Les leçons de l’intervention russe en Syrie

Les leçons de l’intervention russe en Syrie

 

 

La guerre en Syrie aura permis à la Russie de démontrer qu’elle honore ses partenariats, qu’elle peut se projeter sur des théâtres éloignés et que ses matériels sont fiables. La Russie tire maintenant les fruits de cette intervention.

 

Contexte

La fin de l’URSS le 08 décembre 1991 s’est accompagné d’une déliquescence de l’industrie de défense de la Russie et d’une perte de ses capacités militaires. Les priorités économiques ont été réorientées dans les années 1990. Les interventions en Tchétchénie ont mis en avant les lacunes de cette armée et les nécessités de rénovation de l’outil militaire. Avec l’arrivée au pourvoir de Vladimir Poutine, ex-officier du KGB, c’est la création de ROSOBORNEXPORT, intermédiaire de l’État russe pour les exportations d’armement, qui marque l’intérêt du gouvernement pour ce marché prometteur.

Profitant de l’expérience des deux guerres de Tchétchénie, une première étape consista à réorganiser et fusionner en conglomérat une série d’entreprises de défense. L’intervention hasardeuse de la Géorgie contre les deux républiques séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, donne l’occasion à l’armée russe de sortir de ses frontières depuis la fin de l’URSS. L’assaut en pleine nuit contre Tskhinvali donne l’occasion à l’armée russe de montrer ses capacités de projection et d’intervention. Le conflit fut réglé en à peine une semaine. La Géorgie épaulée par les Etats-Unis et équipée de matériel occidental, pli rapidement même si les pythons israéliens posent souci à l’aviation russe.

La vague des printemps arabes qui a débuté en Tunisie en décembre 2010, finit par toucher la Syrie. Le contexte géopolitique de ce terrain particulier ou se mélange lutte d’influence entre sunnites et chiites, guerre de l’eau, une mainmise sur le plateau du Golan par Israël, une recherche de débouché sur la Méditerranée pour le pétrole qatari et saoudien via la Syrie entrant en concurrence avec les apports russe en Europe, complexifie la donne. La Russie, touchée par les sanctions occidentales et entrée en récession, a dû restructurer son économie à marche forcée et ne vit pas d’un très bon œil l’arrivée de gaz et pétrole qatari et saoudien sur le marché européen. L’éventualité de la chute du gouvernement Assad compromettait également ses positions militaires en Syrie héritées de la période de l’URSS. Le renouveau de l’industrie militaire russe avec une nette hausse des exportations dès les années 2010-2011 (contrats passés en 2008-2009) motiva la Fédération à intervenir en 2015.

 

La médiatisation du déploiement

A la demande du gouvernement syrien, le président russe présente à la Douma, la chambre basse du parlement, un texte prévoyant le déploiement d’un détachement en soutien aux autorités syriennes. Ainsi, à peine trois jours se sont écoulés entre la ratification par la Douma de l’intervention et les premières frappes. Le président Vladimir Poutine en intervenant à la télévision, légitima cette intervention. Dès lors, la médiatisation était lancée. Celle-ci fut d’autant plus efficace que la coalition, menée par les États-Unis, a été avare en images et films. Dès les premières heures du déploiement, le ministère russe de la défense se livra à une campagne médiatique visant à justifier l’intervention mais également à promouvoir le matériel russe mis en œuvre.

Avant même les premières frappes russes, sortent les premières images montrant les victimes. Elles visent à discréditer l’intervention. Elles montrent des civils, victimes des bombardements. Malheureusement, les images sont publiées avant même que le premier raid aérien ne soit conduit. Fort de ce détournement d’image, le ministère de la défense russe se lance dans une « contre-propagande » mettant en évidence la tentative de désinformation de la coalition. La projection d’un corps expéditionnaire russe au-delà de ses frontières est une première depuis son intervention en Afghanistan dans les années 80. La surprise fut totale du côté des pays de la coalition, ceux-ci pensant que la Fédération mettrait plus de temps à organiser son intervention même si la Russie disposait déjà, à Tartous, d’un port dont les accords avec le gouvernement syrien lui en laissait la jouissance. La première démonstration de la Russie a donc été sa capacité de projection. Elle a ainsi mis en évidence la disponibilité de sa flotte de transport. L’OTAN et la coalition occidentale ont régulièrement recours à ces avions via des compagnies privées spécialisées. Cette aptitude a surpris les pays occidentaux qui ne s’attendaient pas à une projection aussi rapide et aussi conséquente. La base aérienne d’Hmeimim a vu, en trois jours, l’arrivée d’avions de chasse, les équipes de maintenance, tout le soutien du détachement et les premières frappes.

