Transformation des terres rares : la construction d’une arme industrielle stratégique

Transformation des terres rares : la construction d’une arme industrielle stratégique

 

 

Le 20 mai 2019, Xi Jinping visite le site de production de JL MAG Rare-Earth Co. Ltd. (également appelée Jiangxi Jinli Permanent Magnet Technology Co., Ltd.), spécialisé dans la production d’aimants permanents en terres rares – une famille de métaux aux caractéristiques électromagnétiques hors du commun les rendant essentiels de nombreux secteurs technologiques –, et notamment les aimants au néodyme. Cette visite, officiellement une tournée d’inspection, a lieu au lendemain de l’annonce de Google indiquant que le système d’exploitation Android ne serait plus disponible pour les appareils Huawei sous 90 jours.

Dans cette nouvelle étape de la guerre commerciale entre Washington et Pékin, la question de l’utilisation des terres rares comme outil de contre-offensive face aux assauts de Donald Trump apparait de plus en plus plausible. D’autant que la société médiatique chinoise s’est emparée du sujet : le Quotidien du Peuple, organe de presse officiel du Parti Communiste, rappelle que « les États-Unis produisent de l’électronique grand public et des équipements militaires dépendant fortement des terres rares chinoises » et qu’ils « ne devraient pas sous-estimer la capacité de la Chine à sauvegarder ses intérêts économiques et sa volonté de développement ». Dans un style nettement plus direct, le rédacteur en chef du Global Times Hu Xijin dénonce les « psychopathes de Washington » et promet que la Chine est prête à faire « tout ce qui sera nécessaire » pour se défendre. La capacité de la Chine à alimenter le monde en ressources issues des terres rares est le fruit de la réorganisation en profondeur de l’appareil productif chinois des quatre dernières décennies pour le mettre au centre du système productif mondial.

 

L’amorce d’une politique d’accroissement de puissance par l’économie

En 1978, Deng Xiaoping arrive au pouvoir en Chine avec une volonté de moderniser l’économie autour de 4 grands axes : agriculture, industrie, recherche scientifique et défense nationale. Par l’assouplissement des règles d’exploitation agricole, la réorganisation des investissements industriels et l’ouverture aux acteurs économiques extérieurs, la Chine reprend contact avec le monde au-delà de la sphère communiste et entame une période de croissance grâce à ses exportations, agricoles dans un premier temps. Afin de solliciter l’entrée de capitaux étrangers, des zones économiques spéciales (ZES) sont créées. Outil majeur de cette politique d’ouverture vers l’extérieur, elles offrent un ensemble d’avantages aux investisseurs étrangers souhaitant développer une activité en Chine, tels que des avantages fiscaux et une plus grande facilité d’achat de terrains. Ainsi, le village de pêcheurs de Shenzhen, première ZES en 1979, est aujourd’hui la première manufacture mondiale de produits high-tech, berceau de Huawei et Tencent. C’est également le lieu d’implantation des usines Foxconn, centre de fabrication pour Apple, Samsung ou encore Dell.

En complément de l’ouverture sur le commerce international, Deng Xiaoping a conscience des besoins de développement scientifiques internes. En mars 1986, il approuve le programme 863, qui vise à accélérer le développement technologique de la Chine notamment en « maîtrisant les nouveaux matériaux et les nouvelles technologies de fabrication pour booster la compétitivité industrielle ». Les terres rares sont identifiées comme un axe de recherche essentiel, avec des applications dans chaque domaine concerné par ce programme ; elles seront au cœur du programme de recherche 973 11 ans plus tard.

