Les affrontements informationnels autour de l’or vert tunisien : l’huile d’olive

Les affrontements informationnels autour de l’or vert tunisien : l’huile d’olive

 

 

Le 22 juillet 2018,  le journal italien « La Republica » publie un article intitulé « Pouilles, la guerre du pétrole : « Arrêtez d’importer de la Tunisie ». Cet article traduit la tension existante entre les deux pays producteurs d’huile d’olive, l’Italie et la Tunisie, tension qui s’ajoute déjà à celle sur les migrants. Dans ce journal, Gianni Cantele, président de la Fondation Coldiretti Puglia, une organisation regroupant les agriculteurs de la région de Pouilles, accuse l’huile d’olive tunisienne de déstabiliser le marché par le niveau record des importations, en augmentation de 260 % et souhaite que l’Italie stoppe cette « invasion ».

Un or vert disputé sur le marché du bassin méditerranéen

Considérée comme l’or vert ou le pétrole vert par la profession, l’huile d’olive représente pour le bassin méditerranéen un énorme marché car sa production est principalement concentrée sur ce bassin, représentant 98 % de la production mondiale. 2,8 millions de tonnes ont été produit dans le monde pour la campagne 2017-2018, dont 1,8 million rien qu’en Europe. Selon le Conseil Oléicole international (CIO), par campagne oléicole, on entend la période de douze mois allant du 1er octobre au 30 septembre de l’année suivante. Les principaux pays producteurs sont l’Espagne, l’Italie, la Grèce et la Tunisie. Ce dernier connait notamment une ascension depuis quelques temps. En effet, une montée qui s’explique par l’explosion de son exportation.

Tandis que le deuxième producteur mondial qu’est l’Italie, il a subi une perte de production de 57 % en 2018, selon l’Institut public des services pour le marché agricole et alimentaire (Ismea). La principale région concernée est la région des Pouilles, représentant la moitié de la production italienne. Elle est en partie due aux gelées hivernales mais aussi due à la présence de la bactérie Xylella qui a attaqué les arbres. Cette bactérie, transmise et véhiculée par des insectes vecteurs, s’attaque à des végétaux tels que les vignes, les oliviers et arbres fruitiers entre autres. Le site du ministère de l’agriculture et de l’alimentation Alim’agri explique que cette bactérie a touché plusieurs Etats de l’Union Européenne, y compris la France, mais elle a causé davantage de dégâts en Italie et particulièrement dans la région de Pouilles.

L’huile d’olive tunisienne victime d’attaques informationnelles

La Tunisie est confrontée à plusieurs attaques informationnelles depuis quelques années. Un article dans Suptniknews.com reporte l’indignation des quotidiens tunisiens au sujet d’une enquête menée par l’association 60 millions de consommateurs, dans son numéro du mois d’avril 2018. Les médias tunisiens parlent de « souillure » et « d’incartade ». L’enquête aurait conclu que l’huile d’olive bio tunisienne serait «des plus contaminées» en résidus plastifiants, appelés «phtalates», réputés être toxiques, voire accompagnés d’effets cancérigènes. L’association, dans son enquête, est très virulente vis-à-vis de la composition du pétrole vert tunisien, relégué à une huile de seconde zone, ce qui suscite l’incompréhension des professionnels et médias tunisiens. De plus, un rapport de la DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la répression des fraudes), paru en septembre 2018, vient révéler que 48 % de l’huile d’olive est non-conforme. Il s’agit majoritairement d’huiles d’origine étrangère présentant des défauts de qualité. Voilà une analyse qui vient amplifier le désordre existant dans l’offre de l’huile d’olive en France et le sentiment que les huiles non françaises sont de moindre qualité. L’attaque informationnelle se fait ici sur le terrain français. Cependant, il faut regarder du côté du pays voisin, l’Italie. Ce pays qui voit sa production fondre en masse est entaché par un scandale survenu en 2015, celui de la fraude à l’huile d’olive extra-vierge. Le parquet de Turin avait enquêté contre sept marques, accusées d’avoir qualifié d' »extra-vierge » des huiles simples : Antica Badia, Bertolli, Carapelli, Coricelli, Primadonna, Santa Sabina, Sasso. La tricherie n’est pas nouvelle. Un an plus tôt, la presse italienne avait révélé que les huiles d’olive « Made in Italy » ont été parfois mélangées avec des huiles étrangères. L’Italie se trouve face au problème de falsification de l’étiquetage « Made in Italy ». Dans un article « Huile d’olive : les producteurs accusés de fraude en Italie »  du journal Les Echos, il est repris que les importations d’olives ou d’huiles de moins bonne qualité pour « couper l’huile italienne seraient une pratique courante ». Selon la Confédération des entrepreneurs agricoles italiens, elles auraient bondi de 38 % en général et de 748 % rien que pour la Tunisie.

Face à ces problèmes de plusieurs ordres : à la fois climatiques, bactériens, assortis de polémiques et scandales, raréfaction de la production, augmentation des prix et face à une hausse de l’exportation tunisienne, les médias italiens se livrent au dénigrement de l’huile d’olive tunisienne. Pour illustrer, le site Tunisiaoliveoil.com a écrit « Lynchage médiatique de l’huile d’olive tunisienne en Italie : maintenant, Basta ! ». Il y reporte qu’en 2016, une émission télévisée « Ballarò » sur la chaîne publique Rai 3, vue par les seniors, avait montré des journalistes italiens en déplacement dans une huilerie de la ville de Zaghouan en Tunisie et filmant des conditions sanitaires et d’hygiène médiocres.

