Guerre informationnelle entre Altice et Free

Guerre informationnelle entre Altice et Free

 

Mi-Mars 2019, Free et Altice ce livre à une guerre informationnelle autour de la diffusion des chaînes du groupe NextRadio TV, filiale d’Altice, sur le réseau Free. Il se joue le contrat de diffusion : Patrick Drahi réclame 5 à 6 millions d’euros pour éviter toutes coupures.

 

L’affrontement

BFM TV tire le premier et bénéficie de l’effets des réseaux d’Altice. Ce dernier a contractualisé avec des Opérateurs alors que Free a conclu des négociations avec d’autres médias ; l’information diffusée par BFM TV par communiqué de presse joue sur l’image de Free en tant que trublion des télécoms. La communication est dupliquée sur de nombreux sites tels les journaux en lignes, programmes télé, qui relaient de façon systématique les informations éditées par BFM TV. Free laisse sa communauté communiquer communauté commenter et relayer de façon virale dans un écosystème très actif. Parallèlement à cette agitation, le groupe saisit le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA)  pour dénoncer le traitement partial qui est fait au sein des chaînes du groupe Altice. Ces dernières ne communiquent que sur le point de vue de SFR et non sur celui de Free. Au-delà d’un traitement partial de l’information, Altice est pris en flagrant délit de communiquer des directives à la rédaction de BFM TV en fournissant notamment des éléments de langage afin de ne pas utiliser les termes de « coupure » et de positionner Altice et non SFR.

 

Le CSA propose une médiation

Pour le grand public et le CSA, c’est la négociation avec Orange et TF1 qui ressurgit, souvenir de la coupure des services mytf1. Le CSA invite Free et Altice à « prendre les dispositions nécessaires pour permettre la reprise du dialogue ». Free tient une politique de la chaise vide et le CSA est mis en échec. Les évènements et communications vont se succéder, tout d’abord le 4 Avril les replays sont indisponibles puis le 5 Avril c’est au tour des flux vidéo d’être coupés. Les clients de Free sont alors privés du bouquet des chaînes BFM.

 

Altice utilise BFM pour dénoncer une supposée responsabilité de Free

Via BFM TV, Altice acte, ses « chaînes et services associés ne sont officiellement, légalement et contractuellement plus mis à disposition dans la Freebox TV». Altice va jusqu’à responsabiliser Free dans l’acte «Nous avons constaté jeudi 4 avril que Free a déjà cessé la diffusion de BFM Business et du replay de toutes les chaînes. Cette situation préjudiciable pour les téléspectateurs est exclusivement imputable à Free.» Mais cette communication anticipée n’a que peu de portée.

 

Free privilégie l’action

En moins de 2 heures, Free privilégie l’action et met les chaînes à disposition. BFM TV effectue une retraite et accuse Free de pirater le signal de ces chaînes. Altice se dédit et dénonce : « La livraison à Free du signal de ces chaînes a été effectivement interrompue à 7H00 », détaille Altice dans un communiqué, « toutefois, depuis 8H47, Free pirate la livraison du signal de ces chaînes, donc les abonnés Free y ont encore accès, sans savoir jusqu’à quand ». En réponse, la première communication officielle de Free cite la convention qui l’engage avec le CSA et prend ainsi à partie le médiateur. Il « rétablit la diffusion» en se reposant sur l’article 1.1 de la convention de ses chaînes avec le CSA «qui oblige à permettre leur reprise sur les réseaux ADSL et Fibre». S’appuyant sur un extrait réglementaire court et percutant, le communiqué de presse est convaincant. Il est donc repris in extenso sur les écrans de la Freebox pour relayer auprès de ses abonnés sa position.

 

Altice acculé dans les négociations

Lors de la présentation des résultat d’Altice France, Alain WEILL lâche prise et ne présente plus de levier dans sa communication «on ne peut pas céder au diktat de Free, cela remettrait en cause les accords déjà signés avec Bouygues et Canal». Il suffit de citer ces deux marques pour qu’elles communiquent et prennent positions. Successivement Orange, et Canal soutiennent publiquement Free et prépare leur négociation respective à venir. Pour Orange, « le modèle actuel sans rémunération de part et d’autre est équilibré et créateur de valeur pour les deux parties ». Puis c’est au tour de Canal+ de renforcer le message d’Orange, « Canal+ ne rémunérera que ce qui a une valeur pour ses abonnés. SFR est un partenaire important de Canal+ mais n’échappera pas à cette règle ». Après un mois du début de la bataille par média et téléspectateurs interposés,aucune communication ne fut réalisée de part et d’autre sur ce sujet.

 

Négociation entre SFR et le Groupe M6 : un précédent couteux pour Altice

C’est SFR filiale d’Altice qui a créé le précédent dans ce marché lors de la monétisation des services premiums M6 sur SFR. Ce n’est donc pas le contenu gratuit qui se monétise mais les services qui peuvent lui être ajoutés. Altice désormais en fournisseur de contenu se trouve cette fois ci en position de faiblesse face à un opérateur. Au-delà d’un combat d’entreprises, c’est un combat de personnes. Les tensions qui lient Patrick Drahi et Xavier Niel sont bien plus anciennes et remonte à Michael Boukobza, un très proche collaborateur des deux magnats. Visage et directeur général de Free auprès de Niel, il démissionne pour travailler pendant moins d’un an auprès de Drahi sur le marché des télécommunications en Israël. Il revient auprès de Niel, d’abord au Monde pour effectuer une réduction des coûts. C’est à la tête de Golan Telecom, avec Niel en investisseur qui revient dans les télécoms en Israël. Il fera face à Drahi dans l’attribution des licences de Tel-Aviv. Patrick Drahi accuse Michael Boukobza d’être passé à l’ennemi, et l’attaque en justice. Le quotidien Yediot Ahronoth, alors propriété de Drahi, publie un portrait à charge de Xavier Niel.

Dans le dossier l’opposant à Free, Altice sort perdant de cette guerre d’information. Malgré avoir été à la manœuvre de l’attaque initiale, et des coûts successifs Altice a été pris au dépourvu par les actions de Free l’obligeant à plusieurs reprises à revenir sur ses positions. Par une réponse inattendue et économe en média, Free fidèle à lui-même, renforce l’adhésion de ses clients dans une lutte perçu comme de bon droit. Free en ressort comme disrupteur des modèles établis. Le rôle et réponse du CSA peut encore retourner les informations et actions à venir mais Free aura gagné une nouvelle fois cette bataille avec une économie de mouvements et de moyens.

 

Frédéric Choudat