Guerre informationnelle autour des capacités de tirs sur satellites

Guerre informationnelle autour des capacités de tirs sur satellites

 

 

Seuls trois pays semblaient dotés d’une capacité offensive de tir sur des satellites: les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Mais un nouvel acteur fait partie dorénavant de ce club restreint. En effet, le 27 mars 2019, le premier ministre indien Narendra Modi a annoncé que l’Inde avait réussi à détruire un satellite avec un tir de missile. L’objet, était situé dans l’espace, en orbite basse, à 300 km de la surface, a été détruit en trois minutes. La cible du missile, qui n’a pas été confirmée officiellement, était sans doute indienne et plusieurs experts pensent qu’il s’agissait du satellite Microsat-R, pesant 740 kilogrammes, lancé par l’Inde le 24 janvier. Les sociétés AGI et Celestrak notamment avaient calculé que seul ce satellite était dans la zone, dans l’océan Indien au moment du lancement de la fusée.

 

 

La remise en cause de la suprématie des acteurs historiques

Jusqu’à aujourd’hui, trois pays seulement font véritablement la course à l’armement pour une possible guerre dans l’espace: la Chine, la Russie et les Etats-Unis. La France réfléchit également à une telle militarisation depuis quelques mois, notamment suite à l’espionnage d’un de ses satellites. Le missile indien antisatellite (ASAT) a été développé par la DRDO, l’agence indienne chargée du développement de technologies militaires. Selon le site spécialisé « India Defence update », l’Inde a commencé à réfléchir à des capacités militaires spatiales après un test chinois en 2007. La Chine avait envoyé un missile détruire un de ses vieux satellites, démontrant sa capacité à atteindre ces précieux vaisseaux orbitaux. C’est surtout en 2012 que la DRDO a indiqué avoir les compétences pour développer une arme antisatellite efficace. Mais jusqu’à cet essai, les capacités de l’Inde n’avaient jamais été démontrées. Avec le temps, l’armée américaine est devenue très dépendante de l’avantage technologique procuré par sa domination spatiale, notamment de son réseau satellite. Il est en effet composé d’au moins 250.000 systèmes militaires américains qui dépendent du GPS, rappelle Motherboard. Ces dernières années, la Russie et la Chine ont démontré à demi-mot qu’elles étaient capables de s’attaquer à ce réseau orbital. Des capacités qui ont également motivé un peu plus l’Inde à se préparer à une possible “guerre des étoiles”.  Cette motivation indienne s’est aussi renforcée surtout par l’annonce, il y a quelques mois, faite par Donald Trump de la création d’une “Force de l’espace”, la sixième branche des forces armées des Etats-Unis.

Le tir indien n’a pas été apprécié par les Etats-Unis, qui ont condamné l’essai de l’Inde, par les voix du secrétaire à la Défense et du patron de la Nasa. « Nous vivons tous dans l’espace. N’y mettons pas le bazar », a déclaré le chef du Pentagone, Patrick Shanahan. Mais l’Inde s’enorgueillit d’avoir envoyé un missile sur un satellite. Ce test militaire réussi est une démonstration de force n’a pas plu également à la communauté internationale. Les autres pays craignent que leurs satellites soient atteints par les débris. En détruisant un satellite spatial –  a priori indien – par l’envoi d’un missile, l’Inde s’affirme donc, comme une « superpuissance » de l’espace. Problème : bien que New Delhi ait assuré ne pas avoir « l’intention de menacer qui que ce soit », cette destruction embête la communauté internationale, à cause des centaines de débris spatiaux qu’elle a créés.

Dans une autre déclaration, Patrick Shanahan précise à nouveau «Mon message serait le suivant: nous vivons tous dans l’espace, ne le gâchons pas. L’espace devrait être un lieu où nous pouvons faire des affaires. L’espace est un lieu où les gens devraient avoir la liberté d’opérer », a déclaré Patrick Shanahan. L’Inde ne serait que le quatrième pays à avoir utilisé une telle arme anti-satellite après les Etats-Unis, la Russie et la Chine, a déclaré le Premier ministre Narendra Modi. L’Inde craint que la Chine aide son ancien allié, le Pakistan, à neutraliser tout avantage développé. « Le Pakistan et la Chine entretiennent un type de partenariat stratégique très profond. Donc, on ne peut ignorer une sorte de partage des capacités », a déclaré Uday Bhaskar, directeur de la Society for Policy Studies, un autre groupe de réflexion de Delhi. »Les essais de la Chine ont incité l’Inde à développer sa capacité anti-satellite », a précisé Ajay Lele, chercheur à l’Institut d’études et d’analyses de la défense financé par le gouvernement à New Delhi. Shanahan a noté qu’étant donné la dépendance mondiale croissante à l’égard de l’espace, il était important de créer des règles de la route pour l’espace. «Je pense que ne pas avoir de règles d’engagement est inquiétant. Il est donc important que les gens testent et développent des technologies « , a-t-il rajouté : » Je m’attendrais à ce que quiconque effectue des tests ne mette en péril les actifs de personne d’autre ». Ce nouvel essai vient déranger la tranquillité et maîtrise des actuels acteurs.

