La polémique autour du rapport Savoy-Sarr sur la restitution du patrimoine africain

La polémique autour du rapport Savoy-Sarr sur la restitution du patrimoine africain

Nommés par le président français Emmanuel Macron pour mener un travail de réflexion et de consultation, l’historienne de l’art Bénédicte Savoy et l’universitaire et écrivain sénégalais Felwine Sarr ont rendu leur rapport le 23 novembre 2018. Ce rapport intitulé « Restituer le patrimoine africain : vers une nouvelle éthique relationnelle » a provoqué une vaste polémique tant les œuvres d’art cristallisent les enjeux identitaires, économiques, politiques … En tournée africaine à Ouagadougou au Burkina- Faso le 28 novembre 2017, Macron annonçait dans un discours historique, son engagement pour un « processus de « restitution temporaire ou définitive du patrimoine africain d’ici 5 ans ». Déjà en 1978, dans un appel, l’ancien secrétaire général de l’UNESCO Amadou-Mahtar M’Bow déclarait que « ces biens de culture qui sont partie de leur être, les hommes et les femmes de ces pays ont droit à les recouvrer ». Il posait sur la table à l’Unesco, la question des restitutions. Un an après cette volonté affichée par le chef de l’État français, Savoy et Sarr déposent un rapport qui suscite des remous.

 

Les recommandations controversées du rapport

Selon le rapport Savoy-Sarr, au moins 90.000 objets d’art d’Afrique subsaharienne sont dans les collections publiques françaises dont 70.000 au Musée du Quai Branly Jacques Chirac. Parmi ces 70 000 objets se trouvant dans ce musée, 46.000 sont acquis durant la période 1885-1960 et sont susceptibles d’être rapatriés. Les prises de guerre de l’armée française à Ségou en 1890 au Dahomey et lors de l’expédition meurtrier contre Samory Touré en 1892 ont été mentionnées dans le rapport qui préconise «la restitution rapide » des objets prélevés en Afrique par la force ou « présumés acquis dans des conditions inéquitables ». Il s’agit des objets saisis « lors d’affrontements militaires », ceux acquis « par des personnels militaires ou administratifs actifs sur le continent pendant la période coloniale (1885-1960) ou par leurs descendants ». Sont concernés aussi les pièces récupérées « lors de missions scientifiques antérieures à 1960 ». Même chose pour les objets « oubliés » – c’est-à-dire qui avaient été prêtés par des institutions africaines à certains musées pour des expositions ou des campagnes de restauration mais n’ont jamais été rendus.

En concluant sur une « restitution définitive et sans condition d’objets du patrimoine sur le continent africain », le rapport est en butte à l’idée d’une circulation des biens. Le 1er juin 2018 s’est tenue au siège de l’Unesco à Paris, la Conférence internationale sur le thème « la circulation des biens culturels et patrimoine en partage : Quelles nouvelles perspectives ? ». Elle a réuni des ministres, des experts, des universitaires et des conservateurs du monde entier. “La circulation reste le moyen principal de la diffusion culturelle », estime Stéphane Martin, président du musée du Quai Branly dans Capital . Le ministre de la Culture du Sénégal Abdou Latif Coulibaly a mis en garde « contre une opération de déstockage »

 

Polémique sur la question de la conservation des œuvres d’art rapatriées en Afrique

Le rapport prévoit donc à terme un retour du patrimoine africain sur le continent Cette recommandation soulève une polémique autour de la conservation des œuvres d’art en Afrique. Les deux rapporteurs insistent sur l’existence d’infrastructures muséales sur le continent africain. « On sait le manque de musée en Afrique » soutient Alexandre Giquello, spécialiste de vente d’art africain, interrogé par l’AFP cité par RFI. Dans une interview accordée à Radio France Internationale (RFI), transcrite dans le Bulletin « LE BENIN A L’UNESCO » N°001 paru en janvier 2018, le ministre Béninois des affaires étrangères a réagi : ça fait bientôt un siècle qu’il existe des musées au Bénin-ce qu’on ignore. Et nous avons aujourd’hui des dispositifs qui nous permettent de conserver nos biens. Mais, de vous à moi, a-t-on besoin de justifier à celui qui vous a enlevé quelque chose les conditions dans lesquelles vous allez conserver ce qui vous appartient » Dans la logique des questions soulevées par la conservation, l’importance des musées est aussi au cœur des débats. « Les obstacles sont de différentes natures mais toutes rejoignent une considération principale : la bonne conservation des œuvres. Les musées ont la responsabilité des œuvres qu’ils conservent » explique Aurélien Gaborit, commissaire de l’exposition « Madagascar, arts de la grande île » et responsable des collections africaines au musée du Quai Branly.

