Existe-t-il une attaque informationnelle derrière l’accusation de l’UFC Que Choisir contre le Groupe Renault-Nissan ?

Existe-t-il une attaque informationnelle derrière l’accusation de l’UFC Que Choisir contre le Groupe Renault-Nissan ?

 

Un article paru sur le site de l’UFC Que Choisir, association française de défense des consommateurs, met en cause le fonctionnement du Moteur TCe 1.2 équipant certains véhicules du Groupe Renault et de ses partenaires, Nissan et Daimler. Depuis lors, tous les médias presse et télévision qui ont largement couvert le sujet et la mise en demeure de l’UFC Que Choisir, vont imposer au Groupe Renault, dans un premier temps, de répondre officiellement à la mise en demeure de l’UFC Que Choisir. Dans un deuxième temps, d’apporter des réponses, voire une prise en charge, convaincantes à leurs clients, afin de ne pas nuire à la réputation du Groupe Renault et à l’image de fiabilité de leurs véhicules. Enfin, dans un troisième temps, de mettre en place une stratégie de contre-offensive informationnelle.

 

L’UFC – Que Choisir met en demeure les marques Renault, Dacia, Nissan et Mercedes

L’Union Fédérale des Consommateurs (UFC) – Que choisir est une association à but non lucratif (loi de 1901), fondée en 1951 par André Romieu. Aujourd’hui, l’association regroupe plus de 150 associations locales (la liste exhaustive est consultable sur le journal officiel), 5000 bénévoles et 130 salariés ; 93,1 % des revenus de l’Association proviennent de la vente des produits de presse avec un rapport d’indépendance de 98,95% (source rapport de gestion, sur activités 2017 : assemblée générale des 2 et 3 juin 2018). Sur leur site QueChoisir.org, les activités officielles de l’association sont des « Enquêtes, tests, combats judiciaires, actions de lobbying … , … au service des consommateurs pour les informer, les conseiller et les défendre».

L’association publie sur leur site le 25 mai 2019 et met en cause le fonctionnement du Moteur TCe 1.2 et 1.2 DIG-T (série Euro 5 de type H5FT) équipant, au bas mot plus de 400 000 véhicules en France du Groupe Renault et de ses partenaires, Nissan et Daimler. Pour cela l’association a recueilli des témoignages de consommateurs et d’experts bénévoles, mais se base également sur une note technique interne au réseau (datée du 5 juin 2015, mise à jour le 12 février 2018) et d’un rapport d’expertise (datée de février 2016) de la direction qualité et satisfaction client (DQSC) du Groupe Renault. La stratégie consiste à donner des éléments techniques, afin de donner des faisceaux de présomptions factuelles et non opposables permettant de mettre en avant des défauts techniques, liée à la conception du moteur, qui engendrent une surconsommation d’huile (plus de 1L/1000Km), donnant lieu, dans le temps, à une dégradation des soupapes et qui peut, à terme, provoquer la casse de ce dernier. Les documents permettent aussi de mettre en avant la connaissance en interne de ces problématiques par Renault depuis presque 4 années, afin de forcer celui-ci à reconnaitre le problème officiellement. La suite de la démonstration vise à quantifier le nombre de véhicules, les modèles et marques embarquant les moteurs incriminés. Le but ici est de prouver que cela n’est pas un problème ponctuel mais bien une problématique de production et de conception moteur. Pour cela l’association de défense des consommateurs se base sur la note technique interne de Renault spécifiant une période de production allant d’Octobre 2012 à Juillet 2016. Cela a permis par recoupement et utilisation des données du CCFA (Comité des constructeurs français d’automobiles), d’estimer à minima, 400 000 véhicules impactés en France, à travers les marques Renault, Dacia, Nissan, Mercedes et d’établir les modèles concernés. Pour finir et dans la foulée de l’article, l’UFC Que Choisir met le Groupe Renault (Renault et Dacia), Nissan et Daimler, en demeure de rappeler les véhicules concernés. Cela a pour but, dans un premier temps, de contraindre le Groupe à répondre officiellement aux accusations de l’UFC Que Choisir et de tenter de faire accepter « à l’amiable » à Renault une campagne de rappel et de prise en charge pour les consommateurs ayant acheté un modèle impacté. Dans un deuxième temps, faire peser sur celui-ci le risque d’un dépôt de plainte de l’association et/ou de solliciter le passage à l’action de la DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes), dans l’éventualité où la réponse de Renault ne serait pas dans l’intérêt « acceptable » des consommateurs.

