Une start-up africaine déstabilisée sur le marché financier américain

Une start-up africaine déstabilisée sur le marché financier américain

 

Jumia est une start-up présente sur le marché du commerce électronique en Afrique. Elle se positionne désormais comme le leader du commerce en ligne en l’absence des géants comme Amazon et Alibaba sur le continent africain.   Jumia a été fondé en 2012 par Jérémy Hodara et Sacha Poignonnec à travers  le groupe Africa Internet Group détenu à plus de 20% par Rocket Internet, un incubateur allemand déjà présent sur le continent. Son actionnariat a beaucoup évolué. Son capital se partage, jusqu’à son entrée en bourse entre « son incubateur d’origine, Rocket Internet (21 %), MTN (30 %, mais le groupe sud-africain cherche à revendre ses parts), Millicom (9,6 %), Axa (6 %), Orange (6 %), Pernod-Ricard (5 %) et des banques et fonds d’investissements, parmi lesquelles Goldman Sachs ».

Jumia avait été lancé dans quatre pays en 2012 : Nigéria, Maroc, Egypte, Afrique du Sud. Aujourd’hui son activité s’est élargie à 10 autres pays (l’Algérie, la Tunisie, le Kenya, l’Ouganda, le Cameroun, le Sénégal, le Ghana, le Rwanda, la Tanzanie et la Côte d’Ivoire) faisant au total, quatorze pays africains dans lesquels Jumia opère désormais. La palette d’activités de Jumia est aujourd’hui très large. La start-up « opère dans plusieurs secteurs d’activité qu’il a réussi à inscrire dans le monde de l’économie digitale dont la restauration, la vente d’articles divers en ligne, la réservation d’hôtels, l’automobile, l’habitat ou encore la recherche d’emploi. Le groupe emploie plus de 3.000 personnes à travers le continent africain ». Notons que Jumia se veut une plateforme de distribution virtuelle où les grandes marques, des grands groupes multinationaux peuvent proposer leurs produits à leurs clientèle africain. Ainsi en 2018, la start-up africaine, qui s’est alliée à Carrefour, assure avoir traité 13 millions de commandes.

 

Jumia, une start-up africaine à croissance rapide

Parti d’une dizaine d’employés en 2012, Jumia emploie directement aujourd’hui plus de 5.000 personnes et collabore avec plus de 80.000 vendeurs. Il estime sa clientèle à plus de 4 millions de clients. En 2018, le volume des affaires enregistrées par Jumia dans l’ensemble des pays où il est implanté en Afrique atteint 828 millions de dollars, une progression de plus de 63 % par rapport à l’année précédente. Jumia n’est certes pas encore rentable mais il y a d’année en année une croissance du volume d’affaires et c’est ce qui semble rassurer les partenaires sur l’avenir de cette start-up. Et pour avoir une meilleure visibilité et avoir de l’argent frais, cette dernière s’est lancée dans une opération d’introduction en bourse (New York Stock Exchange).

Accompagné par son conseiller financier, la Citigroup global Markets, Jumia réussit son entrée en bourse à Wall Street au New York Stock Exchange (NYSE) le 12 Avril 2019. Les résultats de l’entrée en bourse sont au-delà de toutes attentes. Cette introduction en bourse a permis à Jumia de lever près de 200 millions de dollars  dès la première journée.

«  Jumia avait proposé 13,5 millions d’actions, soit plus de 17% de son capital, à 14,5 dollars l’une. Leur valeur a bondi de 75% pour terminer la séance à 25,46 dollars. Sa capitalisation ressort donc à 1,948 milliard de dollars ». Ce fut donc une entrée en bourse plutôt bien réussie pour Jumia et les dirigeants s’en félicitent : « Nous sommes très heureux, pour nos équipes, nos vendeurs, nos clients », a réagi depuis New-York pour « Les Echos », Jérémy Hodara, cofondateur en 2012 et codirigeant de la jeune start-up africaine introduite en bourse. La valeur des actions de Jumia sur le marché financier a continué sa progression jusqu’à atteindre près de 200% avant  que ne survienne la  publication d’un rapport de Citron Research qui l’a plongé dans une chute libre.

