Guerre informationnelle autour de la crise du Chlordécone

Guerre informationnelle autour de la crise du Chlordécone

 

 

Le chlordécone, également connu sous les noms de Képone et Merex, est un insecticide organochloré, écologique et persistant. La chlordécone est la molécule dont est constitué ce pesticide. Le chlordécone est un perturbateur endocrinien reconnu comme neurotoxique, reprotoxique (pouvant altérer la fertilité) et classé cancérigène possible dès 1979 par l’Organisation mondiale de la santé. Le chlordécone est notamment connu pour avoir été utilisé contre le charançon du bananier dans les Antilles françaises de 1972 à 1993. Le démarrage de la commercialisation du Képone date de 1958 aux États-Unis qui interdiront sa production et sa commercialisation en 1976 suite à la fermeture de l’usine en 1975 conséquemment à une pollution importante de l’environnement et aux effets toxiques constatés sur les ouvriers de l’usine. La France a fini par l’interdire en 1990. Le chlordécone a toutefois été autorisé aux Antilles françaises jusqu’en 1993 par deux dérogations successives, signées par les ministres de l’agriculture de l’époque. Il ne s’agit pas d’écrire un énième article sur la crise du chlordécone mais bien d’aborder le sujet sous l’angle de la guerre de l’information par le contenu et d’observer les enjeux dans les champs économique, social, politique et potentiellement historique ainsi que les forces en présence

 

Les dimensions du problème

La production de banane aux Antilles françaises représente 40% du marché nationale et tend à s’ouvrir sur le marché européen (6% du marché européen en 2016). Le nombre d’emploi directs et indirects de cette filière représente entre 8000 à 13000 emplois. La filière de la banane est confrontée à deux crises majeures qui sont la chute progressive de la production avec une intensification concurrentielle à l’échelle internationale ainsi que la crise sanitaire et environnementale du chlordécone. Ainsi à partir de 2007 est mise en place le plan « banane durable 2008-2013 » visant à répondre aux deux crises en mettant en place une production plus respectueuse de l’environnement et une stratégie de communication basée sur la « banane durable ».(Conversion environnementale de la production bananière)

Sur le champ économique, il faut préciser que le chlordécone était le principal insecticide utilisé pour lutter contre le charançon des bananiers et ainsi assurer les productions de bananes des exploitants. Exploitants qui ont d’ailleurs obtenu à trois reprises des dérogations d’utilisations 1990, 1992 et 1993 alors que l’interdiction de la vente date du 1er février 1990. Ces dérogations faisaient suite à des demandes des exploitants suite aux cyclones de 1979 et 1980 qui ont provoqués la multiplication des charançons. Néanmoins, notons qu’au même moment une société d’un exploitant, Laurent de Lagarigue, rachète le brevet de la molécule interdite aux États-Unis depuis 1976 et grâce à la pression exercée par le lobby des planteurs, il met sur le marché le même produit avec un nom commercial différent. Ici, l’enjeu économique est double pour les planteurs : assurer une production et bénéficier de subventions de l’état central.

 

Les enjeux environnementaux sont colossaux, la crise du chlordécone a provoqué la contamination des sols, des espaces aquatiques, de toute la chaîne alimentaire et par conséquent des populations. Depuis 2002, face aux enjeux environnementaux, sanitaires, agricoles, économique et social, l’Etat et ses opérateurs ont mobilisé d’importants moyens afin de sensibiliser et éduquer la population notamment par la mise en place de trois plans « chlordécone » successifs : Plan I 2008‐2010, plan II 2011‐2013 et plan III  2014‐2020.

 

Les enjeux politiques sont de plusieurs ordres. Localement les représentant de l’état qui sont au cœur de la crise et au contact des victimes directes et indirectes qui demandent à ce que leurs revendications soient entendues. Ils ont en face également le lobby des planteurs. Ce dernier est opposé à la reconnaissance des conséquences de l’utilisation du chlordécone. C’est le même lobby qui avait obtenu la mise sur le marché du chlordécone bien qu’interdite depuis longtemps aux États-Unis. C’est également ce lobby qui travaille au maintien de l’économie de la banane aux Antilles notamment par l’octroi de subventions de l’état français. L’autre acteur politique engagé dans cette bataille est l’état français représenté en métropole.