 

Les terres rares sont « le pétrole » de la Chine

En 1992, Deng Xiaoping n’a plus de rôle officiel au sein du pays, après avoir quitté ses fonctions consécutivement aux événements de la place Tian’anmen 3 ans plus tôt. La répression violente des manifestations ajoutée à la chute du bloc communiste mettent en difficulté la dynamique qu’il avait su impulser. Il organise dans le plus grand secret son « Voyage vers le Sud », pour porter le message de la réforme et de l’ouverture sur le monde une dernière fois avant son retrait définitif du monde politique. Entre janvier et février, il visitera différentes ZES et rappellera ses ambitions pour la Chine. Lors de son passage dans la province de Jiangxi, il prononcera un discours dont l’écho résonne particulièrement aujourd’hui : « Le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares. Tout comme le pétrole pour le Moyen-Orient, les terres rares sont de la plus haute importance stratégique pour la Chine. Nous devons en tirer avantage. »

 

Les terres rares sont des métaux dont l’extraction est complexe et qui a un coût environnemental élevé : des processus chimiques lourds sont nécessaires pour extraire les terres rares qui sont presque exclusivement mélangés à d’autres minerais, dont certains radioactifs. L’impact environnemental lié à l’exploitation des gisements de terres rares est une des raisons de la prédominance de la Chine, qui a bénéficié de la fermeture de mines situées dans des pays pour des raisons écologique, telle que la mine de Mountain Pass en Californie. Mais au-delà des ressources minérales, c’est dans le traitement et la production d’éléments de haute technologie à partir des terres rares que la Chine a réussi à s’imposer comme maillon stratégique de la chaîne de production mondiale. Non seulement elle extrait des minerais, mais elle a surtout développé une expertise pointue sur leur transformation. La Chine a intégré toute la chaîne de production, rendant ainsi dépendant ses clients non seulement à la matière première, mais également aux produits transformés issu de cette matière première dont elle a également la maîtrise.

 

La prise du contrôle du marché des aimants

Les aimants au néodyme sont un des éléments les plus important du positionnement chinois : aimants permanents les plus puissants du marché, ils ont des applications aussi bien civiles que militaires. Ils ont été créés au début des années 80 par General Motors (GM) et Sumimoto Special Metals (devenu une branche de Hitachi), selon 2 procédés distincts. General Motors fonde en 1986 Magnequench pour commercialiser ces produits, dont l’utilisation va des périphériques de stockage de données aux systèmes de guidage de missiles. Au début des années 90, GM cherchent à vendre Magnequench, qui ne fait pas partie des activités « cœur de métier ». Magnequench sera racheté par Sextant Group, qui sert de façade à San Huan New Materials et China National Nonferrous Metals Import and Export Company, deux sociétés chinoises dirigés par des gendre de Deng Xiaoping. Passées quelques années de maintien des activités de production industrielle sur le territoire américain, les usines ferment pour être délocalisées en Chine. De 1996 à 2007, la production d’aimants au néodyme par la Chine passera de 2.600 tonnes annuelles à 80.000 tonnes. La Chine contrôle aujourd’hui les ¾ de la production mondiale d’aimants alors que 90% de ce marché étaient partagés entre les États-Unis, le Japon et l’Europe il y a 20 ans1.

 

Xi Jinping dans les traces de Deng Xiaoping

À son arrivée au pouvoir en 2013, Xi Jinping s’est donné pour mission de relancer le « rêve chinois » en œuvrant à la « grande renaissance de la nation chinoise » et de positionner la Chine comme première puissance économique mondiale pour le centenaire du Parti communiste chinois, en 2021. L’affrontement économique et médiatique actuellement en cours est autant un défi pour Xi Jinping qu’une opportunité pour se positionner dans la lignée de Deng Xiaoping, grand réformateur du pays. Sa visite du site de production d’aimants en terres rares de la province de Jiangxi est un rappel à la communauté internationale qu’au-delà des ressources minières, la Chine est un pays de production hautement technologique essentiel à nombre d’industries, y compris militaires ; c’est aussi d’un point de vue de politique interne une occasion d’affirmer sa volonté en marchant dans les pas de son illustre prédécesseur.

 

 

Cédric Joly

 

Notes

 

  1. Livre blanc « Métaux et terres rares : la face cachée de la transition énergétique » – Techniques de l’ingénieur, janvier 2018. Accessible à l’adresse https://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/livre-blanc/metaux-terres-rares-transition-energetique-51437/