La dimension informationnelle de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine

La dimension informationnelle de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine

 

Le nouveau contexte d’affrontement géoéconomique

La guerre commerciale lancée contre la Chine par le président des Etats-Unis d’Amérique conformément à son programme électoral défraie la chronique depuis janvier 2018. Les Etats-Unis s’engouffrent fermement dans le protectionnisme tous azimuts; l’Administration Trump ayant conclu à un échec total au détriment de la balance commerciale américaine chroniquement déficitaire vis-à-vis de la Chine (-375 milliards de dollars en 2018), de l’Europe -surtout de l’Allemagne (-100 milliards de dollars), du Canada, du Mexique,…

La Chine réplique dès février, puis subit en retour les taxations sur 1.300 produits en mars. Le contrôle américain des règles des IDE Investissements Directs Etrangers chinois est durci. Pour infraction à l’embargo contre l’Iran, les entreprises leaders chinois et mondiaux de la télécommunication ont dû, en juin pour ZTE, remplacer la plupart de leurs propres dirigeants pour ne pas être interdit d’exercer aux Etats-Unis par décret présidentiel ou pour Huawei, d’un côté en décembre 2018 libérer sous caution de 10 millions de dollars Meng Wanzhou, sa CFO et propre fille du fondateur, à la suite de son arrestation spectaculairement et largement médiatisée, sur demande de la justice américaine dans son avion en escale au Canada, et de son emprisonnement immédiat, et de l’autre, subir l’interdiction totale du marché américain ce 20 mai 2019 (Google suspend la livraison de son système d’exploitation Android à Huawei en même temps que d’autres firmes américaines).

En juillet 2018, la guerre est relancée par l’Amérique par une menace de sanctions douanières sur 200 milliards de biens chinois importés applicable en septembre.

Les péripéties néanmoins se sont accélérées depuis le 10 mai 2019 par son tweet -#realDonaldTrump qui par nature est un canal de communication grand public choisi pour prendre à témoin la planète entière-exprimant la divine surprise du président la première puissance économique mondial en terme de PIB classique depuis 120 ans passé depuis 2014 au deuxième rang en terme de PIB PPA, et, commandant suprême des forces armées de la première puissance militaire sur l’attitude non conciliante de la Chine elle-même devenue première puissance commerciale mondiale.

L’Europe par son manque d’unité, lourdement lestée par l’échec de la mutation de sa gouvernance à 28 membres et de la constitution européenne, par les boulets de la crise financière grecque, de l’indécision issue du vote du Brexit, et de la division profonde face à la crise des migrants, est de plus en plus exclue. Elle a été la première à subir les sanctions douanières américaines, opportunément suspendues devant l’intensité accrue de la guerre commerciale avec la Chine.

Le FMI s’en est inquiété officiellement et les grandes institutions internationales affichent les impacts négatifs sur l’économie de la planète, des implications sociales potentielles et des risques de déstabilisation globale. Les bourses très sensibles à ses symptômes valsent d’autant que des signes concrets de contagion économique sur toute la planète surgissent.  Y compris aux Etats-Unis : ce sont les milieux agricoles qui s’agacent des manoeuvres anti-économiques de leur président. Certains annoncent l’issue funeste d’un conflit généralisé réel entre numéro un et numéro deux pour l’hégémonie du monde, qui est un scénario conté par l’historien Thucydide entre la puissance militaire de Sparte et la puissance économique d’Athènes dans la Grèce antique.

