Les jeux d’influence informationnelle après l’affaire du Dieselgate

Les jeux d’influence informationnelle après l’affaire du Dieselgate

 

L’affaire Volkswagen devenait publiquement visible en 2015, avec l ́annonce des autorités américaines d ́un rappel de voitures de Volkswagen. Selon l’accusation: Volkswagen aurait installé un dispositif d ́inactivation qui détecte quand une voiture testée est sur le banc d ́essai. Par conséquence, l ́émission de NoX est réduite au niveau légalement admissible pendant une voiture est sur le banc d ́essai. Désormais, quand la voiture est utilisée dans la circulation, l ́unité de commande du moteur change son mode de fonction pour pouvoir garantir une meilleure performance dans la circulation ce qui résulte dans une émission de NoX élevée.

L »affaire Volkswagen » a donné lieu à des procédures longues et coûteuses, dans le domaine du droit administratif, pénal et civil. VW et d ́autres fabricants d ́automobiles ont été condamné à  des amendes et à verser des indemnisations aux consommateurs. L’estimation des coûts se situe entre 20 et 26 milliards d ́euros pour Volkswagen. En octobre 2018, Audi a été condamné à une sanction pénale de 800 millions d ́euros. Néanmoins, l ́intérêt du public pour ce scandale semble s ́être peu à peu estompé. Le journal « Taz », acteur très agressif dans l ́affaire, a publié 59 articles qui contenaient le mot « Abgasmanipulation » . En revanche, un seul article était publié en 2019. Il en est de même pour le Spiegel et Frankfurter Rundschau.

En revanche, l ́intérêt public s’est porté sur une autre facette du débat sur l’environnement et les moteurs thermiques. Ce sont maintenant la charge azotée et la pollution par les poussières fines dans les villes de l ́Europe, qui relance le débat sur la pollution automobile[1].

 

L’action offensive d’une association allemande pas tout à fait « neutre »

La « Deutsche Umwelhilfe » (DUH), une association allemande pour la protection de l’environnement, a poursuivi des municipalités devant les tribunaux. L ́objectif de cette association est de forcer ces municipalités à respecter les valeurs limites. A ce propos, une décision du Tribunal Fédéral d ́Administration (BVerfG 7 C 26.16) oblige les municipalités à prendre des mesures appropriées pour diminuer la pollution[2].

La structure financière de la Deutsche Umwelthilfe n’est pas tout-à-fait claire. Sur son site web, la DUH démontre (sous la rubrique « transparence ») la structure de ses finances. Mais la provenance des fonds reste cachée: Il est simplement indiqué qu’environ 12 % des fonds vient de donations « privées », et une autre partie provient des « institutions et des entreprises ».

Le fait est connu publiquement que Toyota a soutenu la DUH depuis les années  90 en lui versant 50.000 euros par an. Toyota est le leader du marché quand il s ́agit de la production de véhicules électriques ou hybrides et fait des investissements significatives dans ce secteur avec l ́objectif de surpasser le concurrent Volkswagen. Cette polémique a mis la DUH sous pression parce qu ́il lui est reproché de servir les intérêts de Toyota (et peut-être d ́autres financiers qui ne sont pas connus mais cachés sous la rubrique « donations privées » ou « donations d ́entreprises »).

 

Une conte polémique orchestrée par un groupe de pneumologues allemands

Néanmoins, cette polémique n ́a pas empêché la DUH de poursuivre son travail et de remporter des victoires juridiques. Le 23 janvier 2019, d’autres acteurs de la société civile allemande ont organisé une riposte contre la démarche de la DUH : Avec le support du grand journal conservateur et pro-industriel « Bild« , une centaine de pneumologues publia une prise de position dans laquelle ils émettaient des doutes sur la validité des valeurs limites et l ́effet des pollutions sur la santé de la population. L ́action était initiée par l ́association des pneumologues et consiste en une prise de position de trois pages. Les pneumologues essaient de démontrer que les limites ne sont pas justifiées. A titre d’exemple,  ces pneumologues soulignent que les limites dans la directive de l ́UE correspondaient à une exposition d ́une personne non-fumeur pendant 80 années. Ces derniers exigent que les valeurs limites légales soient réévaluées. Ces pneumologues se prononcent en faveur de la protection de l ́air dans les villes de l ́Europe mais critiquent la genèse des valeurs limites au niveau européen: Leur argument principal est que la majorité des publications scientifiques sur ce thème reposent sur une étude de l’OMS qui a été vérifiée par l ́étude « REVIHAAP » de l’OMS dont l’indépendance de vue n’est pas acquise puisqu’elle a été cofinancée de l`Union Européenne. Selon eux, les résultats ne résistent pas à l ́examen scientifique, et même pas à l ́examen du sens commun. Leur position exposée dans un texte d ́environ trois pages contient pas de témoignage ou référence institutionnelle. La présentation douteuse des thèses des pneumologues n ́a pas empêché le ministre des transports allemand de la CSU, partie conservateur, pro-industriel bavarois, d ́exiger une vérification des valeurs limites européens de NoX à Bruxelles et d ́utiliser l ́exposé des pneumologues comme référence.