La remise en cause de la qualité est une chose, mais l’attaque informationnelle va plus loin, la Tunisie est accusée « d’invasion », voire de « massacre » par non seulement les médias, mais aussi par des parlementaires et organisations agricoles.

Réponse aux attaques informationnelles

On peut noter que les médias tunisiens tentent une défense par la production d’articles pour dénoncer « la souillure » subie par l’enquête de 60 millions de consommateurs. Face à cette dernière, c’est même directement le ministère de l’agriculture tunisien qui ripostait par communiqué le 3 avril 3018. Il  dénonce “l’absence d’une législation nationale, européenne ou internationale qui fixe le seuil maximal toléré de phtalates dans les produits bio” et met en doute les résultats de l’enquête. Il précise que « Malgré le caractère non obligatoire de ces recommandations, les exportateurs d’huile d’olive tunisienne sont automatiquement contrôlés par des laboratoires certifiés pour la détection des phtalates, mais les quantités figurant sur les étiquettes mentionnées dans l’article ne dépassent pas 0,7 mg/KG ». Plus loin, le ministère demande  « un rapport d’audit des résultats des analyses effectuées par l’organisme français sur la base duquel l’article a été publié » et ajoute qu’il « conservera le droit de poursuivre quiconque voudrait porter atteinte à l’image du producteur tunisien ». Egalement, dans la guerre de l’information, on y trouve l’association Forza Tounes représenté par Souhail Bayoudh, qui dénonce continuellement la campagne de dénigrement de l’huile d’olive tunisienne faite par les médias italiens, notamment à l’aide de son compte Facebook. Il évoque la participation des plus grands médias italiens comme les chaines publiques RAI 1 et RAI 2 et les accuse par ces campagnes de détourner l’attention par rapport au scandale entourant l’huile d’olive italienne écoulée sur le marché américain, l’autre scandale transatlantique évoqué dans une infographie « Extra Virgin Suicide » publiée par le  New York Times et dans Olive OilTimes (avec l’arrestation d’une organisation accusée de fraude à l’huile d’olive vers les Etats-Unis).

Autre réponse à ces attaques et aux dénigrements, Mourad Fradi, président de la chambre de commerce Tuniso-italienne s’est exprimé sur les radios tunisiennes pour dénoncer la campagne médiatique italienne et a demandé au ministre de l’Agriculture de créer une Task force pour « communiquer sur l’excellente qualité de huile d’olive en Tunisie et sur sa renommée internationale » précise le média tunisien BusinessNews.com. Et c’est sur ce point précisément que la Tunisie apporte une réponse aux attaques européennes, ici françaises et italiennes. La Tunisie s’est lancée dans une grande campagne promotionnelle de son pétrole vert à l’étranger, en Europe et au-delà, sur le continent américain en passant par l’Asie. Elle opte pour la promotion de son huile d’olive et fait des efforts pour démontrer de sa bonne qualité. Elle fait la promotion de son exportation dans des pays comme le Japon, l’Inde et le Brésil. Après deux opérations de promotions sur le marché indien en 2018, en effet, le 5 février 2019, l’office national de l’huile (ONH) a annoncé qu’une opération promotionnelle de grande envergure pour l’huile d’olive conditionnée sera lancée sur le marché brésilien. Cette huile conditionnée occuperait déjà la première place dans les ventes au Canada, selon le président-directeur général, Chokri Bayoudh.

 

La carte de la réputation internationale et extra-européenne

Pour renforcer cette promotion, l’ONH a mis en place un concours parrainé avec le COI : le Concours ONH de la meilleure Huile d’Olive Tunisienne pour récompenser la meilleure huile d’olive extra-vierge. Egalement, la Tunisie a reçu des prix internationaux, à l’image des deux  lauréats tunisiens (société Biolive de Zagouan et Domaine Fendri de Sfax) qui ont reçu en 2018 le prix du Concours Mario Solinas du COI, concours mondial des meilleures huiles d’olive. Mais aussi, elle a remporté une vingtaine médailles d’or à des concours internationaux d’huile d’olive. Enfin, cette promotion du pétrole vert tunisien à l’international se fait sans compter avec la stratégie du bio, stratégie nationale comme l’indique un reportage de France 24.

En France, ce qui transparaît, c’est que la meilleure huile d’olive est française et labellisée avec ses propres appellations d’origines protégées (AOP) et appellations d’origines contrôlées (AOC), représentant plus d’un quart de la production, dans le Sud du pays. Elle est aussi perçue telle quelle par les consommateurs français. Quant à l’Italie, elle subit les désagréments climatiques et les dégâts liés à la bactérie Xylella, puis s’inquiète d’une « invasion de l’huile d’olive tunisienne dans le pays ».  Le pays n’a pas le choix que d’importer de l’huile d’olive venant des régions voisines, comme celle de La Tunisie pour permettre de répondre à la demande. La réponse tunisienne passe par la promotion de la bonne qualité de son huile d’olive et de son succès à l’exportation dans d’autres pays que l’Union européenne.

 

Hajer El Mabrouk