’euros.  Aujourd’hui, elle référence 60 000 practiciens, généralistes et spécialistes, et compte 20 millions d’utilisateurs. Cette société a fait l’objet d’une attention particulière depuis le mois de juillet 2018. La startup a racheté son concurrent principal MonDocteur, qui appartenait en majorité à Lagardère Active, groupe spécialisé dans les médias. La cession de MonDocteur concernait une partie de son pôle e-santé. Avec ce rachat, Doctolib change de dimension et profite de ce rapprochement pour afficher ses ambitions au niveau européen : confirmer sa place de leader et accélérer « la transformation des cabinets et hôpitaux ». Il ne s’arrête pas là, puisque le 27 septembre, la startup annonce le lancement d’un service de téléconsultation. Par ailleurs, on retrouve un autre acteur dans le viseur des médecins : Qare. Cette startup santé, spécialisée dans la téléconsultation médicale par visio-conférence, a été créée en 2016 et poussée par l’incubateur Kamet. Cet incubateur avec une dotation à hauteur de 100 millions d’euros a été créé un an plus tôt par l’assureur AXA. Après son lancement à Londres à destination des expatriés français, elle décide de déployer son service sur le territoire français pour profiter de ce marché florissant.

 

L’offensive des médecins

Depuis fin 2017, on constate un certain agacement chez les médecins, comme l’indique un article de l’Opinion. L’objet des contentieux porte souvent sur la publicité et le recours choisi est le plus souvent une plainte ou une mise en demeure. En effet, le CNOM avait dénoncé le 14 novembre 2017, par voie de communiqué, une campagne de publicité diffusée par la mutuelle Eovi MCD. Un recours en justice a été déposé contre celle-ci, pour publicité et distorsion de concurrence. La mutuelle  expliquait  offrir gratuitement un service de téléconsultation à ses adhérents. Or pour les médecins, la publicité est interdite. La mutuelle indique avoir appris cette décision par voie de presse et deux jours plus tard elle réagissait également par communiqué, où elle annonçait prendre acte de la décision et vouloir rencontrer l’Ordre des médecins.

Dans ce contexte, il est à préciser que ce même jour, le groupe mutualiste VYV, nouvellement constitué (comprenant des acteurs comme la MGEN, Harmonie Mutuelle), a fait l’acquisition de la société MesDocteurs via une prise de capital, une des nombreuses plateformes d’e-santé.

Quelques mois plus tard, au lendemain de l’officialisation de la télémédecine, la promotion s’est intensifiée notamment à l’initiative des plateformes de téléconsultation médicale, via les réseaux sociaux et les médias presse. Tel est le cas de Qare qui a en effet publié une page publicitaire dans le journal du Dimanche « JDD », afin de promouvoir son service de téléconsultation. Qare était déjà dans le viseur des médecins (du syndicat de l’union des médecins libres, l’UFML-S) depuis le mois de février. Et le 28 septembre, suite à sa campagne publicitaire intitulée « Satisfaits ou remboursés », qui visiblement n’a pas plu aux médecins, une mise en demeure a été faite à son encontre. Le Conseil de l’ordre a estimé les publicités « fallacieuses quant à l’intégration des services proposés dans le parcours de soins pour tous les patients et donc à leur prise en charge par l’assurance-maladie ». Par cet acte, il vient encore rappeler sa méfiance  envers les plateformes commerciales de télémédecine. Interrogé par le Quotidien du médecin, Dr Alexandre Maisonneuve, co-fondateur et directeur médical de la startup, avoue ne pas avoir été « très adroit » mais semble assumer la publicité. Un mois après, c’est au tour de Doctolib d’essuyer des attaques de la part des médecins, cette fois-ci ceux de l’UFML-S. Le 28 octobre, une action que le syndicat a lui-même baptisé «Doctolibgate» a été mise en place. Dr Jérôme Marty, président de ce syndicat et Dr Franck Chaumel, vice-président, ont accusé Doctolib de pratiquer la vente forcée et dénoncent un parasitisme commercial incompatible avec la déontologie médicale.

