Le remboursement de l’homéopathie, enjeu de guerre informationnelle

Le remboursement de l’homéopathie, enjeu de guerre informationnelle

 

 

En France, le remboursement des médicaments homéopathiques est un sujet d’opposition récurrent entre praticiens de la médecine conventionnelle et partisans de l’homéopathie. En août 2018, la ministre des solidarités et de la santé Agnès Buzyn a annoncé vouloir saisir la Haute autorité de santé (HAS), chargée notamment d’évaluer les produits de santé, pour déterminer l’efficacité thérapeutique de l’homéopathie. L’avis définitif de la HAS, attendu juin 2019, doit servir de base de décision à la ministre pour arbitrer sur un éventuel déremboursement des médicaments homéopathiques. Cette annonce a déclenché une guerre informationnelle entre défenseurs et détracteurs de l’homéopathie. La divulgation par Franceinfo le 16 mai 2019 de l’avis provisoire de la HAS, favorable à un déremboursement, a entraîné une riposte des laboratoires homéopathiques, rejoints par une partie de la société civile et politique.

 

Le remboursement de l’homéopathie : controverse scientifique et enjeux économiques

Fondée à la fin du XVIIIe siècle par le médecin allemand Samuel Hahnemann, l’homéopathie est une médecine alternative postulant que des maladies peuvent être soignées en administrant à dose très faible, voire infinitésimale, les substances qui les provoquent. Ce procédé fait l’objet de nombreuses critiques, notamment de la part des praticiens de la médecine conventionnelle qui considèrent que les principes actifs utilisés par l’homéopathie sont trop dilués pour être efficaces.

Depuis 1965, la pharmacopée française, recueil officiel des matières premières pouvant rentrer dans la composition d’un médicament, définit les méthodes de dilution utilisables par l’homéopathie. Les médicaments homéopathiques faisant l’objet de prescriptions médicales bénéficient d’un remboursement par la Sécurité sociale à hauteur de 30 %. En 2018, 56,4 millions d’euros de « spécialités homéopathiques » (hors préparations magistrales homéopathiques) ont été pris en charge par la Sécurité sociale sur 19,6 milliards de médicaments remboursés, soit 0,29 % du total.

Si cette part est limitée, de nombreux produits homéopathiques, développés spécifiquement par les laboratoires homéopathiques et distribués sous un nom de marque, ne sont pas remboursés. Ainsi de l’Oscillococcinum, produit-phare des laboratoires français Boiron, qui était en 2013 le 8e médicament à prescription médicale facultative le plus vendu en valeur. En 2018, les laboratoires Boiron, leaders mondiaux de l’homéopathie bénéficiant d’un quasi-monopole en France, ont enregistré un chiffre d’affaires consolidé de 604,21 millions d’euros, suivis de loin par le Suisse Weleda et le Français Lehning. Forts de leur succès croissant, les laboratoires homéopathiques sont les premiers visés par les offensives informationnelles contre l’homéopathie, essentiellement menées par des praticiens des médecines traditionnelles.

 

La saisie de la Haute autorité de santé, point de départ d’une guerre informationnelle

La remise en cause du remboursement des médicaments pourrait mettre à mal la bonne santé économique de la filière homéopathique. À court terme, la hausse du coût des médicaments homéopathiques est susceptible d’entraîner un effet de substitution au profit des médicaments de médecine conventionnelle. À long terme, la désaffection de l’homéopathie par les patients peut impacter l’avenir de la filière. C’est pourquoi l’annonce en août 2018 d’une saisie de la Haute autorité de santé a été le point de départ d’une guerre informationnelle entre défenseurs et détracteurs de l’homéopathie.

 

Les laboratoires homéopathiques : une guerre de l’opinion

Les laboratoires homéopathiques, premiers concernés par cette mesure, ont fondé leur stratégie sur leur popularité auprès des patients français. L’opinion publique peut en effet constituer un levier d’action puissant pour influencer une décision politique – le déremboursement des médicaments homéopathiques sera arbitré in fine par la ministre Agnès Buzyn. Les laboratoires Weleda, Lehning et Boiron ont ainsi commandé une enquête Ipsos publiée en novembre 2018 – et reprise sur le site de Boiron – pour faire le point sur les rapports des Français à l’homéopathie. L’étude met en évidence une relation de « confiance » et un usage de l’homéopathie « [ancré] dans les pratiques de santé des Français », « globalement opposés à l’arrêt du remboursement des médicaments homéopathiques » (74 % des interrogés).