 

Une compétition capacitaire sur la dissuasion et l’espionnage spatial

Selon le premier ministre, la “mission Shakti” est un succès et permet à l’Inde d’être “seulement le quatrième pays à acquérir une compétence si spécialisée et moderne”, faisant de l’Inde une “puissance spatiale”. “Notre but est d’établir la paix et pas de créer une atmosphère de guerre. Ceci n’est dirigé contre aucun pays”, a-t-il précisé. Aux Etats-Unis, la société Planet, qui grâce à sa flotte de satellites photographie la totalité de la planète chaque jour en haute résolution, a « catégoriquement condamné » le test indien. « L’espace doit être utilisé à des fins pacifiques », a déclaré la société, dont les satellites sont cependant a priori sains et saufs, à environ 500 km d’altitude.

En 2014, la Russie avait lancé un satellite militaire baptisé Kosmos 2499. Officiellement, cet engin expérimental d’une trentaine de centimètres sert à tester de nouveaux systèmes de propulsion. Troublés par sa grande manœuvrabilité, beaucoup d’observateurs ne se sont pas laissés convaincre : à les croire, le Kosmos 2499 a été conçu pour s’en prendre à des satellites ennemis. Interrogée par le Financial Times, l’experte en sécurité spatiale Patricia Lewis a déclaré : « Il pourrait avoir des fonctions civiles ou militaires. Peut-être qu’il est équipé d’un bras pour agripper les autres appareils, ou d’un lanceur de projectiles ASAT. Il pourrait aussi être doté de capacités de brouillage ou de piratage. » Un autre engin russe intrigue les experts. Luch a été mis en orbite quelques mois après Kosmos 2499. Depuis, sans trop que l’on sache pourquoi, il manœuvre pour se rapprocher d’autres satellites. En novembre 2016, l’entreprise de localisation aérospatiale « Analytical Graphics » a affirmé à CNN que « Luch » s’était positionné à proximité de quatre appareils américains et européen en l’espace d’un an. Pour son directeur Paul Graziani, c’est sûr, l’engin russe a été conçu pour « écouter le trafic qui passe par les satellites de communication. » Il ajoute : « Si les gens qui le pilotent en décidaient ainsi, ils pourraient aussi lui ordonner de percuter un autre appareil. »

La Chine dispose aussi d’un satellite suspect, le Shiyan 7 (« Expérience 7 »). D’après certains observateurs, cet engin lancé en 2013 a été conçu pour endommager ou dévier les satellites adverses de leur orbite à l’aide de son bras articulé. Pour d’autres experts, le Shiyan 7 est un simple collecteur de déchets spatiaux ou un inoffensif réparateur destiné à la station spatiale chinoise Tiangong-2. La Chine avait déjà été suspectée de développer des engins ASAT en 2008 lorsque l’un de ses micro-satellites, le Banxing-1, avait frôlé l’ISS. Le lancement réussi par la Chine de son « tueur de satellite » KT-2 (ASAT) le 11 janvier 2007 avait aussi été condamné par les Etats-Unis, le Japon, la Grande-Bretagne, le Canada et l’Australie. Un porte-parole du Conseil de Sécurité de la Maison Blanche déclara : « Les États-Unis croient que la mise au point et l’essai de telles armes par la Chine est incompatible avec l’esprit de coopération auquel les deux pays aspirent dans l’arène de l’Espace civil. » Moscou peine à convaincre qu’aucun transfert de technologie ne serait effectué vers la Chine alors que la Russie coopère au programme spatial chinois.

Les États-Unis prennent les ambitions spatiales chinoises très au sérieux, avertit Peter Brookes. Beijing est bien parti pour contester (avec Moscou) la pré-éminence des États-Unis dans l’Espace. La Chine sait parfaitement à quel point les forces armées américaines dépendent de leur infrastructure spatiale : privées de satellites espions et de communications, les armées américaines seraient sourdes, muettes et aveugles.