 

Des campagnes quotidiennes de tweets ravageurs

Le président Donald Trump, très critique quant à l’inconscience coupable de sa concurrente démocrate pendant les élections Hillary Clinton pour l’utilisation d’outils de messagerie non protégée, se révèle un adepte acharné de twitter et travaille dans la diffusion directe d’information avec cet outil public. Il y donne ses humeurs sur les sujets qui l’intéressent. Les critiques de son style d’administration -sa politique de repli « America First », stratégie de choc notamment envers le régime vénézuelien,  guerres tous azimuts (Corée du Nord), y compris contre les alliés traditionnels de l’Amérique, le shutdown le plus long jamais connu de l’histoire des Etats-Unis pour forcer en vain le Congrès à financer le mur anti-migrants à la frontière mexicaine, de ses difficultés de recrutement et de vacance de postes dans son administration, de ses accointances avec l’extrême droite raciste (Stephen Bannon, l’attaque de Charlottesville) et avec les va-t-en-guerre, de moeurs, de manipulation des élections – Cambridge Analytica, les menaces de destitution par le Parlement, de soupçon de collusion avec l’ennemi potentiel russe, de chute de prestige des Etats-Unis dans le monde, etc s’étalent au-devant des actualités mondiales depuis deux ans sans discontinuer. Le monde a dû s’y faire et s’y plier y compris dans les milieux diplomatiques, dans son entourage gouvernemental et dans son cercle familial.

Longtemps englué dans les contestations et affaires nombreuses déclenchées à son encontre, dès après son élection qu’il alterne avec des déclarations de destruction totale tour à tour lancées contre le Mexique, contre la Corée du Nord, contre l’Iran – la liste est longue et ininterrompue-, Donald Trump est en pleine forme. Sa popularité ce 6 mai 2019 a atteint 46% selon une enquête Gallup. Les bonnes nouvelles pleuvent: taux de croissance au plus haut de 3,2% en 2018 supérieure aux attentes, taux de chômage au plus bas équivalent au niveau de la Suisse (plein emploi), taux de popularite record, …

Le 9 mai, par tweet -public- à son habitude, #realDonaldTrump a annoncé par avance sa confiance sur le succès total des longues négociations à l’avantage des Américains- au bout de 10 rounds difficiles sur un an avec le gouvernement de Beijing. Tel ne fut pas le cas le lendemain, 10 mai 2019 : Beijing est revenu sur 9 des 10 points pré-acceptés. Il prend à témoin le monde entier toujours par tweet en rebondissant sur d’étonnement du Commandant suprême des forces armées de la première puissance militaire du monde entier du revirement chinois.

Donald Trump est dans une très grande colère pour cette résistance inattendue, et surtout du non respect de la parole donnée et tape sur la table très fort pour pousser à bout la seconde économie du monde à capituler sans conditions. Il déclenche la hausse immédiate des taxes douanières de 10% à 25% sur 250 milliards de dollars de produits chinois importés aux Etats-Unis. C’est la deuxième fois que cette sanction lourde est appliquée sur les deux ans de son investiture.

La limitation à 140 caractères de ses tweets, une capacité doublée et alignée sur son concurrent chinois, Weibo, 1er réseau social en Chine continentale, qui contraint au choix précis des mots utilisés dans chaque message mérite une prise en compte sans traduction et en anglais.

En résumé, à première lecture, ils sont du niveau des commentaires de tous les réseaux sociaux connus c’est-à-dire outrancier, sans contenance, sans tact ni mesure, taquinant constamment l’irresponsabilité sous anonymat – lui le revendique sous #realDonaldTrump- et l’attaque ravageuse, nuisible.

Le moins que l’on puisse constater vis-à-vis de la Chine est la crûdité des mots choisis.

#RealTrump dit, affirme et signe :

La Chine ment (« liars »)

La Chine vole (« theft ») c’est-à-dire soustrait à son propriétaire un bien.

La Chine pille (« rip off ») c’est-à-dire dépouille par des moyens malhonnêtes.

Déjà, en décembre dernier, alors que Wall Street saluait une trêve de la guerre commerciale, l’arrestation du CFO de Huawei est lancée pendant le diner « amical » au G20 de Buenos Aires entre Donald Trump et Xi JingPing.