 

La médiatisation des frappes

La Russie mit donc en avant les frappes à forces de vidéos, publiées chaque jours, montrant la précision de ses frappes sur les objectifs de l’EI, mais aussi les autres formations djihadistes, au grand damne de la coalition. Les Sukhoi et MiG décollaient de la base aérienne Syrienne les ailes chargées et revenir allégés de leurs bombes. Et on les voyait repartir peu après. Ils enchaînaient ainsi les sorties, allant jusqu’à quatre sorties quotidiennes au plus fort de l’engagement. La capacité et la fiabilité de l’aviation russe a mis en relief les lacunes de l’aviation occidentale et de sa « disponibilité alarmante », tant françaises qu’américaine. Ce déploiement aérien russe à Hmeimim faisait écho au déploiement français en Jordanie.

Mais la comparaisons’arrête là. Alors que les SU34 arrivaient à faire 4 sorties dans la journée, les Rafale volaient une fois tous les trois jours. Dans le prolongement des propos du président Vladimir Poutine et de sa volonté de moderniser son armée, le service de communication du ministère de la défense russe médiatisa ses nouvelles capacités à grand coup de vidéos en noirs et blancs, flanqué de caractères en cyrillique sur les bords, montant les installations frappées. La guerre médiatique était engagée entre l’Occident et la Russie, comme au bon vieux temps de la guerre froide. La coalition remit en cause la capacité de la Russie à porter des frappes ciblées sur leurs objectifs. Les organisations sur le terrain, dont certaines ont leur siège aux États-Unis ou à Londres, tel les Whites Helmet, annoncèrent également de nombreuses victimes civiles.

Du côté occidental, afin de se différencier et de discréditer l’intervention russe, les journalistes furent mis à contribution. Les reportages se succédaient aux journaux télévisés. Cependant, comme cela a été évoqué précédemment, la coalition fut avare en images. Ainsi, après avoir critiqué la précision des frappes russes, France 2 montra les images de l’aviation de la coalition. Seulement, les images étaient ne réalité celles du ministère de la défense russe. La supercherie fut rapidement découverte et France 2 dut s’excuser en prétextant une erreur involontaire. Sur Internet, la propagande se retourna rapidement contre son instigateur.

Les résultats de l’intervention furent rapidement visibles. Les différents groupes djihadistes reculèrent dans les jours qui suivirent le début de l’intervention alors que la coalition en Syrie n’avait pas réussi à enrayer jusqu’alors leur progression. La capacité de gestion du conflit, l’approche menée et la planification de l’intervention russe eut le mérite de montrer immédiatement des résultats. La Russie retrouva ainsi une crédibilité tant dans la gestion de crise que dans sa volonté d’honorer les alliances établies, syrienne en l’occurrence.

 

Un terrain d’expérimentation, de tests et de démonstration

L’occasion est alors saisie par Moscou pour sortir tout ce qui se fait de mieux dans l’industrie de défense russe, notamment tout ce qui est proposé à l’exportation. La Syrie devient un « Barnum » pour Rosobornexport. La base aérienne d’Hmeimim voit alors arriver toute une panoplie de chasseurs : des SU25 d’appuis au sol, au SU30 et SU34. La perte d’un SU25, abattu par la Turquie amènera la Russie à y déployer également les flambants neufs SU35, chasseurs de supériorité aérienne. On assiste également aux premières sorties des hélicoptères Kamov KA52, caractérisés par leur double rotor les caractérise. Ce sont ces mêmes appareils qui ont été achetés par l’Égypte suite à l’acquisition des deux BPC « Mistral » destinés initialement à la Russie. Les Mi28-N ne sont pas en restent et célèbrent leur baptême du feu en Syrie en appuyant les combattants de l’armée arabe syrienne. La tactique russe d’utilisation de ses hélicoptères est ainsi mise l’oeuvre sur ce théâtre d’opération extérieur.