L’enquête Ipsos a été complétée au printemps 2019 par une campagne intitulée « Mon Homéo Mon Choix », initiée par un collectif regroupant des organisations professionnelles de praticiens, des « sociétés savantes », des associations de patients et les laboratoires Boiron, Lehning et Weleda. La pétition, en page d’accueil des sites de Boiron, Lehning et Weleda, se décline sous la forme d’un site, de comptes Twitter et Facebook, et d’un numéro permettant de signer par SMS. Le site, dont la diffusion médiatique a été la plus importante et qui a recueilli plus de 758 000 signatures, reprend des données statistiques en faveur du remboursement de l’homéopathie – les résultats du sondage Ipsos, notamment, y figurent. La signature de la pétition par Xavier Bertrand, ancien ministre de la Santé et président de la région des Hauts-de-Seine, a permis de donner le change à la ministre Agnès Buzyn. La page Facebook, qui renvoie à une pratique plus individuelle d’Internet, accorde la priorité aux témoignages personnels et aux retours d’expérience.

Enfin, les laboratoires Boiron ont mis en œuvre une offensive informationnelle autour de l’impact social du déremboursement des médicaments homéopathiques. L’argument médical est remplacé par celui de l’emploi, sujet sensible dans le contexte de mouvements sociaux que connaît la France depuis novembre 2018, et alors que laboratoires Boiron ont enregistré une baisse de 9,3 % de leur chiffre d’affaires depuis la relance des débats sur le déremboursement. Dès sa prise de poste en janvier 2019, la nouvelle directrice générale de Boiron, Valérie Poinsot, a annoncé dans une série d’entretiens qu’un déremboursement des médicaments homéopathiques entraînerait environ 1 300 suppressions d’emplois sur les 2 600 que compte le groupe en France. La reprise de ces chiffres de manière invariable a permis aux laboratoires Boiron de se placer dans un discours de fermeté et d’intransigeance. À Reims, les 32 employés du site de Boiron ont fait union en avril 2019 autour du slogan : « sauvons l’homéo et nos emplois », interpellant le Ministre de l’économie Bruno Le Maire sur la menace du tissu industriel local.

 

Des filières académiques aux représentations populaires : la riposte de la médecine conventionnelle

En réponse à ces stratégies de défense de l’homéopathie, l’Académie nationale de médecine et l’Académie nationale de pharmacie ont signé le 28 mars 2019 un communiqué de presse sur la place de l’homéopathie en France. Les signataires s’attaquent notamment aux systèmes de production de la connaissance homéopathique, considérant qu’« aucun diplôme universitaire d’homéopathie ne doit être délivré par les facultés de médecine ni par les facultés de pharmacie ». Cette prise de position a été saluée par le collectif Fakemed créé par 124 médecins à l’origine, un an plus tôt, d’une tribune dans Le Figaro contre l’homéopathie et d’autres « médecines alternatives ». Cet article avait relancé dans l’espace public la question du remboursement de l’homéopathie. L’attaque des académies de médecine et de pharmacie vise à épuiser la filière professionnelle homéopathique à sa source, et à amplifier un mouvement initié quelques mois plus tôt. Dès août 2018, la faculté de médecine de Lille a suspendu son diplôme d’homéopathie pour l’année universitaire 2018-2019 dans l’attente d’une position définitive de la Haute autorité de santé. Quelques jours plus tard, la faculté de santé d’Angers supprimait son DU d’homéopathie.

Cette riposte s’est étendue au champ des représentations, en visant le capital de sympathie dont bénéficie l’homéopathie. Dans les mois ayant suivi l’annonce de la ministre Buzyn, certains commentateurs sont revenus sur le cas, déjà abondamment commenté, de l’Oscillococcinum, cible d’autant plus attractive que le médicament bénéficie d’un fort succès commercial et d’une importante exposition médiatique. Relayant souvent l’argument médical au second plan, ces commentaires se sont attachés à rappeler la composition de l’Oscillococcinum, fabriqué à partir de foie et de cœur de canard de Barbarie. La rhétorique de certains articles à charge, dans leurs titres (« Du foie de canard pour prévenir les états grippaux ? ») ou le développement de leur argumentation (« L’Oscillococcinum: des viscères de canard jetés avec l’eau du bain ») participe de cette tentative de reléguer l’Oscillococcinum à un remède traditionnel, une recette de grand-mère – la dilution de foie de canard n’étant pas sans rappeler l’ancestrale huile de foie de morue.