Le négociateur envoyé à Washington est Liu He, vice-premier ministre et identifié comme numéro 2 du régime, très proche du président Xi Jingping, économiste diplômé de Harvard.

Les sanctions sur 250 milliards de biens sont déclenchées en sa présence sur le sol de Washington le 10 mai 2019 pour lui faire perdre la face. La réplique intervient deux jours après sur 60 milliards de dollars de produits américains.

Donald trump nomme comme négociateur Robert E. Lighthizer qui est le 18e ministre du commerce.

 

Les ripostes informationnelles mesurées de la Chine

Les investigations sur les circonstances du revirement chinois [« Risks increase for Xi in China trade talks », article du 11-12 mai 2019, pages 1 et 4, New York Times] relèveraient pour les intervenants chinois d’une inconstance de personnalité du président Trump dans une tradition de rudesse de négociation des Américains et d’un manque de discernement entre la discussion privée dans le cadre des négociations en cours et la révélation publique. Et si tout ceci était planifié…?

Le président américain, toujours par canal direct de tweeter et par des messages ravageurs, dont le monde a pris l’habitude désormais, va toiser le 13 mai les autorités chinoises sur les risques pris à lui désobéir : « …very bad for China, very good for USA….China should not retaliate- will only get worse… ». Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC, «Trump est le docteur Folamour du commerce international»? Chevauche t-il comme l’image de ce docteur sa bombe et ses armements pour être prêt à appuyer sur le bouton de l’Apocalyse pour avoir raison?

Le gouvernement chinois n’est pas sur la même veine, ne répond pas aux tweets par des tweets et utilise des procédés de communication classiques de diplomatie internationale appris depuis les années 70 : message du président chinois via ses porte-paroles officiels, courrier officiel écrit de président à président,…

En ce mardi matin, les principales bourses européennes subissent encore les contrecoups de la chute de la bourse de New-York (NYSE) la veille. La baisse de l’indice Dow Jones du 13/05/2019 a atteint 3,5%, ensuite a été limitée à 2,8% en clôture, se répercutant dans les autres places boursières mondiales. La guerre commerciale menée par Donald Trump aura bien des répercussions sur l’activité économique globale.

Le FMI par sa directrice Christine Lagarde est allé au devant dès avril 2019 pour mener campagne et prévenir des risques néfastes au niveau mondial et incite les deux grands à la table de négociation.

La montée des extrêmes entre les deux super-puissances font miroiter le spectre du « Piège de Thucydide » https://www.challenges.fr/monde/mater-la-chine-l-obsession-de-trump_622834en référence à l’épisode décrit par l’historien grec du défi de la puissance économique d’Athènes à la puissance militaire de Sparte.

Dans son livre « Vers la guerre, l’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide », Graham Allison, professeur émérite à la Kennedy School of Governement de l’université de Harvard, souligne que sur 500 ans, le cas s’est présenté 16 fois qui ont abouti 12 fois à une guerre réelle et militaire.  Ce qui n’est pas souhaitable dans le cas présent.

En effet, du côté chinois, les messages tonitruants du président américain rappellent trop des souvenirs douloureux et des procédés brutaux remontant à peine à 150 ans issus de la « diplomatie de la cannonière » impérialiste aux négociateurs chinois.

Cette dernière avait abouti à la première guerre de l’Opium en 1839 puis à la seconde en 1860, à la destruction de l’ancien Palais d’Eté (l’incendie du Versailles de la dynastie Qing en beaucoup plus grand avait mis 3 jours et 3 nuits et 2 campagnes de destruction organisée) en guise de volonté de punition marquante et culturelle des Etats-Unis, de l’Angleterre et de la France, à la signature des traités inégaux destinés à dépecer « l’homme malade de l’Orient ».