 

Une réponse, une fois de plus, « normale » pour le moins du Groupe Renault

A ce jour, Renault indique à l’association UFC Que Choisir que « une consommation d’huile, jugée supérieure à la consommation normale d’un moteur, peut trouver son origine dans plusieurs causes (vétusté/usure, entretien aléatoire, qualité des huiles, types de conduite, etc.) . Notre service relation client, comme à son habitude, étudie techniquement, avec le réseau, chaque cas qui lui est soumis, dans le meilleur esprit commercial afin d’apporter une réponse à nos clients et les accompagner le cas échéant, y compris au-delà du terme de la garantie constructeur. »

Pour le moment, une note interne de Renault au réseau du 27 mai 2019, intitulé « PQSR à destination du Réseau Moteur H5F », confirme que Renault répondra « de manière précise et circonstanciée » à la mise en demeure de l’association. La stratégie de Renault reste classique : Ne pas reconnaitre de défaut de conception, et minimiser le nombre de moteurs pouvant être impactés. Pour les consommateurs ayant des problèmes de surconsommation d’huile (au-delà de 0,5L / 1000km), des problèmes ou une casse moteur, Renault étudiera un accompagnement commercial en fonction de critères objectifs (Age, kilométrage, conformité de l’entretien aux préconisations du constructeur, diagnostic, etc.).

Cependant cette position est à mettre en perspective. Il est à craindre que tenir une position qui est de dire « si on fait une campagne de rappel, on reconnait implicitement les faits reprochés » puisse mener à une dégradation de la situation conduisant à un enlisement juridique comme dans l’affaire du « Dieselgate Renault », conduisant à un affaiblissement du groupe Renault, voir même de rentrer dans la stratégie de guerre économique des Japonais de Nissan/Mitsubishi.

 

Attaque informationnelle ? ou une bataille de plus dans une véritable stratégie de guerre économique ?

Il semble naturel de voir qu’il y a logiquement plusieurs niveaux de lecture. Le premier niveau est celui des « consommateurs (par l’intermédiaire de l’association UFC Que Choisir) versus Renault ». Le deuxième est celui de « Renault versus Nissan » et le troisième est celui de « France/EU versus Japon/Asie ».

Il s’agit bien d’une attaque informationnelle, le but ici est clairement de faire prendre en charge au Groupe Renault par une campagne de rappel, les préjudices des consommateurs. Le rapport du Fort au Faible semble être en faveur de Renault. Il semble assez évident que le vainqueur serait Renault en terme économique et juridique, par contre, perdant en termes d’image et de confiance des consommateurs envers la marque. Enfin, Renault, en sous-estimant le méta-risque d’opinion sociétal, administrative, politique et économique, risque potentiellement de retrouver enlisé dans une situation similaire au « Dieselgate Renault » et potentiellement encore affaiblie par ces conséquences. Sur le deuxième niveau, le rapport du Fort au Faible est en faveur de Nissan. Nous sommes clairement dans une situation de guerre économique. En effet, si on revient sur les événements récents, la première bataille serait l’affaire du « Dieselgate Renault », qui risque d’affaiblir Renault et de donner un avantage certain à Nissan sur une reconquête souhaitée de ses parts dans l’alliance.

La deuxième bataille serait « l’affaire Carlos Gohsn » dont le vainqueur est Nissan, en reprenant son indépendance et le leadership sur l’alliance, cassant le projet de fusion irréversible entamé par Carlos Ghosn et au passage la potentielle stratégie de reconquête industrielle de la France à travers le Groupe Renault.

La troisième bataille serait l’affaire « UFC Que Choisir versus Renault », pouvant déstabiliser encore plus Renault, et donnant alors une opportunité supplémentaire à Nissan et aux Japonais de mener une « OPA » agressive sur Renault, voire de mener à l’échec la proposition de fusion entre Renault et le groupe italo-américain Fiat Chrysler Automobiles (FCA). En effet, si les négociations entre Renault et FCA aboutissent positivement, le rapport de force s’inverserait entre le Fort et le Faible. Renault/FCA deviendrait le fort au détriment de Nissan, mettant ainsi, Renault/FCA, la France et l’Europe, sur une victoire de reconquête industrielle qui manque cruellement depuis ces 20 dernières années.

Enfin sur le dernier niveau, le rapport du Fort au Faible est intimement lié au deuxième niveau, car non officiel, mais est en faveur de Renault, en apparence, avec la participation de l’Etat Français au capital de l’entreprise. Cependant, Renault et l’Etat Français ont des positions attentistes au vu des derniers développements et restent spectateurs face au Japon, risquant ainsi de voir un Renault absorbé par les groupes japonais et une défaite cuisante de la France et de l’Europe dans sa « stratégie » de reconquête industrielle.

Tomislav Pautard