Les opposants à la restitution évoquent le problème des capacités muséales africaines et de tristes exemples d’expérience de conservation notamment le pillage en 1997 d’œuvres deux ans plus tôt d’œuvres restituées par la Belgique au Musée national de Kinshasa. Dans une interview accordée au journal « Le Point », Bénédicte Savoy déclare : « On a fait une cartographie de l’Afrique subsaharienne : il y a environ 500 musées de qualités différentes, bien sûr hétérogènes, selon les pays, mais des musées existent, des compétences existent, on ne peut pas résumer toute l’Afrique à des cas où il y a du déficit ». Pour rappel, le rapport indique en sa page 3 que la quasi-totalité du patrimoine matériel des pays d’Afrique situés au sud du Sahara se trouve conservée hors du continent ».

 

Les obstacles juridiques au devoir de mémoire

Le rapport préconise une modification du code du patrimoine français qui en sa forme actuelle prévoit que les collections muséales françaises qui appartiennent au domaine public sont inaliénables, insaisissables et imprescriptibles. L’ancien ministre français des affaires étrangères, Jean Marc Hérault, se basant sur la loi, avait motivé son refus de céder aux revendications des pays africains par ces principes d’inaliénabilité, d’insaisissabilité et d’imprescriptibilité. Vincent Negri, chercheur au CNRS, spécialiste du droit international de la culture, du patrimoine et des musées et membre fondateur pour la recherche sur le droit du patrimoine culturel et le droit de l’art relève ce qui était la légalité au moment où ces captations ont eu lieu. Mais, il note qu’il est légitime de poser la question d’un droit à restitution des objets issus de faits similaires pendant la période coloniale. Beaucoup insistent sur l’idée de recours à un mécanisme souple juridiquement, où les obligations internationales souscrites et mises en œuvre par l’État priment sur le droit national. Pour satisfaire les besoins de restitution, il est clair qu’il faut faire évoluer le droit positif français. « Les lois doivent s’adapter aux réalités du temps » défend le ministre béninois des affaires étrangères Aurélien Agbénonci. L’évolution de la législation française notamment la révision du code du patrimoine peut avoir un effet d’entrainement pour les collections africaines dans d’autres anciennes puissances coloniales comme la Belgique, la Grande-Bretagne, le Portugal, ou encore l’Allemagne et l’Italie.

 

Les enjeux économiques et le lobby anti-restitution

Au-delà de l’enjeu identitaire souvent agité, les motifs économiques expliquent bien la bataille autour du patrimoine africain. Des musées français risquent d’être vidés par la restitution des biens culturels à leurs pays d’origine. Au Quai Branly qui est concerné par 70.000 œuvres d’art de l’Afrique subsaharienne, des départements entiers pourraient être vidés de leurs œuvres. Évidemment, l’enjeu est économique. Le musée est considéré comme une unité économique avec ses collections d’œuvres d’art, ses employés, son budget, ses expositions, ses publications scientifiques. La restitution des milliers d’œuvre d’art aura un impact financier désastreux sur le tourisme muséal et par conséquent le chiffre d’affaire des musées concernés. Les statues, les trônes des rois Ghézo, Glèlè et Bêhanzin attirent plus d’un million et demi de visiteurs chaque année au Musée du Quai Branly. L’enjeu, c’est le développement culturel et économique. L’impératif de conservation n’empêche pas l’exposition des œuvres qui drainent le public. La valeur des collections d’œuvres d’art africaines permet une exposition large de biens de différentes cultures. La vente des produits dérivés (cartes postales …) augmente les revenus des musées qui conservent les pièces africaines. Sur France 24, Stéphane Martin dénonce le rapport qui « met beaucoup trop les musées sur la touche au profit des spécialistes de la réparation mémorielle ».La restitution des dizaines de milliers d’œuvres d’art africaines peut entraîner une baisse du tourisme muséal en France. Le lobby anti-restitution craint en effet des retombées fâcheuses du retour des biens culturels à leurs pays d’origine.

 

Sulpice Oscar Gbaguidi