 

Les différentes stratégies en application

La crise du chlordécone touche les Antilles françaises qui sont loin de la métropole et les informations relatives à celles-ci sont peu traitées dans les médias nationaux. Bien qu’on trouve parfois quelques dossiers et/ou articles, il est frappant de constater la très faible connaissance des Français de métropole sur ce sujet. On peut faire l’hypothèse que ce sujet est maintenu loin de l’opinion publique générale.

Maintenir un doute sur la parole scientifique

Bien que plusieurs rapports scientifiques identifient comme conséquence de la crise du clordécone un fort taux de cancer, notamment une prévalence élevée du cancer de la prostate, la stratégie a consisté à alimenter le doute. Le lien de causalité est régulièrement discuté notamment dans le rapport Belpomme  en 2007 qui a provoqué de nombreuses réactions. Le Pr Belpomme a d’ailleurs dû répondre aux critiques et admettre des inexactitudes. Plus récemment, le 1 février 2019, lors d’une rencontre dans le cadre du grand débat national en présence des élus d’Outremer, c’est le Président de la république qui affirme « Il ne faut pas dire que c’est cancérigène. Il est établi que ce produit n’est pas bon, il y a des prévalences qui ont été reconnues scientifiquement, mais il ne faut pas aller jusqu’à dire que c’est cancérigène parce qu’on dit quelque chose qui n’est pas vrai et qu’on alimente les peurs. » Encore un fois il y a eu des réactions vives des élus d’Outremers et des scientifiques qui ont amenés l’Elysées à plaider pour un « malentendu »  .

Plaider la nécessité 

Suite aux deux cyclones de 1979 et 1980, le chlordécone est présenté comme le seul produit capable de lutter contre le charançon et ainsi sauver la filières agricole (majoritairement production de banane à cette époque). Ainsi, le lobby des planteurs appuyé par l’industrie agrochimie  ont présenté le chlordécone comme une nécessité, voir la seule solution. D’un point de vu communication le chlordécone est passé de « problème » à « solution ». C’est ainsi qu’ils ont obtenu les dérogations successives. Aujourd’hui, le même lobby plaide pour la nécessité du maintien de la production de banane aux Antilles et du passage à une « banane durable » et ainsi maintenir le versement de subventions par l’état.

Jouer sur la durée

La crise du chlordécone a débuté avec l’interdiction en 1976 aux Etats-unis, suivi par l’intégration aux Antilles françaises, des rapports Snégaroff en 1977 puis Kermarrec en 1978 établissant la pollution des sols, etc …. Fin septembre 2018, lors d’un déplacement aux Antilles, le chef de l’Etat a annoncé que l’administration devait « prendre sa part de responsabilité » dans la pollution du chlordécone, et a annoncé « la procédure d’ouverture du registre des maladies professionnelles ». De son côté, Christelle Dubos a expliqué que l’Institut national du Cancer avait été saisi en avril 2018 afin de « mettre en place une étude pour répondre à la question du lien » entre exposition au chlordécone et cancer de la prostate et « d’organiser le lancement d’un appel à projet« . Fin décembre 2018, une proposition de loi pour indemniser les victimes est présentée par la députée de Guadeloupe Hélène Vainqueur-Christophe. Ce texte a été rejeté par la Commission des affaires sociales du palais Bourbon, mercredi 23 janvier 2019 (Article 23/1/19 La 1er.fr).  Nous sommes en 2019, soit 40 ans après que le chlordécone ait été classé substance cancérigène possible chez l’homme. A ce jour, le sujet des indemnisations n’en est toujours qu’au stade des « projets ». Rappelons que la dernière proposition de loi a été rejetée sous prétexte que la réparation devrait se faire dans un cadre plus large et être intégré dans un fonds global destiné à l’indemnisation des victimes de produits phytosanitaires. Une manière de ne pas spécifier et circonscrire la crise du chlordécone et peut-être éviter de soulever la question des indemnisations aux Antilles françaises.

 

 

Omer Bourret