 

 

L’enjeu derrière la communication sur le contrôle des débris

Pour Jim Bridenstin, le directeur de la NASA, ce tir de missile mené sans l’accord préalable de la communauté internationale a été perçu comme une chose “terrible et inacceptable”. Sauf que le Lieutenant-général David Thompson, vice-commandant du commandement de la Force aérienne a déclaré lors d’une audience devant un sous-comité du Comité des services armés du Sénat que les responsables américains étaient au courant du lancement prochain du missile. Il avait ajouté que la Station spatiale internationale n’était pas menacée à ce stade. Le chef de la NASA, Jim Bridenstine, a déclaré dans un témoignage devant le Comité des crédits de la Chambre que les essais d’armes antisatellites pourraient avoir des conséquences à long terme. « Si nous détruisons l’espace, nous ne le récupérerons pas », a-t-il déclaré, sans mentionner l’Inde par son nom. Le gouvernement de New Delhi et Washington, qui entretiennent des relations généralement étroites, se sont entretenus à propos de cet événement, et l’Inde a publiquement publié un avis de sécurité avant le lancement, a ajouté Eastburn.

L’Inde semble de facto avoir tenté de limiter le danger posé par son test. Le Premier ministre indien a donné peu de détails mais a souligné que l’interception avait eu lieu environ 300 km au-dessus de la surface terrestre, soit une altitude relativement basse, en-dessous de la plupart des satellites en orbite autour de la Terre et de la Station spatiale internationale (410 km). Le Premier ministre indien Narendra Modi s’est réjoui de ce test réussi, affirmant que celui-ci témoignait de la « dextérité remarquable » des scientifiques du pays. Le ministère indien des Affaires étrangères a minimisé les risques de débris liés à son test de missile mercredi, affirmant que l’impact se serait produit sur l’orbite terrestre basse et que les restes « se désintégreraient et retomberaient sur la Terre d’ici quelques semaines ». Selon la Nasa, l’explosion du satellite a généré 400 morceaux qui se sont dispersés sur plusieurs altitudes. Actuellement, 60 d’entre eux sont surveillés depuis le sol, notamment 24 débris qui ont une orbite qui va au-delà de l’apogée de la Station spatiale internationale, soit au-delà de son orbite la plus lointaine par rapport à la Terre. En creux, la Nasa suggère que l’ISS est d’une certaine façon cernée.

Le commandement stratégique de l’armée américaine traquait plus de 250 débris du test de missile de l’Inde et émettrait des « notifications d’approche rapprochée jusqu’à ce que les débris pénètrent dans l’atmosphère « terrestre », a déclaré le lieutenant-colonel Dave Eastburn, porte-parole du Pentagone. Il faut en effet noter que le satellite qui a été détruit en mars évoluait à 300 km d’altitude. Or, la Station spatiale internationale ne se trouve pas si loin : elle se déplace à une altitude comprise généralement entre 350 et 400 km. Certes, elle peut être déplacée en cas de risque de collision à venir, mais ses capacités de manœuvre sont limitées. Jusqu’ à présent, c’est la Chine qui a créé le plus de débris en détruisant en 2007 un satellite créant ainsi le plus grand nuage de débris orbitaux de l’histoire, avec plus de 3 000 objets, selon la Secure World Foundation.

 

Les risques d’un affrontement spatial

Quoi qu’il en soit, il vaut mieux espérer qu’à l’instar des bombes nucléaires aujourd’hui, ces nouvelles armes ne soient pas utilisées. Les conséquences seraient catastrophiques à cause des débris libérés dans l’espace. Pour le test indien, “l’exercice a été réalisé en atmosphère basse pour assurer qu’il n’y aurait pas de débris spatiaux. Quels que soient les débris générés, ils vont se désintégrer et retomber sur terre sous quelques semaines”, a affirmé le ministère des affaires étrangères indien. Espérons le, car l’espace est déjà bien saturé de poubelles volantes. Une destruction massive d’un réseau de satellites pourrait donc handicaper toutes les nations terrestres, y compris l’agresseur. C’est pour cela que le chercheur Deganit Paikowsky, interrogé par Motherboard, pense que la guerre de l’espace se fera à coups de piratage informatique.

Ce test militaire pourrait même avoir violé le Traité de l’espace de 1967, argue le professeur de droit spécialisé dans l’espace Frans von der Dunk, car le texte oblige les membres à informer les pays de la « gêne potentiellement nuisible » produite par leurs activités spatiales.  « Malheureusement, il n’existe pas encore de loi internationale contraignante interdisant la création gratuite de débris spatiaux. Mais ce genre de tests va de plus en plus à l’encontre de la tendance et de l’esprit du droit international. »La Russie et la Chine continuent de mener des activités sophistiquées de satellites en orbite, telles que des opérations de point de rendez-vous et de proximité, dont certaines au moins sont susceptibles de tester des technologies à double usage avec fonctionnalité de comptage ».

 

Marine Jaluzot