En a résulté la destruction du système impérial millénaire et l’effondrement de la nation la plus peuplée sur terre. La volonté colonisatrice d’une partie du monde occidental au 19e siècle découle de l’affrontement entre puissances industrielles (protectionnisme) aboutissant à une situation de surproduction chronique (révolution industrielle) et la dépression économique, la recherche de nouveaux débouchés commerciaux dans le reste du monde et pour affirmer une supériorité civilisatrice. La première guerre de l’Opium a trouvé son origine dans les déficits commerciaux chroniques de l’Angleterre vis-à-vis de l’Empire chinois payables en or et en argent à l’époque.

Depuis des décennies, les autorités chinoises ainsi que le peuple chinois dans une certaine mesure cherchent à se relever de ce traumatisme historique et culturel. Ils ont considéré que la crise financière de 2008-2009, alors que la Chine organisait les jeux Olympiques pour la première fois avec succès, était le résultat de l’incompétence des élites du système capitaliste occidental. Elle a permis au pays de se hisser en décembre 2010 au second rang mondial devant le Japon, alors que la Direction du Plan avait prévu atteindre le PIB de l’Allemagne « pas avant 2015 » et celui du Japon « pas avant 2025 » (« L’arrogance chinoise », Eric Israelowicz)

Par la même, les autorités chinoises se sont enfermées dans une certaine forme d’arrogance croissante, en rapport avec le souvenir des humiliations subies dans leur chair depuis le 19 e siècle. Cette arrogance est avérée depuis 2010, l’Exposition universelle de Shanghai , la suspension des métaux rares au Japon, la mention des territoires des mers du Sud dans ses « Core interests » et les tensions avec Taiwan et les pays voisins du Sud-Est asiatique.

Cette arrogance chinoise est à l’origine de la stratégie de « containment » de la Chine par les Etats-majors américains dont le monde voit les illustrations pratiques (« La Chine, une obsession américaine » dans le magazine Diplomatie Les Grands Dossiers n°50 Géopolitique des Etats-Unis, avril-mai 2019).

 

Contradictions chinoises et imbrication des économies

Le régime chinois est traversé par deux courants, comme d’ailleurs dans son histoire entière, balaçant entre une tendance à se tourner vers l’extérieur et une tendance au repli. La Chine aurait besoin d’une dizaine d’années encore pour asseoir sa position en se tenant à la stratégie de profil bas prôné par son leader historique, Deng Xiaoping. Selon les vues de ce dernier, la croissance économique chinoise avait besoin fondamentalement d’un environnement pacifique et il avait bati sa stratégie étrangère en signant un traité de paix avec le Japon en 1979, en obtenant la reconnaissance du pays par les Etats-Unis en 1979, en arrêtant les hostilités avec l’URSS. Les autorités chinoises misèrent alors sur le temps long. Elles étaient bien conscientes que les taxes douanières étaient payées par les consommateurs américains en final, que la Chine a dans sa palette des atouts de négociation, certains à double tranchant néanmoins, notamment 90% des terres rares (72% soit 18 sur 25 stratégiques selon « la Chine acteur central du marché des métaux stratégiques », Diplomatie Les Grands Dossiers sur la Géopolitique de la Chine, page 46) dont a besoin les entreprises technologiques américaines, les commandes d’avions à Boeing pris la main dans le sac de certification frauduleuse, les ventes d’automobiles américaines en Chine… Les économies sont imbriquées depuis des années. Cette imbrication fait dire à certain experts que personne ne sortira gagnant d’une guerre totale : Hong-Kong, Etats-Unis, think tank, et des cercles économiques américains.

Notons cependant que l’imbrication des économies n’a pas toujours été une garantie d’apaisement des rapports de force. En 1914, le premier partenaire économique de la France était l’Allemagne… Si l’affrontement informationnel entre les Etats-Unis et la Chine se focalise sur des questions commerciales, il ne faut pas perdre de vue la question sous-jacente que Donald Trump pas plus que Xi Jinping n’évoqueront jamais publiquement est la question de centrale de la suprématie dans les rapports de force entre puissances.

 

 

Daniel Chan-Yuk