La remise en cause de l’industrie cosmétique conventionnelle

La remise en cause de l’industrie cosmétique conventionnelle

 

A la demande de la Commission européenne, l’ECHA (European Chemicals Agency), a lancé du 20 mars au 20 septembre 2019 une enquête publique, étape préalable à l’interdiction des microplastiques dans les cosmétiques. C’est une révolution à venir. Certains grands groupes de l’industrie cosmétique dite conventionnelle – comme L’Oréal, Unilever, Henkel – ont pris les devants, soit en adaptant leur process industriels, soit en se lançant sur le segment du bio. Les consommateurs sont aujourd’hui de plus en plus nombreux à se tourner vers la biocosmetique tout en évoquant aussi le réel plaisir qu’ils ont à créer leurs propres produits. Un changement de braquet qui n’est pas étranger à l’impact des scandales sanitaires et d’une autre prise de conscience, celle de l’urgence écologique.

 

Une industrie entachée par de multiples controverses

Le marché cosmétique mondial qui réprésentait 200 Mds d’€ en 2017 connaît un développement régulier avec un rythme de croissance estimée de + 4 à + 5 % chaque année. En pleine mutation suite aux inquiétudes liées à la composition des produits aux scandales sanitaires à répétition et aux tendances lourdes de consommation, c’est une industrie qui doit faire face à des attaques multiples et gérer plusieurs fronts. Parmi ceux-là, les microplastiques qui sont rejetés dans l’environnement et posent un risque pour l’environnement et la santé humaine. Selon l’ECHA, une interdiction à l’échelle de l’UE est justifiée. La Plastic Soup Fondation fut à l’initiative du mouvement « beat the microbead ». Ces microparticules de matière plastique (généralement d’une taille inférieure à 5 mm) sont utilisées en abondance dans les processus industriels et convaincus d’avoir une incidence négative sur la nature et la santé humaine.

 

Une mobilisation contestataire internationale 

Des parties prenantes s’opposent, d’un côté l’industrie et la distribution pensant uniquement au développement de l’économie, de l’autre de nombreuses associations et ONG regroupant des organismes scientifiques, universités, instituts de recherche, fondations, dénoncent régulièrement le phénomène. Aux Etats-Unis en 2015, le Président Barack Obama a signé l’ordonnance contre les microbeads « Microbead Free Water acts » interdisant l’utilisation de microbilles de plastique dans les cosmétiques et les articles de toilette. Dans le même temps, Cosmetics Europe, la plus grande organisation du secteur des cosmétiques et des articles de toilette, a appelé ses membres à cesser d’utiliser des microbilles, mais seulement dans certains produits. En Europe, c’est l’ECHA qui s’est officiellement saisie du sujet en avril dernier avec une interdiction totale de l’utilisation de tous les microplastiques dans tous les cosmétiques. Si elle était adoptée, la restriction proposée pourrait entraîner une réduction des émissions de microplastiques d’environ 400 000 tonnes sur 20 ans. La coalition Beat the Microbead, en place depuis 2012 et soutenue par 98 ONG de 41 pays, s’est réjouie de la proposition de l’ECHA.

Du côté du monde universitaire, une étude américaine conduite par Kim Harley et Brenda Eskenazi, de l’université de Berkeley en Californie et publiée mardi 4 décembre 2018, dans la revue Human Reproduction suggère, chez les filles, une association entre l’âge de survenue de la puberté et l’exposition in utero à plusieurs substances suspectées d’altérer l’équilibre hormonal. Les chercheurs se sont intéressés à des substances présentes dans des désodorisants d’intérieur ou des produits d’hygiène et de soins corporels, ou à leurs molécules de dégradation. Au total, trois des neuf molécules recherchées présentent les associations les plus marquées avec l’irruption de la puberté des petites filles : le phthalate de monoéthyle (MEP), le triclosan (TCS) et le 2,4-dichlorophénol (2,4-DCP). Le premier est principalement utilisé dans les produits parfumés, les plastiques souples, etc. Le second est un antimicrobien et antifongique présent dans certains savons, détergents ou dentifrices, et le troisième, un produit de dégradation du second.

Selon une enquête publiée en novembre 2018 dans The Guardian, au cours des dernières années, les gens ont compris que le plastique était l’un des problèmes environnementaux les plus importants de notre époque, qu’il fallait résoudre. Selon l’auteur, cette prise de conscience s’est produite après l’indignation publique à l’égard de l’utilisation de microbilles notamment dans la vie quotidienne, en particulier dans les produits cosmétiques. Selon Pierre Bisseuil/PeclersParis, ce mouvement traduit trois grandes tendances. « Comme dans l’alimentaire, cette dynamique vient des revendications de plusieurs générations, dont les Millennials [les 18-35 ans, ndlr], de se préoccuper de la durabilité. C’est un activisme éco-conscient. Enfin, il y a la recherche d’un hédonisme en phase avec la santé, d’autant que la beauté cosmétique a été secouée par des scandales, comme ça a aussi été le cas dans l’alimentaire. »

Les jeunes générations, en Europe et aux États-Unis, sont de plus en plus attentives à la composition des crèmes et autres soins. La législation européenne, notamment en France, est beaucoup plus rigoureuse que dans d’autres pays. De nombreuses campagnes dénoncent en effet depuis quelques années la dangerosité de certaines substances utilisées pour la fabrication de ces produits. Phthalates, triclosans, parabènes et autres substances chimiques ont été pointées du doigt par les associations de protection de l’environnement et des consommateurs. Le guide Cosmetox de Greenpeace, la campagne Detox de WWF ou les nombreuses enquêtes-tests de 60 millions de consommateurs ont alertés le grand public sur les méfaits pour la santé de certaines substances.