 

Jumia déstabilisée sur le marché financier

Un mois après son introduction en bourse, le cabinet Citron Research fait une publication le 09 mai, dans laquelle il accuse Jumia de fraude dans ses déclarations préalables à son introduction sur les marchés financiers. Jumia est accusé d’avoir gonflé les chiffres pour tromper les investisseurs et afin de pouvoir lever des fonds. «Afin d’obtenir plus d’argent auprès des investisseurs, Jumia a gonflé de 20 à 30% le nombre de ses consommateurs et vendeurs actifs»

Le cabinet, renchérit dans un communiqué en disant qu’« en 18 ans de publication, notre cabinet n’a jamais vu une fraude aussi évidente que Jumia»,  et pour se rendre crédible, le cabinet affirme détenir un document confidentiel que Jumia avait présenté aux investisseurs en octobre 2018, soit 6 mois avant son introduction en bourse et qu’il avait tenté une levée de fonds privée avant de recourir au marché financier américain. Jumia aurait aussi caché aux investisseurs des informations très importantes : 41 % de commandes retournées, non livrées ou annulées. En clair, les informations figurant dans ce document confidentiel et ceux présentés à l’autorité de régulation des marchés financiers américains sont totalement différentes. Il y aurait manifestement fraude de la part de Jumia. Cette publication de Citron research sonne le glas de la hausse de la valeur des titres de Jumia sur le marché financier. La dégringolade commence. Le marché financier reçoit très mal cette publication. L’action de Jumia connait une chute libre de plus de 50%  en moins de 24h.

 

Réaction de Jumia et de Citigroup, la banque d’affaires de Jumia

Au lendemain de la publication de Citron Research, la Citigroup réagit par une note de recherche de onze pages dans laquelle elle qualifie les accusations de Citron Research de manipulation en prenant soin d’indiquer qu’il est difficile de vérifier ces accusations puisque le cabinet dit se fonder sur des documents qui n’ont pas été rendus publics. Sur les taux de retours de marchandises, Citigroup affirme que «Cela ne devrait pas surprendre les investisseurs de Jumia que le pourcentage des marchandises retournées est élevé. Ce taux a été référencé à plusieurs reprises dans le formulaire (pages 32 et 87), et il a été mis en évidence à plusieurs reprises par la direction de Jumia. Nous ne sommes pas au courant du taux des 41% avancé par Citron (…). Cependant, nous reconnaissons que Jumia a choisi de ne pas divulguer ce taux… Nous pensons que Jumia pourrait divulguer davantage certains aspects de ses activités, pour une question de transparence et de bonnes pratiques’’.

Jumia essaie de démentir ses allégations du cabinet Citron Research. Sacha Poignonnec,  parle de « manipulation » de Citron research à des fins spéculatives et dans la foulée, Jumia publie rapidement les comptes de son activité pour le compte du premier trimestre 2019. Bien que son résultat est toujours déficitaire, on note tout de même que Jumia connait une croissance de son activité, « une progression de 58% de son volume brut de marchandises vendues par rapport au premier trimestre 2018. Cette forte croissance a mené à une augmentation de 102 % des revenus tirés de l’activité de marketplace (plateforme de mise en relation entre clients et vendeurs). »

 

Que retenir de cette attaque informationnelle contre Jumia ?

L’introduction en bourse de Jumia s’est bien passée. Il s’agit d’une première, pour une start-up présente uniquement sur le marché africain. Cette dernière a levé plus de fonds que prévu. Cependant la hausse vertigineuse de son cours n’a pas résisté aux attaques informationnelles venant de Citron research. Elle a été confrontée à une chute libre de ses cours instantanément. On retient également une contre-offensive de sa banque d’affaires pour lui en venir au secours. Elle publia dès le lendemain de l’attaque, une note de recherche pour qualifier de manipulation les accusations contre son client.

Jumia a réagi, à travers ses dirigeants, de se défendre par diverses communications et surtout éviter la descente aux enfers le 13 mai par la publication des états financiers du trimestre quoique n’étant pas encore certifiés. Cela a néanmoins, permis de rassurer les marchés financiers et de stopper immédiatement la chute des cours. Mais cette stabilité retrouvée n’est pas totalement rassurante puisque déjà le cabinet Gainey Mckenna & Egleston appelle tous les investisseurs qui ont acté les actions de Jumia, à contacter le dit cabinet parce qu’une plainte contre Jumia sera déposé le 16 juillet 2019 pour déclarations fausses et/ou trompeuses et/ou omissions graves.

Edouard Dotou