Guerre économique : la question essentielle des encerclements cognitifs

Guerre économique : la question essentielle des encerclements cognitifs

 

 

Au cours des dernières décennies, la France s’est fortement affaiblie dans le domaine de l’influence. La raison principale est la non prise en compte des grilles de lecture de la guerre économique et des problématiques de puissance qui lui sont associées.

C’est particulièrement vérifié dans le domaine du Droit. Les professionnels de ce secteur portent une lourde responsabilité dans ce qui pourrait s’appeler un décrochage stratégique. Ils ont laissé les Anglo-saxons formater et conquérir le marché mondial du droit des affaires. Les conséquences ne sont pas négligeables. Les grands groupes d’origine française ont pris l’habitude de consulter les cabinets à dominante nord-américaine, créant ainsi une dépendance durable et fortement préjudiciable à nos intérêts économiques.

La situation n’a guère évolué sur ce terrain et il faut souligner la détermination d’un avocat tel qu’Olivier de Maison Rouge qui, fort de sa formation en science politique, a su s’emparer du sujet en le hissant clairement au niveau d’une problématique de puissance analysée dans un cadre de guerre économique. A ce propos, la publication d’ouvrages théoriques est devenu un enjeu essentiel pour essayer de reconquérir une partie du terrain perdu. C’est une démarche très claire dans laquelle s’est engagée l’Ecole de Guerre Economique qui prépare une version 3, entièrement réécrite du Manuel de l’Intelligence Economique. La cinquième partie de ce futur ouvrage portera sur l’intelligence juridique. La matière juridique n’est pas une production neutre de connaissances. Elle est même devenue un enjeu majeur dans la manière de prendre l’avantage sur ses adversaires. La France s’éveille tardivement à cette évidence. Cela n’empêche pas le monde hexagonal du Droit à se livrer des batailles d’arrière-garde. Comme le fait remarquer Véronique Chapuis-Thuault, parler de concurrence entre avocats et juristes est obsolète. Selon elle, les métiers sont différents et les directions juridiques ne seront pas externalisées dans des cabinets d’avocats, que les juristes obtiennent ou non le legal priviledge. Les directions juridiques ont besoin du conseil des avocats spécialisés sur un sujet ou pour mener des contentieux. En revanche son absence conduit à la délocalisation de directions juridiques à Bruxelles par exemple et à l’embauche de directeurs juridiques anglo-saxons ayant souvent deux bases locales.

Si l’expression de la violence et de l’espionnage industriel est toujours aussi présente dans les affrontements économiques, il devient de plus en plus évident que la vraie guerre se joue sur l’amont, c’est-à-dire sur les situations de dépendance cognitive volontairement créées par les puissances qui cherchent à imposer leur suprématie dans l’organisation des échanges. La définition des normes était un premier signal d’alerte entrevu au début des années 90. Trente après, l’occupation offensive du terrain cognitif s’est élargie à de nombreux domaines : gestion du risque financier, respect de la conformité, discours sur la lutte anticorruption, sécurisation des moyens de paiement bancaire.

Les pays conquérants imposent leur point de vue aux autres à par la construction d’un argumentaire technique dont ils maîtrisent à la fois les éléments de langage élaborés à partir leur contexte et s’appuyant sur une prédominance linguistique. La taille critique atteinte par les cabinets qui véhiculent ce type de connaissances est un élément déterminant dans la mesure où ils verrouillent l’offre de conseil. Les discours moralisateurs et les principes sécuritaires coiffent l’ensemble de la démarche offensive. Le pays qui excelle dans cette nouvelle forme de guerre économique « invisible » est notre principal allié militaire : les Etats-Unis d’Amérique.

 

Christian Harbulot