La Russie déploie également hors de ses frontières ses fameuses batteries de défense sol-air S400, dont les missiles d’une portée maximale de 400km inquiètent la Turquie. Celles-ci ont été mises en place alors que cette dernière avait abattue un SU25 en mission contre un groupe djihadiste. La protection de la base aérienne russe fut renforcée, l’adversaire initialement identifié ne disposait pas d’aviation. Les Pantsir, système de protection courte portée, complètent l’arsenal exposé. Les capacités anti-aériennes déployées attisent le courroux des différents protagonistes de la coalition dans la région, notamment israéliens, américains et turques (jusqu’à la tentative de putsch contre Erdogan).

L’utilisation de système non encore « combat-ready » et en phase de développent se succède. En février 2018, c’est le tout dernier chasseur russe, encore en test qui fait son apparition dans le ciel syrien. Le T50, ou SU57, peut être évalué en grandeur réel, sur un théâtre de guerre. Ces capacités de détection, de transmission et de combat dans un environnement contesté sont évaluées. Quelques jours après le rapide déploiement de la Russie en Syrie, c’est au tour des missiles de croisière de faire preuve de leur performance. Déjà vendus à l’export avec une portée limitée de 300km, ces missiles  démontrèrent une autre dimension de leur capacité opérationnelle à laquelle ne s ‘attendaient pas les Etats-Unis. La surprise fut totale lorsque les petites corvettes de la mer Caspienne frappèrent à quelques 1500 km de kilomètres de là. La coalition a bien tenté de relativiser la capacité des Kalibr mais rien n’y fit. Lancés ensuite depuis des sous-marins d’attaque, ils surprirent encore les observateurs occidentaux car ils remettaient en question la suprématie américaine dans le domaine des missiles de croisières.

La Russie a également procédé à des expérimentations et des tests grandeur nature de ses équipements de guerre électronique, tant au sol qu’embarqués : système de brouillage, d’écoute et autre système de déception et d’intrusion dans les réseaux de communication. La Russie procédera d’ailleurs à la livraison de plusieurs de ses éléments à la Syrie à la suite de la perte d’un avion de reconnaissance IL-20 mais aussi en réponse aux raids israéliens contre les troupes de l’armée arabe syrienne et  celles de l’Iran en Syrie. Les troupes déployées au sol ne furent pas en reste. Les missiles anti-char Kornet et les systèmes lourd lance-flammes TOS-1A ont également utilisés . L’intervention russe en Syrie a donc eu plusieurs visées : celle de tester ses matériels en conditions réelle de conflit et les faire évoluer en fonction des retours d’expérience ; faire la démonstration de ses capacités à se projeter et défendre ses alliés ; faire la promotion de son industrie de défense.

 

Bilan pour Rosobornexport

La campagne médiatique occidentale enclenché pour endiguer la Russie semble avoir fait long-feu. La Russie renforce ses liens avec les pays des BRICS, d’Asie ou d’Afrique. Le président Bachar Al-Assad est toujours en place alors que ses détracteurs qui convoitaient son départ, François Hollande, Tony Blair, Barack Obama pour ne citer qu’eux, sont sortis du jeu. La Russie s’est révélée être un partenaire majeur fidèle et fiable.  Le recul presque immédiat de l’EI, alors que la coalition présente depuis de long mois frappait un califat qui ne cessait de s’étendre, renforça la crédibilité d’une assistance militaire russe. Un partenariat qu’il convient de regarder à l’aune du refus français de livrer les deux bâtiments de projection à la Russie et des interdictions d’exportations et réexportation de matériels par les USA,.