Voici les principaux reproches : Les praticiens souhaitant quitter la plateforme constatent que leur nom y figure toujours. Seulement, le patient est redirigé vers la page de l’un de leurs confrères. Ensuite, les médecins de France, répertoriés par l’annuaire de l’Ordre, figurent tous sur la plateforme, par le fait que les données soient ouvertes au public. Cependant, ils n’ont pas tous  consenti à s’y retrouver, comme l’exige la RGPD. De ce fait, les médecins y voient une violation de la réglementation européenne. En face, Doctolib s’est défendu pour le premier grief en précisant que le problème était lié au référencement par Google. La société assure donc avoir fait les modifications nécessaires pour rediriger la page d’un médecin « sortant » vers une page d’erreur. Toutefois, il conteste avoir violé la RGPD et se dit en règle après avoir justifié ses propos. Dans un communiqué envoyé le lendemain, les médecins sont revenus sur cette action après avoir échangé avec la startup et ont annoncé avoir pris acte des modifications engagées par Doctolib. De surcroît, le 29 octobre, le fondateur Stanislas Niox-Château a lui-même souhaité apporter une réponse ferme sur la plateforme Medium au docteur Bertrand Legrand, médecin à Tourcoing, après que ce dernier ait publié plusieurs vidéos l’accusant de « parasitisme numérique ». Stanislas Niox-Château cite « vos vidéos, posts et emails sont faux » et se défend sur plusieurs points. Et ce qui a été assez surprenant : autant l’attaque était virulente, les mots étaient forts avec une volonté d’emmener la startup en justice mais paradoxalement en acceptant l’échange, la conclusion a été prononcée par Jacques Lucas, responsable du Conseil de l’ordre des médecins par un tweet informant de la « fin du #Doctolibgate pour » lui. De même pour le docteur Legrand, qui a conclu sur l’affaire par un tweet le 30 octobre. A la même période, un autre doctolibgate a émané de son concurrent RDV Médicaux (Le Parisien). Ce dernier a émis des critiques envers Doctolib sur la prise de rdv avec les médecins de l’AP-AH car elle imposerait une inscription sur la plateforme.

Autre illustration d’une médecine généraliste désemparée par ce qui se passe autour de la téléconsultation, c’est la réaction de MG France, syndicat des médecins généralistes de France. Son communiqué explicite « La médecine générale ne se réduit pas à une cabine d’outils connectés » revient sur l’officialisation récente de la téléconsultation médicale en officine signée par l’Assurance maladie et les syndicats des pharmaciens. MG France craint un conflit d’intérêts du pharmacien et « un détournement du soin et du médecin traitant au profit d’une offre de téléconsultation commerciale « hors sol » »

 

Résultats des attaques informationnelles

Bien que toutes ces attaques n’aient pu permettre de renverser la machinerie marchande, les médecins ne peuvent que s’adapter. La concurrence déloyale, la publicité, le non-respect de la RGPD,… sont autant d’instruments pour tenter de déstabiliser ces nouveaux acteurs privés de l’e-santé, ainsi que les assureurs «poids-lourds » sur le marché, à l’image d’AXA. Toutefois, il semblerait qu’ils réussissent à faire bouger quelques lignes. C’est le cas de Doctolib qui a pu rectifier certaines dérives suite à l’insistante de l’UFML-Syndicat. Il  a affirmé aller dans le sens de l’apaisement. De son côté, le CNOM veille et défend les intérêts des médecins, dont 47 % sont salariés en France d’après les chiffres de l’Ordre, pourcentage en hausse ces dernières années. On peut imaginer que les craintes et la vigilance resteront fortes en raison de l’arrivée de nouveaux acteurs étrangers sur le marché français. C’est l’exemple de Livi, une société suédoise, nouvellement venue. Mais il est vraisemblable que ces sociétés prendront désormais leur disposition pour respecter le cadre réglementaire et déontologique, chose à laquelle les médecins du CNOM et les syndicats représentatifs des médecins seront intransigeants, au moindre faux pas.

 

Hajer El Mabrouk