 

La divulgation de l’avis provisoire de la Haute autorité de santé, nouvelle source d’affrontements

Le 16 mai, Franceinfo révélait dans un article l’avis provisoire de la Haute autorité de santé « défavorable au maintien de la prise en charge par l’Assurance-maladie des médicaments homéopathiques », avant que ces conclusions ne soient adressées directement aux laboratoires Boiron, Lehning et Weleda.

 

La multiplication des fronts d’attaque contre l’homéopathie

En prenant de court les laboratoires homéopathiques, la fuite de Franceinfo est comparable dans ses effets à une offensive informationnelle. Dès le 16 mai, Boiron a suspendu son cours de bourse et publié le lendemain un communiqué commun avec Weleda et Lehning, rappelant le caractère provisoire de l’avis de la Haute Autorité de Santé ainsi que la possibilité d’un recours. Ces précautions des laboratoires homéopathiques ont permis d’anticiper d’éventuels mouvements de panique, souvent exacerbés par les ambiguïtés sémantiques de médias omettant parfois de préciser qu’il ne s’agit que d’un avis provisoire. L’orientation de certains titres (« Remboursement de l’homéopathie : la Haute Autorité de santé n’en veut plus » ; « Homéopathie : la fin du remboursement va coûter près de 127 millions d’euros aux Français ») peut ainsi laisser penser que le déremboursement est déjà acté, alimentant des phénomènes de prophéties auto-réalisatrices.

Deux jours plus tôt, une enquête de Sciences et Avenir – reprise notamment par le site de santé grand public Medisite ou le site d’idées European Scientist – avait annoncé un potentiel scandale sanitaire impliquant le groupe Weleda. Malgré une interdiction de vente depuis 2018 suite au décès de plusieurs patients, Weleda aurait continué à écouler en France les stocks d’un produit censé lutter contre le cancer. Cette accusation, annexe en apparence au débat sur le déremboursement de l’homéopathie, sape une ligne de défense profonde de l’homéopathie : celle de sa non-nocivité. Si l’efficacité des médicaments homéopathiques est régulièrement démontée par la médecine conventionnelle, acceptant tout au plus l’existence d’un effet placebo, l’homéopathie ne tue pas. En remplaçant l’argument de l’inefficacité par celui de la dangerosité, les articles contre Weleda multiplient les fronts d’attaque contre les laboratoires homéopathiques.

 

La mobilisation de la société civile et politique aux côtés de l’homéopathie

La réponse des défenseurs de l’homéopathie s’est articulée autour d’une mobilisation active de la société politique et civile. Les laboratoires Boiron ont capitalisé à cet égard sur leur enracinement historique dans la région lyonnaise. Entre autres personnalités politiques, le maire de Lyon et ancien ministre de l’Intérieur Gérard Collomb a alerté le président Emmanuel Macron sur les conséquences économiques et sociales du déremboursement de l’homéopathie. Le président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes Laurent Wauquiez a adressé quant à lui un courrier sur le sujet au Premier ministre Édouard Philippe. La région lyonnaise, qui compte pour un tiers des effectifs du groupe, pourrait être durement impactée par une politique de restructuration des emplois des laboratoires Boiron. La ville de Lyon a bénéficié par ailleurs des investissements du groupe, qui a participé au financement à 50 % de l’amphithéâtre « Boiron » de la faculté de médecine Charles Mérieux. La participation de la société civile s’est étendue jusqu’au monde sportif, ajoutant au message d’efficacité celui de performance. De nombreux sportifs de haut niveau ont ainsi témoigné des bienfaits de l’homéopathie, notamment sur le site de Boiron.

La guerre informationnelle autour du remboursement des médicaments homéopathiques mobilise deux stratégies distinctes. Les praticiens de la médecine conventionnelle opposés au remboursement de l’homéopathie revendiquent une approche unique des pratiques de soin. Si certains reconnaissent la pertinence d’un effet placebo propre à l’homéopathie, cette dernière ne peut pas se substituer à la médecine conventionnelle, au risque de menacer la santé des patients. Tandis que la médecine conventionnelle appelle à un monopole du soin, praticiens et défenseurs de l’homéopathie ne revendiquent pas de primauté, mais une complémentarité. La stratégie de conquête du marché de la santé par l’homéopathie est fondée sur l’adhésion des patients. L’image édulcorée, rassurante voire sympathique dont bénéficie la discipline (l’expression « à dose homéopathique » a désormais intégré notre vocabulaire courant) constitue une stratégie efficace pour asseoir à long terme la légitimité de l’homéopathie. L’opinion publique reste à ce jour l’atout majeur de l’homéopathie pour contester une décision politique sur le déremboursement des médicaments homéopathiques.

 

Alexandre Merancienne