C’est dans ce contexte que la Russie a développé ses partenariats. Malgré la pression américaine contre la Turquie, celle-ci réoriente sa politique étrangère et se rapproche de « l’Ours ». La tentative de putsch et l’aide de russe, tout autant que l’accueil américain réservé au prédicateur Fethullah Gülen, aura eu raison de la position intransigeante turque. L’achat de systèmes anti-aériennes S400 en est une marque forte. La Russie a réussi à mettre une première pierre dans le jardin des USA. Et ce n’est qu’un début… L’inquiétude américaine et israélienne vis-à-vis du dispositif S400 est une marque de fiabilité. Désormais, l’Inde fait partie du club des acquéreurs. A ceux-ci, on peut rajouter le Qatar et l’Arabie Saoudite en négociation, surtout désireux d’acquérir un système performant mais aussi de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier américain.

En Asie, l’Inde n’a signé qu’un contrat de 36 Rafale pour un projet d’achat de plus de 120 aéronefs et fait toujours les yeux doux au SU57 qui attend ses nouveaux moteurs en phase finale de développement. L’Inde a également signé la location d’un sous-marin à propulsion nucléaire, l’achat de fusil d’assaut Kalachnikov… Autre partenaire fidèle, l’Algérie se fournit au même endroit et achète en masse pour faire face à son rival marocain. Elle est en négociation pour l’acquisition de SU34 et SU35, fleurons de l’industrie aéronautique russe. L’Indonésie n’est pas en reste avec l’achat d’une troisième vague de SU30 mais aussi de quelques SU35. L’Iran a reçu en 2015 ses S300 mis au gout du jour, commandées en 2007 mais alors frappé d’embargo.

Cependant, ces acteurs traditionnels ne sont pas les seuls. La Russie, amorce un virage vers l’Afrique. Emblématique de ce nouvel objectif : la République Centrafricaine. Aux désespoirs de Paris, cette ancienne colonie française se tourne désormais vers un partenaire qu’il juge plus fiable. La Russie a obtenu de l’ONU la levée de l’embargo sur les ventes d’armes à la RCA et y a envoyer des formateurs. Dans leurs sillages, sont apparues des sociétés d’exploitation minière pour y puiser les ressources naturelles : or, uranium, diamants, pétrole… D’ailleurs, il ne faut pas s’y tromper. La participation de Rosoboronexport au salon de l’armement d’Abidjan montre bien la volonté du Kremlin de renforcer ses positions en Afrique, notamment sur ce qui était la chasse gardée de la France.

L’expérience, l’expertise et la publicité de l’intervention militaire en Syrie aura permis à la Russie de redorer en partie son image après la décennie 1990 qui a entraîné la déliquescence de son armée. Les interventions en Tchétchénie puis en Géorgie lui ont donné l’occasion de perfectionner et moderniser son armée. Elle dispose désormais à la fois d’un outil performant mais aussi d’une ligne politique plus ferme et plus assurée. La participation de bombardiers stratégiques TU160 à des exercices au Venezuela et le déploiement d’une centaine de militaires russes épaulée d’un contingent chinois sur ce territoire, témoigne de la volonté d’affirmer une nouvelle présence de la Russie sur la scène internationale.

L’intervention russe en Syrie ne doit rien au hasard. Elle lui a permis d’asseoir sa réputation en matière de fiabilité et de performance en renversant en quelques mois une situation plus que critique pour son allié. Elle a permis de sécuriser ses implantations de Lattaquié et de Tartous. Elle aura surtout permis d’évincer une concurrence pétrogazière saoudienne et qatari en la privant de déboucher sur la Méditerranée qu’aurait inévitablement assuré un renversement du régime Assad. C’est désormais l’industrie de l’armement russe, deuxième exportateur mondial, qui fait feu de tout bois pour s’assurer de nouveaux débouchés commerciaux, tout auréolé des lauriers de la victoire sur le djihadisme. Harpon de la politique commerciale, la présence de militaires russes leur ouvre la voie pour tisser des liens politiques et économiques profonds, en assurant ainsi la sécurité de ces futurs partenaires. Comme le disait le journal « Le Monde » : 2019 sera peut-être l’année de l’Afrique pour les marchands d’armes russes.

 

Rodolphe Cottier