Les drôles de méthodes des consultants en communication d’influence…

Les drôles de méthodes des consultants en communication d’influence…

 

Alors que Le Monde vient de sortir une enquête sur « Comment Monsanto a fiché des dizaines de personnalités à influencer » (avec une excellent œil du 20h de France 2 sur le sujet), il est bon de rappeler que ces méthodes ne sont pas nouvelles. Et on ne peut dès lors que s’étonner quand le dirigeant de Publicis Consultants, agence associée dans l’affaire Monsanto à Fleishmann-Hillard, se dit tomber des nues devant de telles pratiques.

J’ai moi-même pu vivre cela de près lors de l’affaire Gemplus il y a une quinzaine d’années. Si l’influence est au cœur des relations humaines, faut-il pour autant laisser la fin justifier les moyens ? Non bien entendu. Voici à ce sujet un extrait de mon dernier ouvrage Les sentiers de la guerre économique.

« L’homme qui me parle comme si je n’existais pas est anglais. Ce soir, il aura sans aucun doute gagné en une journée l’équivalent de mon salaire mensuel. Car dans ce temple de la communication corporate, c’est bien l’argent qui est roi. Pendant plus d’une heure, ce gentleman qui parle un français impeccable avec un accent tout ce qu’il y a de plus British me brosse le portrait de son fonds d’investissement, l’histoire de ses dirigeants, les entreprises soutenues, les bénéfices réalisés… Rien à voir, évidemment, avec cette campagne médiatique dont sa société est « victime » depuis plusieurs mois et qui tendrait à lui attribuer des relations avec les services de renseignement américains dans le rachat du leader mondial de la carte à puce, le fleuron français Gemplus.

L’espresso est délicieux mais intérieurement je bois plutôt du petit lait. Rien de tel pour récupérer des informations que de jouer aux candides un peu niais. Mais pas trop quand même car tout est une question de dosage et de cohérence. D’ailleurs, le staff présent tendrait à prouver que cette communauté de financiers et de communicants a été quelque peu agacée par mes écrits et interventions télévisées. Et en cette fin de règne de Jacques Chirac à l’Elysée, le Président du fonds d’investissement américain sera reçu en personne à la Présidence de la République. Il faut dire que parfaitement mis en scène avec en fond sonore la bande originale de Spy Game, le reportage d’Envoyé spécial (France 2) a été vu par près de 4 millions de téléspectateurs, plutôt CSP+ (cadres, fonctionnaires, professions intellectuelles…). La goutte d’eau de trop ? La thèse défendue est simple et la démonstration argumentée : la carte à puce étant une technologie de souveraineté qui intéresse les services de renseignement en raison de ses capacités de cryptage, la CIA aurait commandité en sous-main la prise de contrôle du français Gemplus. Une thèse qui n’est évidemment pas du goût du fonds d’investissement. Mais une thèse convaincante reprise dans un article d’une page entière paru dans Le Monde. La journaliste sera également invitée avenue des Champs Elysées, dans cette même salle de réunion mais un autre jour. Fallait-il éviter que nous nous rencontrions ?

A cet instant, une question me taraude et m’amuse. Que peuvent-ils bien s’imaginer pour avoir mis autant de personnes autour de la table et choisi d’enregistrer – avec mon accord – notre conversation d’une matinée ? Et qui est ce « ils » ? Croient-ils que je travaille pour les services français en charge de la protection du patrimoine ? Les pauvres, s’ils savaient ! Le dispositif français manque alors cruellement de moyens et de coordination. Car contrairement aux Anglo-saxons, les politiques français s’intéressent peu à leurs services de renseignement. Quant à la communication, elle est évidemment le parent pauvre d’une organisation qui s’appuie sur le système D et la bonne volonté de quelques individus isolés. Oh certes, dans mes fonctions de Directeur d’un Master en Intelligence Economique, il m’arrive de croiser des commandants de la DST (devenue DGSI) qui œuvrent tant bien que mal sur le terrain et très souvent réalisent des miracles compte tenu des faibles moyens dont ils disposent. D’autant que début 2003, aucun dispositif national d’intelligence économique n’existe encore vraiment (et Alain Juillet n’a pas encore été nommé Haut Responsable auprès du Premier Ministre, une question de mois…). Ces grains de sable dans la belle mécanique d’une mondialisation qui se drape dans les oripeaux de la paix entre les hommes et les nations, ce sont donc des francs-tireurs qui s’autosaisissent de missions qui les dépassent largement. Avec l’appui des médias – car ces francs-tireurs sont souvent des journalistes ou des intellectuels – ils dérangent et interpellent. David contre Goliath ? L’image est sans doute présomptueuse et la fin n’est pas aussi certaine que dans l’épisode biblique. Mais il est vrai qu’ils ont face à eux de véritables machines de guerre économique.

En face, toute la question est de jauger la menace potentielle et de déterminer, si nécessaire, les moyens de la neutraliser. A commencer par « l’intimidation ». Car quoi de plus intimidant que cette demi-douzaine de spécialistes qui vous analysent tandis que vous écoutez poliment les explications du représentant officiel d’un fonds qui pèse plus de 40 milliards de dollars. Adeptes de la PNL[1], ils scrutent chacun de vos gestes et analysent les correspondances entre vos pensées et vos attitudes. Instruit par l’histoire, Goliath se méfierait-il désormais de David ? Pour le moment, il semble en tous cas utile d’enregistrer la séance et, dans une transparence totale, la consultante me demande mon accord. J’acquiesce à la condition qu’une copie de la cassette me soit envoyée ultérieurement. Une demande fort légitime et bien entendu acceptée. Mais personne ne me renvoya la cassette en question malgré mes demandes répétées.

Pour en savoir plus

Nicolas Moinet

 

[1] La PNL pour Programmation Neuro Linguistique est un modèle dont l’objectif est de permettre une meilleure communication interpersonnelle. Dans une logique d’influence ou de manipulation, la PNL est utilisée afin de rentrer dans le modèle du monde de l’autre.