 

Taz[3], qui a plaidé pour l’interdiction de la circulation de véhicules diesel dans les villes, a contré la campagne des pneumologues en arguant du fait qu’i s’agissait d ́une campagne privée d ́hommes en colère. Les six failles relevées par Taz principales figurent sur son site web):

  • L ́exposé des pneumologues ne contient pas une seule preuve scientifique et reconnue (sauf les considérations à sens commun). Il n ́est pas possible de réfuter une étude OMS avec cette méthode.
  • Aucun des pneumologues qui ont signé ce manifeste, n’est un spécialiste de la pollution atmosphérique.
  • Les auteurs ne sont pas tous nommés. Mais au moins un des co-auteurs , le Professeur Thomas Koch a travaillé pendant dix ans pour Daimler ou il a construit des moteurs diesel. C ́est la première information qu ́on obtient sur lui quand on cherche son nom (Prof. Thomas Koch) sur « Google ».
  • L ́association des pneumologues (avec laquelle a été a organisée la publication des thèses) a demandé à 3800 pneumologues de cosigner la publication. Seulement 110 ont d’entre eux signé.
  • Cette même association des pneumologues a publié en novembre 2018, une étude de 50 pages avec plus que 400 sources, dans laquelle elle demande des valeurs limites plus strictes!
  • L ́auteur principal du texte des pneumologues, Dieter Köhler, a fait des erreurs de calcul. Après la publication des erreurs de calcul dans la taz, les pneumologues ont reconnu leurs erreurs mais affirment que ces corrections ne changeraient pas le contenu de ce qu ́ils voulaient transmettre .

 

Il y a peut- être une septième faute stratégique qui peut être trouvée dans les colonnes de commentaires sur twitter et les journaux: Les pneumologues représentent une classe sociale des vieux hommes qui ont réussi mais qui sont en colère. Par contraste, la Deutsche Umwelthilfe se présente (avec une attachée de presse jeune et attractive) comme une association qui a pour objectif la préservation de la qualité de l ́air pour les jeunes générations qui vivent dans les villes (étudiants, jeunes familles) et qui ne peuvent pas se payer des voitures.

La démarche entamée par ce groupe de pneumologues n’était ni bien présentée, ni cohérente, ni bien préparée pour résister aux critiques de contradicteurs. Il faut bâtir une guerre de l’information irréfutable en termes d’argumentation lorsqu’on s’affronte au « mainstream de la mouvance écologique » mais aussi lorsqu’on conteste la teneur des études scientifiques des institutions bien établies. Et il faut beaucoup de naïveté pour croire que le statut social de médecin spécialiste et professeur suffit pour contrer une campagne lancée il y a longtemps avec l’appui d’un grand appareil institutionnel qui a mesuré les risques en s’attaquant aux  positions de l ́industrie traditionnelle.

 

Benedikt Sütter

 

 

 

 

Sources:

– Review of evidence on health aspects of air pollution – REVIHAAP, OMS 2013.

– Prof. Dr. med. Köhler: Stellungnahme zur Gesundheitsgefährdung durch umweltbedingte Luftverschmutzung, insbesondere Feinstaub und Stickstoffverbindungen (NOx).

– UE- Directive 2008/50/CE.

 

 

[1] A partir d’une étude de l’Organisation Mondiale de la Santé « Review of evidence on health aspects of air pollution (REVIHAAP) », l ́Union Européenne a publié la directive 2008/50/EG  qui détermine des valeurs limites pour la pollution atmosphérique.

[2] Lorsque des mesures moins drastiques (comme des investissements dans le transport public) ne fonctionnent pas, l’ultima ratio doit être l ́interdiction de la circulation, notamment pour des véhicules fonctionnant au diesel.

 

[3] Journal très à la gauche et adversaire du « Bild » . Sa rédaction soutient l’association Deutsche Umwelthilfe.