La question du Rafale en Inde

La question du Rafale en Inde

 

 

Soukhoï Su-30 MKI, MIG-29, MIG-27, MIG-21 BISON, Jaguar, Mirage-2000 et bientôt le Rafale. La flotte de l’Indian Air Force (IAF) est composée d’avions de chasse d’origine étrangère. Leur modernisation est de ce fait soumises aux évolutions géoéconomiques. L’Inde cherche à développer son industrie de défense dans l’optique d’atteindre son indépendance stratégique. De plus, face à une remarquable accélération de la croissance économique du pays, de nouvelles missions opérationnelles sont confiées à l’IAF dans le but de protéger les intérêts de cette 5e puissance mondiale, particulièrement dans sa zone d’influence qui s’étend du golfe Persique au détroit de Malacca.

En 2007, les besoins opérationnels de l’IAF ont donc fait l’objet d’un appel d’offres international pour 126 avions de chasse dont l’assemblage devait s’effectuer majoritairement en Inde. Remporté par Dassault Aviation en 2012, trois années de discussion amènent le contrat Rafale à évoluer vers la fourniture de 36 avions de combat fabriqués en France et prêts à l’emploi. L’annonce officielle de cette commande est prononcée par le Premier Ministre indien, Narendra Modi, le 10 avril 2015 depuis l’Élysée.  Les négociations se concluent par la signature d’un accord intergouvernemental le 23 septembre 2016. Quelques semaines plus tard, Dassault Aviation annonce son choix de partenariat avec le groupe privé indien Reliance au détriment d’une des 9 entreprises publiques de défense Hindustan Aeronautics Limited (HAL), pourtant initialement positionnée en tête de liste. Depuis, le contrat Rafale s’est transformé en controverse à la fois économique et politique.

 

L’escalade des accusations médiatiques

Que ce soit dans la presse indienne, sur les réseaux sociaux, ou à travers les chaînes de télévision locales, le contrat Rafale constitue un sujet d’actualité en vogue alimenté par de multiples rebondissements. Le #RafaleDeal ou encore le #RafaleScam couvrent massivement la toile.

Aux commandes des ficelles qui contrôlent la propagation des attaques informationnelles se trouve l’opposition politique du gouvernement en place : l’Indian National Congress (INC) présidé par Rahul Gandhi. Une campagne de dénigrement autour de l’acquisition du Rafale est lancée via les canaux médiatiques. Les premières accusations visent le Premier Ministre, issu du parti politique Bharatiya Janata Party (BJP). Ces dénonciations reposent principalement sur l’influence de N. Modi dans le processus de sélection de l’entreprise privée Reliance. Est tout d’abord mise en avant une supposée proximité entre N. Modi et Anil Ambani, le dirigeant du groupe Reliance, qui aurait financé une partie de la campagne politique du Premier Ministre. N. Modi aurait, quant à lui, fait pression sur Dassault Aviation en faveur de celui qu’il considérerait comme son champion national. Aucune preuve tangible est diffusée par les médias hormis les propos sortis de leur contexte du directeur général délégué chez Dassault Aviation, Loïk Segalen, prononcé lors d’un comité central d’entreprise en mai 2017.

Ne parvenant pas à ralentir les négociations en cours, de nouvelles attaques ciblant cette fois-ci le front politique français ravivent le débat. Une interview de François Hollande accordée à Médiapart suivi d’un tweet maladroit de l’ancien président de la République française suffisent pour armer la stratégie offensive de l’opposition. Une fois de plus, l’argument selon lequel Reliance aurait été imposé par le premier ministre indien est avancé. La posture défensive de F. Hollande fait suite aux révélations portant sur le financement par A. Ambani d’un film produit par sa compagne Julie Gayet. Les contraintes temporelles liées à la résonnance des soupçons de conflit d’intérêts ont influencé le processus décisionnel de F. Hollande et l’ont conduit à emprunter un raccourci entre les phases d’observation et d’action. Le temps accordé à une analyse plus approfondie de la situation aurait permis d’orienter sa stratégie autrement. Au lieu d’être désamorcées, les attaques adverses se sont au contraire amplifiées en plaçant l’ancien président sous le feu des projecteurs médiatiques français et indiens.