 

Des voix s’élèvent pour rappeler qu’en France l’industrie de la beauté/cosmétique est l’une des plus contrôlées

La Fédération des entreprises de la beauté Febea a réagi ainsi en faisant une mise au point par voie d’un communiqué suite à la récente publication par l’UFC-Que Choisir de la nouvelle version de QuelCosmetic, et face à la multiplication de ces applications (Yuka, CleanBeauty, Inci beauty, cosmethics) véhiculant certaines informations erronées auprès des consommateurs sur les catégories des produits cosmétiques (maquillage, soins, produits d’hygiène courante, produits capillaires, eaux de toilette et parfums). Autre exemple, la certification «Zero Plastic Inside», établie par plus de 60 marques, prouve qu’il est possible de fabriquer des produits de qualité sans ajouter d’ingrédients microplastiques. Cela ne semble pas suffisant. Une vague verte s’est abattue sur l’industrie cosmétique mondiale. Le bio est le mouvement de fond dans l’industrie cosmétique portée par les tendances actuelles autour de la beauté « vegan », du sur-mesure et une défiance de plus en plus grande à l’encontre des produits industriels.

 

Les géants français de la beauté ont pris les devants en lançant des gammes bio, un moyen pour cette industrie de rentrer sur ce marché en plein boom. Rien qu’en France, le bio représentait 3,4% des ventes du marché total de l’hygiène-beauté, estimé à 12 milliards d’euros en 2017, avec une progression de 7% par rapport à l’année précédente. Au niveau mondial, il représente 8,8 milliards (croissance de 14%). Selon le dernier baromètre de l’Agence Bio / CSA, 43% des Français ont déclaré avoir acheté au moins un produit cosmétique ou d’hygiène bio au cours de l’année. Si c’est un marché encore très fragmenté et des circuits de commercialisation parallèles (Facebook, Instagram…), les cosmétiques bio ne sont plus l’apanage de petites entreprises. Le bio représente cependant pour les industriels de la cosmétique conventionnelle de vraies contraintes techniques comme les cycles de la nature à respecter, des difficultés d’approvisionnement en matières premières à gérer, et un équilibre coût-formule. Côté actifs, les fournisseurs de matières premières naturelles proposent désormais des ingrédients qui rivalisent avec les molécules de référence de l’industrie.

Le bio est lui aussi attaqué. S’il est vrai que le prix reste le principal frein à l’utilisation de produits cosmétiques bio ou naturels, leur consommation reste aussi sujette à un manque de confiance vis-à-vis de leur naturalité réelle (40%), défiance entretenue par le flou et le nombre important d’appellations comme a pu l’illustrer récemment la controverse autour de la nouvelle norme ISO 16128. A l’exemple de L’Oréal qui, fidèle à sa stratégie d’occuper tous les segments de marché porteurs, vient de lancer en France « La Provençale Bio« . Pour cette nouvelle gamme, le groupe a en effet pris soin d’obtenir un label décerné par des organismes indépendants reconnus, d’utiliser une huile d’olive bio produite en Provence ou encore de la doter d’emballages recyclables. Unilever a récemment lancé en France une gamme certifiée bio de sa marque Monsavon, tout en relocalisant sa production dans une usine de l’Hexagone.

 

La norme comme réponse aux craintes des consommateurs

L’existence de certifications constitue une des réponses attendues par les consommateurs pour y voir clair. Plusieurs labels européens, dont Cosmébio association qui regroupe près de 400 entreprises représentent 450 marques du secteur en France ou encore Ecocert se sont aujourd’hui mis d’accord sur le référentiel COSMOS Organic (le nouveau référentiel européen en cosmétique biologique). les partisans de la clean beauty considèrent que le référentiel Cosmos est trop limitant pour garantir les meilleurs résultats. « Les AHA n’existent pas tous en bio, la vitamine C naturelle est encore plus difficile à formuler que l’acide ascorbique de référence, et rien ne remplace le rétinol dans les soins anti-âge. Quant à l’acide hyaluronique, il ne peut être encapsulé sans entorse au référentiel. Pourtant ces ingrédients ne posent aucun problème de sécurité« , revendique Colette Haydon, fondatrice de la marque clean Lixirskin.  Même écho chez Mathilde Thomas, fondatrice de Caudalie : « Je vais faire certifier deux produits en 2020, mais la plupart de mes formules ne pourront pas l’être car j’utilise des extraits de vigne qui ont besoin de stabilisants interdits, mais aussi des peptides différents pour les cernes, la fermeté, les rides. Le tout est à la fois safe et bien toléré. » Comment trancher ? Une autre alternative rencontre un succès grandissant celle du produit cosmétique naturel, fait par soi-même et sur mesure. Cette vague verte bénéficie d’un mouvement de fond dépassant largement l’univers de la beauté, de l’hygiène et des soins. Elle s’inscrit dans un courant plus fondamental de recherche de bien-être, d’indépendance, d’une consommation plus responsable avec le sentiment d’agir en faveur de la planète.

 

Coulombez Wentinck