 

La stratégie offensive de l’opposition indienne

Le média d’investigation français Médiapart a largement participé au débat en collaborant avec NDTV ou encore le National Herald dont une partie des droits de publication appartiennent à la famille Gandhi, leaders du INC. Le groupe Associated Journals Limited (AJL) dirigeant le National Herald a en effet été racheté par R. Gandhi et sa mère Sonia Gandhi par le biais de leur société privée Young India Limited. L’opposition cherche à développer sa sphère d’influence. Médiapart est cité dans un grand nombre de médias indiens. Son fondateur Edwy Plenel intervient également sur les chaînes indiennes. De par ses origines, le média français est présenté comme une source fiable et bien placée pour dénoncer les mauvaises pratiques des parties prenantes françaises.

La cible de l’opposition reste le gouvernement Modi. Les attaques indirectes visant ses alliés du contrat Rafale répondent à un objectif précis : le déstabiliser en vue des prochaines élections qui débuteront en avril 2019. Tout devient sujet de polémique. Cependant, la diffusion massive d’informations autour de l’avion de chasse essoufflent l’opinion publique. La pertinence des révélations est mise à mal par le manque de preuve avérée et creuse un profond fossé entre le fond et la forme des supposés scoops. De fausses informations sont également relayées et décrédibilisent leurs auteurs. L’expulsion annoncée de deux journalistes français par la ministre de la Défense indienne lors d’une conférence à New Delhi a par exemple été réfutée dès le lendemain de sa publication par l’Agence France Presse.

L’information est une arme stratégique. Le bon tireur se distingue par sa capacité à atteindre la cible désignée avec un minimum de munitions. Un tir dit « groupé » est un tir réussi qui témoigne d’une certaine maîtrise de son arme. Si les points d’impact sont éparpillés autour de la cible sans jamais l’atteindre, le tir n’est pas efficace. Les parties prenantes du contrat Rafale ont laissé l’opposition vider son chargeur en adoptant une stratégie défensive de riposte au coup par coup. Dassault Aviation a ainsi publié plusieurs communiqués de presse en réponse aux multiples rumeurs lancées à son égard. De son côté, le groupe Reliance a décidé de poursuivre en justice la chaîne NDTV pour diffamation. L’ONG Reporters Sans Frontières a demandé le rejet de cette accusation au nom de la liberté de la presse en rappelant au gouvernement indien sa 138e position sur les 180 pays du classement mondial de la liberté de la presse de 2018 produit par l’ONG elle-même.

 

Les impératifs de la puissance indienne

Au-delà du bras de fer politique interne, les ambitions stratégiques de l’Inde ont une portée internationale. Le développement d’une base industrielle de Défense solide érige les fondations de sa future puissance militaire face à une Chine lourdement équipée. Les offsets, ou investissements compensatoires, négociés dans les termes du contrat Rafale et critiqués par l’opposition, demeurent une pratique courante dans les grands contrats commerciaux internationaux. Ils constituent un moyen de développer un écosystème industriel de Défense de classe mondiale. L’Inde cherche ainsi à atténuer son niveau de dépendance dans le domaine de la Défense en promouvant sa politique du « Make in India », programme stratégique de N. Modi destiné à encourager la montée en compétence des entreprises nationales en particulier dans le secteur de la Défense. De tels secteurs stratégiques ne devraient pas se transformer en champ de bataille politico-médiatique. Pendant que l’armée de l’air indienne s’emploie à remplir ses missions à bord de « cercueils volants », ses besoins opérationnels descendent au second plan à cause des querelles politiques. Les questions de défense et de sécurité nationales nécessitent une vision long-terme à préserver de toutes sources de conflits personnels. Les intérêts de la Nation priment. Le début de l’année 2019 démontre que le gouvernement Modi a su tenir le cap en dépit de cette controverse politico-médiatique.

 

 

Lucie Berger